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23 septembre 2015

J’ai causé avec lui

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
3 août 1863.

J’ai causé avec lui. On dirait que c’est plus facile précisément parce que j’avais deviné juste. C’est monstrueux de ne pas nourrir son enfant. Que répondre ? Que faire là où la nature est impuissante ? Mon instinct me dit qu’il est injuste envers moi. Pourquoi me tourmenter sans cesse ? Je suis si aigrie qu’il me semble que je n’aurai aucun plaisir à soigner l’enfant aujourd’hui. Il voudrait me supprimer de la surface de la terre parce que je souffre et n’accomplis pas mon devoir, et moi je ne puis le supporter parce qu’il ne souffre pas et qu’il écrit. Voilà encore en quoi les maris sont terribles. Je n’y avais pas songé. Je crois même qu’en ce moment je ne l’aime pas. Peut-on aimer une mouche qui ne fait que vous piquer ? Je suis impuissante à arranger les choses. Je m’occuperai de mon fils et ferai tout ce que je pourrai, pas pour Liova, certes, car il mérite que je lui rende le mal pour tout le mal qu’il m’a fait. Quelle faiblesse de ne pouvoir attendre, patienter pendant cette courte période de ma convalescence. Je patiente bien, moi, j’en endure dix fois plus que lui. J’avais besoin d’écrire parce que je suis fâchée.
Il a plu et je crains qu’il ne prenne froid. Mon irritation s’est dissipée. Je l’aime. Dieu le garde !

Sonia, pardonne-moi ! Je comprends maintenant que je suis coupable et jusqu’à quel point je le suis. Il y a des jours où nous semblons ne pas obéir à notre volonté, mais être mus par une force extérieure, insurmontable. Ainsi en a-t-il été pour moi ces jours-ci dans ma conduite envers toi. Et qui ? Moi. J’ai toujours su que j’avais beaucoup de défauts, mais je croyais avoir aussi un peu de sensibilité et de générosité. J’ai été cruel et grossier. Et envers qui ? Envers l’être qui m’a donné le meilleur bonheur de ma vie et qui est le seul à m’aimer. Sonia, je sais que cela ne se peut ni oublier, ni pardonner, mais j’en sais plus long que toi et c’est pourquoi je comprends mieux encore que toi ma propre abjection. Sonia, ma chérie, je suis coupable, mais je suis aussi misérable. Il y a en moi un homme excellent, mais il sommeille parfois. Aime-le, Sonia, et ne lui fais pas de reproches.

Voilà ce qu’avait écrit Liovotchka en me demandant pardon. Mais s’étant fâché, je ne sais pour quelle raison, il a tout biffé. C’était l’époque où je souffrais de ces affreuses crevasses aux seins qui m’empêchaient de nourrir Serge. Telle était la cause de son irritation. Comme si j’avais refusé de nourrir mon fils ! Comme si ce n’était pas là mon plus cher, mon plus ardent désir ! J’avais mérité de sa part ces quelques lignes de tendresse et de repentir, mais dans une minute d’emportement, il me les a reprises avant même que j’aie pu les lire.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

11 septembre 2015

Est-ce à cause du « froid »? *

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
6 juin 1863.

L’arrivée de la jeunesse a troublé notre existence. Je le regrette. Les jeunes gens semblent peu joyeux. Est-ce à cause du « froid » ? Ils n’ont pas eu sur moi l’influence que j’espérais. Au lieu de me distraire, ils ne m’ont apporté qu’inquiétude et ennui. J’aime terriblement mon mari, mais ce qui m’irrite, c’est que je me suis mise à son égard dans une situation d’infériorité. Je dépends entièrement de lui et Dieu sait le prix que j’attache à son amour ! Et lui, soit parce qu’il est sûr de mon sentiment, soit parce qu’il n’en a pas besoin, paraît mener une vie tout à fait à part. Il me semble sans cesse que l’automne est déjà venu et que bientôt, tout sera fini. Que veut dire tout ? Je n’en sais rien moi-même. Et après l’automne ce sera l’hiver ? Je n’en suis pas sûre et ne puis me le représenter. Je n’ai besoin de rien, rien ne me fait plaisir, c’est terrible. Comme si j’étais vieille. La vieillesse est intolérable. Après que Liova m’eut dit : « Nous autres, les vieux, nous resterons à la maison », je n’avais nulle envie d’aller me promener avec la jeunesse et trouvais charmant de rester seule avec lui comme si j’étais amoureuse et qu’on m’eût défendu ce tête-à-tête. Aussitôt après le départ des jeunes gens, Liova est sorti lui aussi et m’a laissée seule. La tristesse m’a envahie. Je sens que je deviens méchante. Volontiers, je lui reprocherais de ne pas se soucier de moi, de ne pas se donner pour moi la moindre peine. Et si je cesse d’être méchante, je comprends qu’il est accablé de besogne et n’a pas le temps de s’occuper de moi, que les travaux que comporte l’administration du domaine sont de véritables travaux forcés. Puis tout ce monde qui est arrivé et ne lui laisse pas un instant de répit. Enfin cet odieux Anatole qui est toujours ici… Ils ont trompé Liova avec ce cabriolet… Ce n’est pas de sa faute. Malgré tout, il est excellent et je l’aime de toutes mes forces.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

4 juin 2015

Il n’y a ni amour ni vie *

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
22 mai 1863.

Quand on pénètre ici dans son bureau sans songer à rien, on est saisi par un froid désagréable et par l’ennui. Mais lorsqu’en entrant, on se le représente, lui et toute cette vie qui est en lui, alors c’est le contraire. Maintenant je ne ressens que le froid et l’ennui, ou plutôt la peur. La peur de la mort, la peur de voir mourir tout ce qui fut. Il n’y a pas de vie. Il n’y a ni amour ni vie. Hier, j’ai couru à travers le jardin pensant que j’allais certainement faire une fausse couche, mais la nature est de fer. Il n’y a pas d’amour en Liova. Il est malade, mais lorsqu’il guérira, il trouvera cela terrible lui aussi. En général, tous les êtres ont une imagination riche et une vie pauvre. On peut imaginer des milliers de mondes différents, mais on est condamné à se mouvoir toujours dans le même cercle étroit. J’aime mon cercle et m’en contente, tandis que lui s’est lassé du sien et désire autre chose. Aujourd’hui, je me suis persuadée qu’en dehors de lui, je n’avais besoin de personne ni de rien ! Mais que de fois ai-je essayé de me persuader la même chose ! Maman m’a souvent répété qu’il n’y avait rien de pire que de tenir un mari en laisse. Rien n’est plus vrai. Maman mérite qu’on lui rende un culte car elle a eu beaucoup à endurer. Vivre est difficile. Il faut être d’acier et il est nécessaire de décider à l’avance comment on vivra. Avant mon mariage, je considérais comme le plus intelligent et le meilleur de vivre sans amour. Je me connaissais et savais que j’étais incapable d’aimer peu et qu’aimer beaucoup est difficile. Tania comprend cela. Elle n’obtiendra pas facilement le bonheur. Actuellement elle est gaie, jeune, elle a l’âme riche et vit avec ardeur. Se trouvera-t-il quelqu’un pour la briser ? Elle s’accommodera difficilement d’une existence qui lui donne peu. Se briser est difficile. Plus que moi, elle est capable d’inspirer un grand amour. C’est moi qui fais des entailles à notre sentiment, des entailles involontaires, mais qui me coûtent bien cher. Chaque entaille me prend un peu de vie, c’est-à-dire des forces, de l’énergie, un peu de jeunesse, beaucoup de gaieté et ajoute notablement à l’aversion que je m’inspire à moi-même. Et ces entailles sont irréparables. Il faut soigner son amour car il ne tient qu’à un fil. Peut-être même que le mien ne tient plus du tout. C’est terrible, mais cette idée me hante. Depuis hier je me sens tout à fait malade, j’ai peur de faire une fausse couche. Cette douleur dans le ventre me procure même une jouissance. C’est comme lorsque j’étais enfant et que j’avais fait une sottise, maman me pardonnait, mais moi, je ne me pardonnais pas. Je me pinçais ou me piquais fortement la main jusqu’à ce que la douleur devînt intolérable. Pourtant je la supportais et y trouvais un immense plaisir. C’est dans un moment comme celui-ci que l’amour donne ses preuves. Quand reviendront le beau temps et la santé, alors l’ordre et la paix rentreront aussi dans la maison. L’enfant sera là, cela recommencera, — c’est dégoûtant !
Liova croira que l’amour est revenu, mais il ne sera pas revenu et Liova n’aura fait que s’en souvenir. D’autres maladies viendront, de nouveaux soucis et encore cette exécrable femme. Comment ose-t-elle être constamment sous mes yeux ? Puis de nouveau l’ennui. Tel est l’avenir qui m’attend. Quant à moi, je n’ai pas d’avenir devant moi. Je l’aimais et me consolais en pensant qu’il m’aimerait lui aussi. J’ai été bête, j’ai cru et ne me suis préparé que des tourments. Tout me paraît fastidieux. Les heures sonnent si tristement. Le chien est abattu. Douchka est malheureuse et les vieilles me font peine. Tout est morne. Ah si Liova !…

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

17 avril 2015

La grossesse

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
8 mai 1863

C’est à ma grossesse qu’il faut s’en prendre. Cet état m’est insupportable physiquement et moralement. Physiquement, je suis constamment malade, et moralement, j’éprouve un ennui, un vide, une angoisse terribles. Et pour Liova, j’ai cessé d’exister. Je sens que je lui suis insupportable, aussi n’ai-je plus qu’un seul but : le laisser en paix et m’effacer de sa vie le plus possible. Je ne puis lui donner aucune joie puisque je suis enceinte. C’est lorsque la femme est dans cet état qu’elle peut se rendre compte à quel point son mari l’aime. Amère vérité ! Liova est allé au rucher. Que n’aurais-je donné pour y aller aussi ! Pourtant, je n’irai pas parce que j’ai de violents battements de cœur, qu’il est incommode de s’asseoir là-bas, que l’orage menace, que j’ai mal à la tête, que je m’ennuie, que j’ai envie de pleurer, que je ne veux ni l’importuner, ni lui être désagréable et cela d’autant moins qu’il est lui-même malade. Je suis mal à l’aise avec lui la plupart du temps. S’il m’accorde parfois une minute, c’est par habitude et parce que, bien qu’il ne m’aime pas, il se sent obligé de maintenir entre nous les relations d’autrefois. Il trouverait terrible d’avouer sincèrement qu’il m’a aimée. Il n’y a pas de cela si longtemps et pourtant, tout est déjà fini. S’il savait combien il a changé ! S’il pouvait se mettre à ma place, il comprendrait ce que c’est de vivre ainsi. Et il n’y a pas de remède ! Il se réveillera encore une fois quand je mettrai l’enfant au monde. C’est toujours comme cela. La voilà bien cette fatale ornière dans laquelle chacun tombe et dont nous avions jadis si peur. Pour mon malheur, je l’aime encore beaucoup, je l’aime plus que je ne l’ai jamais aimé. Le jour viendra où moi aussi je tomberai dans cette malheureuse ornière.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

2 avril 2015

Je suis seule *

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
3 mars 1863.

Je suis seule et j’écris, toujours la même chanson ! Je suis seule, mais je ne m’ennuie pas. J’en ai pris l’habitude. Et puis, cette bienfaisante conviction qu’il aime, qu’il est constant en amour. Il vient, s’approche gentiment de moi, me demande quelque chose, puis se met lui-même à raconter. Comme il est facile et bon de vivre sur terre ! J’ai pris plaisir à lire son journal. En dehors de moi et de son travail, rien ne l’intéresse. Hier et aujourd’hui, il était très absorbé. J’ai peur de le déranger. Il écrit et médite. Je crains de le contrarier en allant auprès de lui et de lui rappeler ainsi que je ne suis pas agréable à chaque instant et en toutes circonstances. Je suis contente qu’il écrive. J’aurais voulu aller à la messe aujourd’hui, mais je suis restée et ai prié à la maison. Depuis mon mariage, j’ai pris en horreur toutes les cérémonies religieuses et tout ce qui est hypocrite. Je voudrais de toutes mes forces accomplir mes devoirs de maîtresse de maison et avoir un travail, mais je ne sais comment m’y prendre. S’agiter, faire semblant de travailler, c’est vil. D’ailleurs qui tromperais-je et à quoi bon ? Il m’arrive de voir nettement ce que je devrais faire, comment utiliser mon temps, puis ensuite, je pense à autre chose et oublie. Comme la vie est devenue pour moi légère et facile ! Vivre, c’est en cela que consiste tout mon devoir, je le sens et n’ai besoin de rien. Si aux heures où je suis déprimée, quelqu’un venait me demander : Que veux-tu ? Je ne saurais que répondre. Il me semble que je n’aime pas sincèrement petite tante, ce qui m’afflige. Sa vieillesse me touche moins qu’elle ne m’irrite. C’est mal. Souvent, elle se fâche et manque de naturel. Dans mon âme, il fait aussi clair que dehors. Peu à peu, je me réconcilie avec tout le monde, avec les étudiants, avec le peuple, avec petite tante naturellement, bref avec tous ceux que je critiquais autrefois. Liovotchka a sur moi une grande influence que je subis avec joie.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

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