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11 mars 2015

Me revoici seule…

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
Moscou, 14 janvier 1863.

Me revoici seule, et de nouveau je m’ennuie. Entre nous, tout s’est aplani. En quoi a-t-il cédé ? Quelles concessions lui ai-je faites ? Je l’ignore. Les choses se sont arrangées d’elles-mêmes. Tout ce que je sais c’est que le bonheur m’est revenu. Je voudrais être à la maison. Il m’arrive de faire des plans, de rêver à la manière dont nous vivrons à Iasnaïa Poliana. J’éprouve un sentiment douloureux à la pensée que je suis détachée des miens, corps et âme. Mon monde a changé, je le sens. Mon amour pour eux, pour maman surtout, est devenu plus fort et, parfois, je regrette de ne plus faire partie de leur cercle. Je ne vis qu’en Liovotchka et pour Liovotchka, et il m’est pénible de sentir que je ne suis pas tout pour lui, que si je n’étais pas là, il se consolerait parce qu’il a en lui beaucoup de ressources, tandis que moi, au contraire, j’ai une nature des plus pauvres. Je me suis vouée à un seul être en dehors duquel rien n’existe pour moi.
La vie à l’hôtel me pèse. Si j’ai eu ici quelques instants agréables, ce sont ceux que j’ai passés au Kremlin en compagnie des miens et de Liovotchka. J’aurais pu rentrer plus vite à Iasnaïa Poliana, beaucoup de choses dépendent de moi, je le sais, mais je n’ai pas eu le courage de me séparer à nouveau des miens. Cette nuit, j’ai fait un rêve très désagréable : les jeunes filles et les femmes du village d’Iasenka, en vêtements de citadines, venaient nous trouver dans un grand parc. L’une après l’autre, elles arrivaient je ne sais d’où. Aksinia Anikova, en robe de soie noire, fermait la marche. Je liai conversation avec elle. Soudain, je fus saisie d’une telle fureur que je m’emparai de son enfant et le déchirai en morceaux. Je lui arrachai les jambes, les bras, la tête. J’étais au comble de la rage. Sur ces entrefaites arriva Liovotchka. Je lui dis qu’on allait me déporter en Sibérie, mais lui, rassemblant les membres épars, me rassura en me disant que ce n’était qu’une poupée. Je regardai et effectivement, au lieu d’un corps, je ne vis que quelques lambeaux de peau de daim et quelques flocons d’étoupe. J’en fus très fâchée.
Même ici, à Moscou, je me tourmente beaucoup en pensant à elle. C’est le passé qui me martyrise, ce n’est pas de la vraie jalousie. Il ne peut se donner entièrement à moi comme je me suis donnée à lui, car son passé est vaste et si riche, que s’il mourait aujourd’hui, son existence aurait été suffisamment remplie. Le sentiment paternel est le seul qu’il n’ait pas encore éprouvé. Ces temps derniers, la vie m’a donné tant de choses que j’ignorais et dont je n’avais pas fait l’expérience que je me cramponne à mon bonheur et ai peur de le perdre, car je ne crois pas en lui et ne crois pas qu’il puisse durer. Je pense toujours que cette félicité est un pur effet du hasard et qu’elle est éphémère. Autrement ce serait trop beau ! C’est étrange qu’un être, par ses traits de caractère et par sa seule personnalité, ait pu soudain me dominer et me rendre entièrement heureuse.
Maman a raison, je me suis abêtie, je veux dire que mon esprit est devenu plus paresseux encore. Je souffre d’une apathie morale qui provient de causes physiologiques.
Je regrette ma vivacité d’autrefois. Je l’ai perdue, mais je pense qu’elle reviendra. Je sens qu’elle aurait eu sur Liovotchka une bonne influence comme elle agissait heureusement naguère sur les miens au Kremlin. Les premiers temps, à Iasnaïa Poliana, j’étais encore très vive. Maintenant j’ai cessé de l’être. Alors Liovotchka aimait que je fusse un bon diable. Il semble dormir moralement, mais je sais bien que loin de sommeiller, son esprit est constamment le siège d’un travail intense. Il a beaucoup maigri, ce qui ne laisse pas de m’inquiéter. J’eusse payé cher pour jeter un coup d’œil dans son âme ! Il n’écrit même plus son journal, ce qui m’afflige beaucoup.
J’éprouve le stupide et involontaire désir d’essayer sur lui mon pouvoir, c’est-à-dire le simple désir de le voir m’obéir. Il me remet toujours à ma place et j’en suis contente. Cela aussi passera.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

27 février 2015

Mais mon chagrin est si récent! *

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
11 janvier 1863.

J’ai recouvré un peu de calme parce qu’il est devenu meilleur pour moi. Mais mon chagrin est si récent !… Dès que la moindre circonstance me le rappelle, j’éprouve dans la tête et dans le corps entier une violente douleur physique. Physique, car je la sens parcourir tous mes nerfs et toutes mes veines.
Liovotchka ne m’a rien dit et n’a pas fait la plus légère allusion à mon journal. L’a-t-il lu ? Je ne sais. Ce que j’ai écrit était vil et il m’est désagréable de le relire.
Je suis absolument seule et j’ai peur, aussi voudrais-je écrire beaucoup et sincèrement, mais ma frayeur est si intense que toute idée s’évanouit ! Je redoute d’avoir peur parce que je suis enceinte. Ma jalousie est une maladie innée. Peut-être provient-elle de ce que l’aimant et n’aimant que lui seul, m’étant donnée à lui tout entière, je ne puis être heureuse qu’avec lui, par lui, et j’ai peur de le perdre comme des vieillards qui ne peuvent plus avoir d’enfants ont peur de perdre un fils unique sur lequel repose toute leur existence. On dit toujours que je ne suis pas égoïste, mais n’est-ce pas là le plus grand égoïsme ? Dans tous les autres domaines, je ne le suis pas, mais dans celui-ci, je le suis terriblement. Je l’aime tant que cela passera. Il me faudra beaucoup de patience et une grande force de volonté, autrement je n’arriverai à rien. Il y a des moments, et ces moments ne sont pas rares, où je l’aime jusqu’à en être malade. Aujourd’hui, par exemple. Cela arrive toujours quand j’ai tort. Cela me fait mal de le regarder, de l’entendre, d’être auprès de lui, comme cela doit faire mal à un démon d’être auprès d’un saint. Lorsque j’accomplirai une action qui lui sera agréable, il recommencera de m’aimer comme autrefois et nos relations redeviendront plus simples. Maintenant que nos mérites sont inégaux, nos relations ne sont pas de pair à compagnon. Sans doute, les mérites ne sont jamais égaux, mais il pourrait y avoir moins de mal de mon côté. Avant je l’aimais avec audace, non sans une certaine témérité, et maintenant, pour chaque bonne parole, chaque caresse, chaque regard condescendant, je rends grâce à Dieu et à lui.
Actuellement, je n’ai besoin de rien d’autre pour vivre, c’est cela seul qui peut me satisfaire. J’éprouvais une certaine fierté de porter un enfant, de le mettre bientôt au monde, mais c’est la destinée, la loi de la nature, ce n’est pas une consolation. Il ne me reste donc que mon mari, je veux dire que Liovotchka est tout pour moi, qu’il est ma raison d’être, parce que je l’aime terriblement et qu’en dehors de lui, nul ne m’est cher.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï
10 février 2015

La culpabilité *

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
9 janvier 1863.

Jamais la conscience de ma propre culpabilité ne m’a rendue aussi malheureuse. Jamais je n’aurais pensé que je pusse me rendre coupable à tel point. J’ai l’âme lourde, toute la journée les larmes m’ont étouffée. J’ai peur de causer avec lui, peur de le regarder. Jamais il ne m’a été plus cher et ne m’a paru plus charmant et jamais je ne me suis sentie plus insignifiante et ne me suis inspiré à moi-même plus de dégoût. Pourtant, il ne s’est pas fâché. Il m’aime encore. Son regard était si doux, si humble, le regard d’un saint ! Avec un homme tel que lui, c’est à mourir de bonheur et d’humilité ! Je me porte très mal. Pour des raisons morales, je me sens malade physiquement. Les douleurs ont été si violentes que j’ai cru que j’allais faire une fausse couche. J’étais comme folle. J’ai prié tout le jour comme si cette prière pouvait alléger ma faute et me permettre de revenir sur ce que j’avais fait. En son absence, cela m’est plus facile. Je peux pleurer, l’aimer, tandis que lorsqu’il est ici, ma conscience me tourmente, son visage et son regard si doux me font mal. Son cher visage que je n’ai pas regardé depuis hier soir. Comment ai-je pu faire quelque chose qui lui soit désagréable ? Je me demande sans cesse comment réparer ce que j’ai fait ? Réparer, quel mot stupide ? Comment devenir meilleure pour lui ? L’aimer davantage est impossible, car je l’aime de toutes mes forces, au delà de toutes limites. Je n’ai pas d’autres pensées, pas d’autres désirs que lui. Dans mon âme, il n’y a rien d’autre que l’amour que je lui ai voué. En lui, il n’y a rien de mauvais, rien qu’à la réflexion je lui pusse reprocher. Il persiste à penser qu’il me faut des distractions, alors qu’en dehors de lui, je n’ai besoin de rien. Mais il ne me croit pas. S’il savait avec quelle joie je songe à l’avenir, non à cause des distractions qu’il me procurera, mais parce que je serai avec lui et avec tout ce qu’il aime. Je m’efforce d’aimer jusqu’à ceux qui ne me plaisent pas, par exemple Auerbach. Hier j’étais d’humeur capricieuse. Naguère, cela m’arrivait bien aussi, mais jamais à un tel degré. Ai-je vraiment un si mauvais caractère ? Est-ce une vulgaire nervosité ? Est-ce ma grossesse ? Il vaudrait mieux que ce fût cette dernière cause. Je pourrais désormais veiller sur notre bonheur à condition toutefois que je ne l’aie pas encore définitivement gâté. C’est terrible, nous pourrions être si heureux ! Liovotchka est en bonne santé maintenant. Qu’ai-je fait ? Tania, Sacha et K… sont arrivés. Je ne puis retenir mes larmes et ne me montrerai pour rien au monde. Ce sont des enfants. Ils n’ont encore jamais aimé. Avec quelle impatience je l’attends ! Seigneur, se pourrait-il qu’il se détachât de moi ? Tout repose sur lui maintenant. Ma propre insignifiance m’est si pénible ! Il ne manquera pas de s’apercevoir à quel point je suis vile et médiocre en comparaison avec lui.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Sophie Tolstoï

28 janvier 2015

Le peuple *

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
23 novembre 1862.

Il me dégoûte avec son peuple ! Je sens qu’il faut qu’il opte entre la famille que je personnifie et le peuple qu’il aime d’un amour si ardent. C’est de l’égoïsme. Tant pis ! Je vis pour lui, par lui, et veux qu’il en soit de même pour mon mari. Je me sens à l’étroit ici, j’étouffe ! Aujourd’hui, je me suis enfuie car tout me dégoûtait : petite tante, les étudiants, N. P…, les murs, l’existence… J’ai failli rire aux éclats lorsque j’ai franchi en cachette le seuil de la maison. Non que Liovotchka me répugne, mais j’ai senti tout à coup que nous étions engagés sur deux voies divergentes, je veux dire que son peuple ne saurait m’absorber tout entière comme il l’absorbe, lui, et que, moi, je suis impuissante à l’occuper tout entier comme il m’occupe, moi. C’est très simple. Si je ne l’intéresse pas, si je ne suis pour lui qu’une poupée, qu’une femme et non un être humain, je ne peux et ne veux pas continuer à vivre ainsi. Certes, je suis inactive, mais je ne le suis pas de nature. Simplement, je ne sais pas quel travail entreprendre. Il perd patience et se fâche. Dieu soit avec lui ! Aujourd’hui, je me sens si bien, si libre parce que je ne songe qu’à moi seule. Il était d’humeur sombre, mais Dieu merci, cela m’a laissée indifférente. Je sais qu’il a une nature riche, des dons multiples, qu’il est intelligent, poète… Mais ce qui m’irrite, c’est qu’il voie tout en noir. Parfois j’éprouve une envie folle d’échapper à son influence que je trouve un peu lourde et de ne plus me soucier de lui. C’est impossible. Pourquoi son influence m’est-elle à charge ? Parce que je pense par ses idées, vois par ses yeux ; je prends sur moi, mais je ne deviendrai pas lui et ne ferai que perdre ma personnalité. Déjà, je ne suis plus la même, ce qui me rend la vie plus difficile encore. Désormais, je sortirai ou je partirai aussitôt que l’ennui me gagnera. On se sent si libre dehors ! Pourtant, je n’ai cessé de penser à lui ; il est sorti, il me cherche, il est inquiet. J’avais l’âme si lourde que je suis rentrée à la maison. Je l’ai trouvé très sombre et ai eu envie de pleurer. Il ne m’a rien dit. Vivre avec lui est terrible ! En ce moment, il est épris du peuple et je n’existe plus pour lui parce qu’il m’aime comme il a successivement aimé l’école, la nature, le peuple, peut-être aussi sa littérature. Puis cet emballement passe et il s’éprend d’un autre objet. Petite tante est venue me demander pourquoi j’étais sortie et où j’étais allée ? Pour la taquiner, elle qui prend toujours la défense des étudiants, je lui ai répondu que je les avais fuis. Mais ce n’est pas vrai, je ne leur suis pas hostile le moins du monde, mais par vieille habitude, je me plains et je gronde. Je suis sortie simplement parce que cela m’ennuyait de rester toujours assise à la même place et parce que je n’ai pas l’habitude de rester beaucoup à la maison. Ici, on voit toujours les mêmes visages : petite tante, N. P…, encore petite tante, de nouveau N. P…, et, entre temps, les étudiants. Mon mari n’est pas à moi aujourd’hui, il est muet, c’est comme s’il n’était pas là. Avec quel plaisir je serais partie, bien loin ! Je serais allée voir ce que les miens deviennent à la maison, puis je serais revenue ici où je suis aussi à la maison. Je vais aller jouer du piano. Il est dans la salle de bain. Aujourd’hui, il m’est totalement étranger.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Sophie Tolstoï

 

 

6 janvier 2015

Mauvaise date!

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
13 mars 1862.

Mauvaise date ! Telle est la première pensée qui m’est venue à l’esprit. Quand je cause avec lui, cela m’est toujours plus facile, plus facile, j’entends du point de vue égoïste. Cela m’aide à le recouvrer et à me calmer.
J’avoue ne pas savoir m’occuper. Liovotchka est heureux parce qu’il a intelligence et talent, tandis que moi je n’ai ni l’un ni l’autre. On ne vit pas seulement d’amour, mais je suis si bornée que partout et toujours je ne pense qu’à lui. Lorsque sa santé laisse à désirer, je me dis : et s’il allait mourir ? Et j’ai des idées noires pendant des heures. Est-il joyeux, je songe : pourvu que cela dure ! Et cette bonne humeur me fait tant de plaisir que, de nouveau, il m’est impossible de penser à rien d’autre. S’il est sorti ou occupé au dehors, je tends l’oreille pour savoir si ce n’est pas lui qui revient. S’il est à mes côtés, j’épie les expressions de son visage. C’est sans doute parce que je suis enceinte que je suis dans un état si anormal et que j’ai sur lui si peu d’influence. Il n’est pas difficile de trouver quelque chose à faire. Le travail ne manque pas. Mais il faut prendre goût à ces menue besognes, s’entraîner à les aimer : soigner la basse-cour, racler du piano, lire beaucoup de bêtises et fort peu de choses intéressantes, saler des concombres, etc., etc. Cela viendra, je le sais, quand j’aurai oublié ma vie oisive de jeune fille et que je me serai habituée à vivre à la campagne. Je ne voudrais ni m’ennuyer, ni tomber dans l’ornière commune. Mais je n’y tomberai pas. J’aimerais que mon mari eût sur moi une influence plus grande. C’est étrange, bien que je l’aime passionnément, je ne subis que fort peu son influence. Il y a des minutes ensoleillées où je comprends tout et sens combien il fait bon vivre, combien multiples sont mes obligations et quelle félicité c’est pour moi de les avoir. Puis ces instants passent et j’oublie tout. Je sais que j’attends le retour de ces minutes, la remise en marche de la machine, l’instant où je recommencerai à vivre, c’est-à-dire où je reprendrai ma vie active. C’est curieux, j’attends cela comme un événement extérieur, comme on attend la venue d’une fête ou de l’été. Je me suis rendormie si profondément que ni notre voyage à Moscou, ni l’attente d’un enfant ne me procurent la moindre émotion, la plus petite joie, rien… Qui m’indiquera le moyen de me réveiller, de me ranimer ?
Depuis longtemps, je n’ai pas prié. Jadis, je trouvais une distraction jusque dans les cérémonies religieuses. Il m’arrivait, à l’insu de tous, d’allumer une bougie, de disposer des fleurs devant l’icône et, après avoir fermé la porte à clef, de m’agenouiller et de prier une heure, deux heures… Aujourd’hui, ces gestes me paraissent bêtes et ridicules, mais le souvenir en est bon. Tout a pris un aspect si grave ! Pourtant les impressions de ma vie de jeune fille sont restées très nettes, il m’est difficile de m’en séparer. En quelques années, je me créerai une vie sérieuse, une vie de femme à laquelle je m’attacherai toujours davantage puisqu’elle gravitera autour de mon mari et de mes enfants et, qu’en général, on aime plus son mari et ses enfants que ses parents et ses frères et sœurs. Pour le moment, elle n’existe pas encore. Je suis ballottée, j’hésite entre le passé, le présent et l’avenir. Mon mari m’aime trop pour pouvoir me donner d’un seul coup la direction. Il est vrai que c’est difficile. Je la trouverai moi-même. D’ailleurs, je sens que je ne suis plus telle que j’étais. Eh bien, patience ! Je redeviendrai telle que j’étais naguère, non pas une jeune fille, mais une femme. Je me réveillerai et tous deux, Liovotchka et moi, serons contents de moi.
Je suis sûre qu’en retournant à Moscou, je me sentirai revivre, je redeviendrai comme autrefois, je comprendrai le présent et le verrai de son bon côté, car c’est de moi que vient tout le mal. Pourvu qu’il ait la patience de supporter cette période intolérable, mais passagère… En ce moment, je suis seule et je jette un coup d’œil autour de moi. C’est triste ! Cette solitude m’accable. Je n’y suis pas habituée. A la maison, il y avait tant d’animation et ici, en son absence, tout est morne. Lui qui a presque toujours vécu seul ne comprend pas l’impression que j’éprouve. La solitude lui est familière. Il ne tire pas comme moi plaisir de ses amis intimes, mais de son activité. Eh bien, je m’y accoutumerai aussi. On n’entend jamais un joyeux éclat de voix dans cette maison. C’est comme si tout le monde était mort. Il se fâche lorsque je lui avoue que je n’aime pas rester seule sans lui. Il a tort, mais il a grandi sans famille. Je ferai tout ce que je pourrai pour qu’il se sente heureux parce qu’il est excellent, infiniment meilleur que moi, parce que je l’aime et qu’en dehors de lui, il ne me reste rien, rien… Si je m’ennuie parfois, c’est parce que j’ai une nature pauvre, sans ressources et parce que je suis habituée au mouvement, au bruit, alors qu’ici règle le silence, un silence de mort. Je m’y ferai. Les hommes se font à tout. Avec le temps, ma maison s’animera, s’égayera, je vivrai de la vie de mes enfants dont la jeunesse me sera une source de joies en même temps que je mènerai ma propre vie sérieuse et active. D’ailleurs, j’ai déjà passé par bien des choses !

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

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