J’ai causé avec lui
J’ai causé avec lui. On dirait que c’est plus facile précisément parce que j’avais deviné juste. C’est monstrueux de ne pas nourrir son enfant. Que répondre ? Que faire là où la nature est impuissante ? Mon instinct me dit qu’il est injuste envers moi. Pourquoi me tourmenter sans cesse ? Je suis si aigrie qu’il me semble que je n’aurai aucun plaisir à soigner l’enfant aujourd’hui. Il voudrait me supprimer de la surface de la terre parce que je souffre et n’accomplis pas mon devoir, et moi je ne puis le supporter parce qu’il ne souffre pas et qu’il écrit. Voilà encore en quoi les maris sont terribles. Je n’y avais pas songé. Je crois même qu’en ce moment je ne l’aime pas. Peut-on aimer une mouche qui ne fait que vous piquer ? Je suis impuissante à arranger les choses. Je m’occuperai de mon fils et ferai tout ce que je pourrai, pas pour Liova, certes, car il mérite que je lui rende le mal pour tout le mal qu’il m’a fait. Quelle faiblesse de ne pouvoir attendre, patienter pendant cette courte période de ma convalescence. Je patiente bien, moi, j’en endure dix fois plus que lui. J’avais besoin d’écrire parce que je suis fâchée.
Il a plu et je crains qu’il ne prenne froid. Mon irritation s’est dissipée. Je l’aime. Dieu le garde !
Sonia, pardonne-moi ! Je comprends maintenant que je suis coupable et jusqu’à quel point je le suis. Il y a des jours où nous semblons ne pas obéir à notre volonté, mais être mus par une force extérieure, insurmontable. Ainsi en a-t-il été pour moi ces jours-ci dans ma conduite envers toi. Et qui ? Moi. J’ai toujours su que j’avais beaucoup de défauts, mais je croyais avoir aussi un peu de sensibilité et de générosité. J’ai été cruel et grossier. Et envers qui ? Envers l’être qui m’a donné le meilleur bonheur de ma vie et qui est le seul à m’aimer. Sonia, je sais que cela ne se peut ni oublier, ni pardonner, mais j’en sais plus long que toi et c’est pourquoi je comprends mieux encore que toi ma propre abjection. Sonia, ma chérie, je suis coupable, mais je suis aussi misérable. Il y a en moi un homme excellent, mais il sommeille parfois. Aime-le, Sonia, et ne lui fais pas de reproches.
Voilà ce qu’avait écrit Liovotchka en me demandant pardon. Mais s’étant fâché, je ne sais pour quelle raison, il a tout biffé. C’était l’époque où je souffrais de ces affreuses crevasses aux seins qui m’empêchaient de nourrir Serge. Telle était la cause de son irritation. Comme si j’avais refusé de nourrir mon fils ! Comme si ce n’était pas là mon plus cher, mon plus ardent désir ! J’avais mérité de sa part ces quelques lignes de tendresse et de repentir, mais dans une minute d’emportement, il me les a reprises avant même que j’aie pu les lire.
Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï







