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27 février 2016

Me voici seule

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
22 avril 1864.

Me voici seule. Toute la journée, j’ai fait effort pour ne point penser et ne pas rester seule. Maintenant que le soir est venu, toutes les digues se sont rompues et j’éprouve un impérieux besoin de me recueillir, de pleurer et d’écrire mon journal. Peut-être vaudrait-il mieux lui écrire, à lui, si je le pouvais. Je n’ai rien à noter. L’ennui, le vide. Je ne vis pas, tout simplement. Tant que Serge est dans mes bras, je me domine mais le soir, quand je l’ai couché, je cours de côté et d’autre comme si j’avais de la besogne par-dessus les bras, alors qu’au fond j’ai tout simplement peur de penser. Il me semble que Liova est à la chasse, au rucher, qu’il vaque aux soins de la propriété et qu’il va revenir. J’ai l’habitude d’attendre. Il revient toujours à la minute qui précède celle où j’aurais perdu patience. Pour le moins regretter, j’essaie de me rappeler un épisode désagréable de notre vie commune. A quoi bon ? Je sais si bien que je l’aime toujours autant quel que soit le jour sous lequel je le regarde. Il suffit que je me dise : mais non, je ne m’ennuie pas, pour qu’à l’instant même, et comme si c’était un fait exprès, je recommence à m’ennuyer. C’est la première fois de ma vie que je passe la nuit seule. On m’avait conseillé de faire coucher Tania à côté de moi, mais je n’ai pas voulu. Ou Liovotchka, ou personne au monde. Il aurait pu mourir sans craintes, je lui resterai fidèle à jamais. Moi aussi, je suis maintenant sûre de lui, c’est même étrange. C’est ridicule, je refoule mes larmes comme s’il était honteux pour une femme de pleurer et de s’ennuyer en l’absence de son mari. Combien de jours ai-je encore à pleurer ainsi ? Je vais faire une folie et partir pour Nikolskoïé. J’en serais bien capable si je me laissais aller. Ce journal et ces notes n’ont fait qu’ajouter à mon désarroi. A quoi suis-je bonne si j’ai si peu de volonté et d’endurance ? Que fait-il ? Mieux vaut n’y pas penser. La vie lui est sans doute légère et facile. Il ne pleure pas comme moi. Je n’ai pas honte de ces larmes parce que je suis seule, que je ne note pour ainsi dire rien dans mon journal et qu’il a cessé de regarder si j’avais écrit et ce que j’avais écrit. Je n’ai pas le courage d’aller me coucher seule, je ne puis m’y décider. Tania est au salon. Elle va m’entendre pleurer et j’aurai honte. J’avais été si raisonnable toute la journée !

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

18 février 2016

Mon journal

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
27 mars 1864.

Mon journal est tout couvert de poussière, voilà si longtemps que je n’ai pas écrit. Aujourd’hui, j’ai envie de me cacher comme une enfant et d’écrire tout ce qui me passe par la tête. J’ai un si grand désir d’aimer tout le monde, de me réjouir de tout, mais il suffit qu’on porte la moindre atteinte à ce désir pour qu’immédiatement il s’évanouisse. J’éprouve pour mon mari une telle tendresse, tant de confiance et d’amour, sans doute parce qu’hier la pensée m’est venue que je pourrais en être privée. Je ne peux et ne veux pas penser à cela pour rien au monde. Si quelqu’un m’en parle, je me boucherai les oreilles et si c’est lui-même qui aborde ce sujet, je ne l’écouterai pas davantage. J’aime tant Tania ! A quoi bon me la gâter ? Du reste, on ne me la gâtera pas. Tout cela est vain. Sa présence me sera agréable, je m’occuperai d’elle. Je l’aime et pourrais faire beaucoup pour elle, mais les circonstances s’y prêtent peu. Je tâcherai de la distraire. Tania et Serge seront mes enfants, je veillerai sur eux et ce sera charmant. Il me semble que je suis moins égoïste que l’année dernière ; alors, je souffrais d’être enceinte et de ne pouvoir prendre part aux amusements de tous, tandis que maintenant je jouis de mes plaisirs. C’est moi la plus gaie de tous.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

28 décembre 2015

Ça ne va pas…

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
28 octobre 1863.

Ça ne va pas, tout m’est à charge. On dirait que c’en est fait de notre amour, qu’il n’en subsiste rien. Liova est froid, presque calme, très occupé, mais ses occupations ne lui procurent aucune joie. Et moi je suis abattue et irritée. Irritée contre moi, contre mon caractère, contre mon attitude envers mon mari. Est-ce là ce que je voulais, ce que je lui avais promis du fond du cœur ? Cher, cher Liovotchka ! Toutes ces querelles l’accablent, il ne les supporte pas. Et moi qui me suis fâchée ! Seigneur, pardonnez-moi ! C’est affreux de l’aimer comme je l’aime ! Quel regret de ne savoir ni être heureuse, ni rendre les autres heureux. La faiblesse de volonté est répugnante. Je suis pour moi-même un objet de dégoût. Si l’amour est impuissant, cela veut dire qu’il n’est pas grand. Mais non, je l’aime terriblement. Cela ne fait et ne peut faire aucun doute. Si je pouvais devenir meilleure. Mon mari est si gentil, si charmant ! Où est-il ? L’histoire de 1812. Naguère il me racontait tout, maintenant je suis indigne de cette confiance. Auparavant toutes ses idées étaient miennes. Minutes de félicité, minutes merveilleuses qui ne reviendront plus. « Nous serons toujours heureux, Sonia. » Je suis très affligée qu’il n’ait pas le bonheur sur lequel il comptait et qu’il mérite si bien.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

11 novembre 2015

Je voudrais le saisir

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
17 octobre 1863.

Je me sens incapable de le bien comprendre, c’est pourquoi je l’épie si jalousement. Je suis ses idées, ses actions dans le passé et dans le présent. Je voudrais le saisir, le comprendre entièrement, qu’il fût avec moi comme il fut avec Alexandrine. Mais je sais que c’est impossible et n’en suis pas blessée. Je conviens que pour cela je suis trop jeune, trop sotte et trop peu poétique. Pour être telle qu’Alexandrine, sans parler des dons innés, il faudrait être plus âgée, sans enfant, célibataire même. Je ne me froisserais pas s’ils continuaient à échanger des lettres, mais il me serait pénible qu’Alexandrine pensât que la femme de Liova n’eût pas d’autre avantage que celui d’être de relations faciles et ne fût bonne qu’à veiller sur les enfants. Si jalouse que je sois de Liova, jalouse de son âme, je sais qu’on ne peut effacer Alexandrine de sa vie. D’ailleurs, il ne faut pas l’en supprimer, elle a joué un joli rôle dont je suis incapable. Il a eu tort de ne pas lui envoyer ces lettres. J’ai pleuré parce qu’il ne m’avait pas dit tout ce qu’il lui écrivait et parce qu’il s’est exprimé ainsi : « Les choses que je suis seul à savoir. Je vous les communique, ma femme n’a rien à y voir. » Comme je voudrais la connaître plus intimement ! Me trouverait-elle digne de lui ? Elle le comprenait bien et l’appréciait beaucoup. Les lettres d’Alexandrine que j’ai trouvées dans la table m’ont fait penser à elle et à ses relations avec Liova. Une de ces lettres est parfaite. Parfois, l’idée me vient de lui écrire sans en rien dire à Liova, mais je ne m’y décide pas. Elle m’intéresse et me plaît infiniment. Depuis que j’ai lu la lettre que Liova lui a adressée, je n’ai cessé de songer à elle. Je pourrais l’aimer. A en juger par mon état moral, je ne suis pas enceinte et voudrais bien ne pas l’être de longtemps. J’aime Liova terriblement et ai peur de voir cet amour croître de jour en jour. Je ne pense pas qu’il se laisse aller. J’attends avec impatience le moment où il cessera d’être inquiet et mécontent de lui. C’est une joie pour moi de le sentir dans de meilleures dispositions. Ce travail intérieur abrège sa vie qui pourtant m’est si indispensable.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

12 octobre 2015

Il y aura demain un an …

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
22 septembre 1863.

Il y aura demain un an que nous sommes mariés. Alors l’espérance du bonheur, maintenant l’attente du malheur. Jusqu’à présent, je croyais que c’était une plaisanterie, mais je vois que c’est presque la vérité. A la guerre ! Quelle est cette bizarrerie ? De la légèreté, non, ce n’est pas vrai, c’est de l’inconstance. Volontairement ou involontairement, je ne sais, il s’efforce d’arranger la vie de manière à me rendre tout à fait malheureuse. Il m’a mise dans une situation telle que je dois avoir constamment présente à l’esprit cette idée : aujourd’hui ou demain, je resterai sans mari avec un enfant et peut-être avec deux. Chez lui, tout est caprice, fantaisie du moment. Aujourd’hui, il se marie, ça lui chante, il engendre des enfants. Demain l’envie lui prend d’aller à la guerre et il nous abandonne. Je dois désirer la mort de l’enfant car je ne survivrai pas à Liova. Je ne crois ni à cet enthousiasme, ni à cet amour de la patrie chez un homme de trente-cinq ans. Comme si les enfants n’étaient pas la patrie, comme s’ils n’étaient pas Russes eux aussi ! Il est prêt à les délaisser parce que cela l’amuse de galoper à cheval, de regarder comme la guerre est belle, d’écouter siffler les balles. Mon respect pour lui commence à faiblir en raison de son inconstance et de sa lâcheté. Son talent l’emporte presque sur la famille. Qu’il justifie son désir ! Pourquoi l’ai-je épousé ? Mieux eût valu épouser Valérian Pétrovitch Tolstoï, je me serais séparée de lui sans peine. En quoi Liova avait-il besoin de mon amour ? Ce ne sont là que coups de tête. Maintenant c’est moi qui suis coupable, je le sais. Il boude. Coupable de l’aimer et de ne vouloir ni m’en séparer, ni le voir mourir. Qu’il boude ! J’aurais dû me préparer plus tôt, c’est-à-dire cesser de l’aimer afin qu’il me fût plus facile de le voir partir. Qu’il me repousse tout à fait, je m’éloignerai. Il en a assez d’une année de bonheur, maintenant il obéit à de nouvelles fantaisies. Ce genre d’existence lui est fastidieux. Il n’aura plus d’enfants, je ne veux pas lui en donner pour qu’ensuite il les abandonne. En voilà un despotisme ! « Je veux, tu n’as rien à dire. » En attendant, il n’y a pas de guerre et il reste ici. Tant pis ! Il faut attendre, languir. Si cela pouvait avoir une fin ! Le plus grand mal, c’est que je l’aime. Dès que je lui vois l’air triste, j’ai l’âme bouleversée.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

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