Me revoici seule…
Me revoici seule, et de nouveau je m’ennuie. Entre nous, tout s’est aplani. En quoi a-t-il cédé ? Quelles concessions lui ai-je faites ? Je l’ignore. Les choses se sont arrangées d’elles-mêmes. Tout ce que je sais c’est que le bonheur m’est revenu. Je voudrais être à la maison. Il m’arrive de faire des plans, de rêver à la manière dont nous vivrons à Iasnaïa Poliana. J’éprouve un sentiment douloureux à la pensée que je suis détachée des miens, corps et âme. Mon monde a changé, je le sens. Mon amour pour eux, pour maman surtout, est devenu plus fort et, parfois, je regrette de ne plus faire partie de leur cercle. Je ne vis qu’en Liovotchka et pour Liovotchka, et il m’est pénible de sentir que je ne suis pas tout pour lui, que si je n’étais pas là, il se consolerait parce qu’il a en lui beaucoup de ressources, tandis que moi, au contraire, j’ai une nature des plus pauvres. Je me suis vouée à un seul être en dehors duquel rien n’existe pour moi.
La vie à l’hôtel me pèse. Si j’ai eu ici quelques instants agréables, ce sont ceux que j’ai passés au Kremlin en compagnie des miens et de Liovotchka. J’aurais pu rentrer plus vite à Iasnaïa Poliana, beaucoup de choses dépendent de moi, je le sais, mais je n’ai pas eu le courage de me séparer à nouveau des miens. Cette nuit, j’ai fait un rêve très désagréable : les jeunes filles et les femmes du village d’Iasenka, en vêtements de citadines, venaient nous trouver dans un grand parc. L’une après l’autre, elles arrivaient je ne sais d’où. Aksinia Anikova, en robe de soie noire, fermait la marche. Je liai conversation avec elle. Soudain, je fus saisie d’une telle fureur que je m’emparai de son enfant et le déchirai en morceaux. Je lui arrachai les jambes, les bras, la tête. J’étais au comble de la rage. Sur ces entrefaites arriva Liovotchka. Je lui dis qu’on allait me déporter en Sibérie, mais lui, rassemblant les membres épars, me rassura en me disant que ce n’était qu’une poupée. Je regardai et effectivement, au lieu d’un corps, je ne vis que quelques lambeaux de peau de daim et quelques flocons d’étoupe. J’en fus très fâchée.
Même ici, à Moscou, je me tourmente beaucoup en pensant à elle. C’est le passé qui me martyrise, ce n’est pas de la vraie jalousie. Il ne peut se donner entièrement à moi comme je me suis donnée à lui, car son passé est vaste et si riche, que s’il mourait aujourd’hui, son existence aurait été suffisamment remplie. Le sentiment paternel est le seul qu’il n’ait pas encore éprouvé. Ces temps derniers, la vie m’a donné tant de choses que j’ignorais et dont je n’avais pas fait l’expérience que je me cramponne à mon bonheur et ai peur de le perdre, car je ne crois pas en lui et ne crois pas qu’il puisse durer. Je pense toujours que cette félicité est un pur effet du hasard et qu’elle est éphémère. Autrement ce serait trop beau ! C’est étrange qu’un être, par ses traits de caractère et par sa seule personnalité, ait pu soudain me dominer et me rendre entièrement heureuse.
Maman a raison, je me suis abêtie, je veux dire que mon esprit est devenu plus paresseux encore. Je souffre d’une apathie morale qui provient de causes physiologiques.
Je regrette ma vivacité d’autrefois. Je l’ai perdue, mais je pense qu’elle reviendra. Je sens qu’elle aurait eu sur Liovotchka une bonne influence comme elle agissait heureusement naguère sur les miens au Kremlin. Les premiers temps, à Iasnaïa Poliana, j’étais encore très vive. Maintenant j’ai cessé de l’être. Alors Liovotchka aimait que je fusse un bon diable. Il semble dormir moralement, mais je sais bien que loin de sommeiller, son esprit est constamment le siège d’un travail intense. Il a beaucoup maigri, ce qui ne laisse pas de m’inquiéter. J’eusse payé cher pour jeter un coup d’œil dans son âme ! Il n’écrit même plus son journal, ce qui m’afflige beaucoup.
J’éprouve le stupide et involontaire désir d’essayer sur lui mon pouvoir, c’est-à-dire le simple désir de le voir m’obéir. Il me remet toujours à ma place et j’en suis contente. Cela aussi passera.
Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï






