Me voici seule
Me voici seule. Toute la journée, j’ai fait effort pour ne point penser et ne pas rester seule. Maintenant que le soir est venu, toutes les digues se sont rompues et j’éprouve un impérieux besoin de me recueillir, de pleurer et d’écrire mon journal. Peut-être vaudrait-il mieux lui écrire, à lui, si je le pouvais. Je n’ai rien à noter. L’ennui, le vide. Je ne vis pas, tout simplement. Tant que Serge est dans mes bras, je me domine mais le soir, quand je l’ai couché, je cours de côté et d’autre comme si j’avais de la besogne par-dessus les bras, alors qu’au fond j’ai tout simplement peur de penser. Il me semble que Liova est à la chasse, au rucher, qu’il vaque aux soins de la propriété et qu’il va revenir. J’ai l’habitude d’attendre. Il revient toujours à la minute qui précède celle où j’aurais perdu patience. Pour le moins regretter, j’essaie de me rappeler un épisode désagréable de notre vie commune. A quoi bon ? Je sais si bien que je l’aime toujours autant quel que soit le jour sous lequel je le regarde. Il suffit que je me dise : mais non, je ne m’ennuie pas, pour qu’à l’instant même, et comme si c’était un fait exprès, je recommence à m’ennuyer. C’est la première fois de ma vie que je passe la nuit seule. On m’avait conseillé de faire coucher Tania à côté de moi, mais je n’ai pas voulu. Ou Liovotchka, ou personne au monde. Il aurait pu mourir sans craintes, je lui resterai fidèle à jamais. Moi aussi, je suis maintenant sûre de lui, c’est même étrange. C’est ridicule, je refoule mes larmes comme s’il était honteux pour une femme de pleurer et de s’ennuyer en l’absence de son mari. Combien de jours ai-je encore à pleurer ainsi ? Je vais faire une folie et partir pour Nikolskoïé. J’en serais bien capable si je me laissais aller. Ce journal et ces notes n’ont fait qu’ajouter à mon désarroi. A quoi suis-je bonne si j’ai si peu de volonté et d’endurance ? Que fait-il ? Mieux vaut n’y pas penser. La vie lui est sans doute légère et facile. Il ne pleure pas comme moi. Je n’ai pas honte de ces larmes parce que je suis seule, que je ne note pour ainsi dire rien dans mon journal et qu’il a cessé de regarder si j’avais écrit et ce que j’avais écrit. Je n’ai pas le courage d’aller me coucher seule, je ne puis m’y décider. Tania est au salon. Elle va m’entendre pleurer et j’aurai honte. J’avais été si raisonnable toute la journée !
Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï







