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26 décembre 2014

Terrible! *

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
11 octobre 1862.

Terrible ! Affreusement triste ! Je me replie toujours davantage sur moi-même. Mon mari est malade, de mauvaise humeur, et ne m’aime pas. Je m’y attendais, mais ne pensais pas que ce serait aussi affreux. Qui se soucie de mon bonheur ? Nul ne se doute que ce bonheur, je ne sais le créer ni pour lui ni pour moi. Dans mes heures de tristesse, il m’arrive de me demander : à quoi bon vivre quand les choses vont si mal et pour moi-même et pour les autres ? C’est étrange, mais cette idée m’obsède. Il devient de jour en jour plus froid tandis que moi, au contraire, je l’aime de plus en plus. S’il continue à être d’une telle froideur, cela me deviendra bientôt insupportable. Pourtant, c’est un honnête homme, il ne mentira pas. S’il n’aime pas, il ne feindra pas. D’ailleurs, lorsqu’il aime, cela se voit dans chacun de ses gestes. Tout m’est une cause d’émotion. Aujourd’hui, lorsque Gricha2 s’est mis à parler de son père, j’ai eu grande pitié de lui à la pensée qu’il n’était pas le fils légitime de cet homme et j’étais sur le point de pleurer. J’évoque le souvenir des miens. Que la vie était légère alors ! Tandis que maintenant, ô mon Dieu, j’ai l’âme déchirée ! Personne n’aime. Pétienka ne fait que s’acquitter d’un devoir et mon mari a cessé de m’aimer. Chère maman, chère Tania, comme elles étaient gentilles ! Pourquoi les ai-je quittées ? J’ai martyrisé la pauvre Lise et aujourd’hui ce souvenir me hante. C’est triste, c’est affreux ! Pourtant Liovotchka est excellent. Je sens que c’est moi qui suis coupable en tout, je crains qu’il ne voie que je suis triste, car je sais combien cette tristesse ennuie les maris. Naguère, je me consolais en me disant : cela passera, cela s’arrangera. Mais je constate que rien ne s’arrange et, qu’au contraire, tout va de mal en pis. Mon père m’écrit : « Ton mari t’aime passionnément. » C’est vrai, il m’a aimée passionnément, mais la passion est éphémère. J’ai été seule à comprendre qu’il était épris, mais ne m’aimait pas. Dès lors pourquoi n’ai-je pas compris qu’il payerait ce caprice ? En effet, comment vivre longtemps, toute sa vie, avec une femme que l’on n’aime point ? Voilà comment je l’ai perdu, lui qui est si doux et que tout le monde aime. J’ai agi par égoïsme en l’épousant. Je le regarde et il me semble qu’il se dit en pensant à moi : je voudrais l’aimer, mais je ne le puis plus.
Tout ce temps a passé comme un rêve. Ils m’ont répété en manière de taquinerie : tu verras, tout ira bien. N’y pense plus. Autrefois, je mettais de l’ardeur à vivre, à travailler, à vaquer aux soins du ménage. Maintenant, c’est fini. Je pourrais rester silencieuse des jours entiers à me croiser les bras et à ressasser mes amères pensées. J’aurais voulu travailler, mais je ne le puis. A quoi bon porter un masque qui ne fait que me gêner ? Jouer du piano m’eût fait plaisir, mais ici c’est très incommode, on vous entend de partout aux étages supérieurs et, en bas, l’instrument est mauvais. Liovotchka m’avait proposé de rester à la maison aujourd’hui pendant qu’il irait à Nikolskoïé. J’aurais dû y consentir pour le libérer de moi, mais je n’en ai pas eu la force. Il me semble qu’il est en haut et joue à quatre mains avec Olga. Le pauvre ! Il cherche partout des distractions et des prétextes pour m’éviter. Pourquoi suis-je sur terre ?

Sophie Tolstoï

Journal de la comtesse Léon Tolstoï

17 décembre 2014

Hier … *

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
9 octobre 1862.

Hier, nous nous sommes expliqués. C’est devenu plus facile, plus gai. Nous avons fait aujourd’hui une promenade à cheval. Néanmoins, je me sens à l’étroit. J’ai fait cette nuit de mauvais rêves et bien que je n’y pense pas constamment, je n’en ai pas moins l’âme lourde. C’est maman qui m’est apparue en songe et cela m’a fait beaucoup de peine. Non que je regrette le passé, que je ne cesserai de bénir. La vie m’a donné beaucoup de bonheur. Mon mari semble calme et confiant. Dieu veuille qu’il en soit longtemps ainsi ! C’est vrai, je vois que je lui donne peu de joies. C’est comme si je dormais sans pouvoir me réveiller. Si je sortais de cette somnolence, je serais tout autre. Que faudrait-il pour cela ? Je l’ignore. Alors il verrait combien je l’aime, je saurais le lui dire ; comme naguère, je saurais lire dans son cœur et trouverais le moyen de le rendre tout à fait heureux. Il faut absolument que je me réveille au plus tôt. Le sommeil m’enveloppe depuis que, l’été dernier, j’ai quitté Pokrovskoïé pour Ivitzi. Dans l’intervalle, je me suis réveillée pour un instant, puis je me suis rendormie aussitôt arrivée à Moscou et depuis lors je ne me suis presque pas sortie de cet engourdissement. Quelque chose me pèse. Il me semble constamment que je vais mourir. C’est étrange maintenant que j’ai un mari ! Je l’entends dormir et j’ai peur toute seule. Il ne me laisse pas pénétrer dans son for intérieur et cela m’afflige. Toutes ces relations charnelles sont répugnantes.

Sophie Tolstoï

Journal de la comtesse Léon Tolstoï

11 décembre 2014

De nouveau mon journal

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï

8 octobre 1862

De nouveau mon journal. C’est ennuyeux de renouer avec de vieilles habitudes abandonnées depuis mon mariage. Naguère, il m’arrivait d’écrire parce que j’avais l’âme lourde. N’est-ce pas aussi le cas aujourd’hui ?
Ces deux dernières semaines, mes relations avec lui, avec mon mari, m’ont paru simples, tout au moins la vie m’a été facile. C’est Liovotchka qui a été mon journal, je n’avais rien à lui cacher.
Mais hier, quand il m’a dit qu’il ne croyait pas à mon amour, j’ai eu peur. Je sais pourquoi il n’y croit pas. Il me semble que je suis incapable de raconter, d’expliquer ce que je pense. Depuis que je me souviens, j’ai toujours rêvé d’un être complet, frais, pur que j’aimerais. Je m’imaginais, et aujourd’hui encore il m’est difficile de renoncer à mes rêves d’enfant, que cet homme resterait constamment sous mes yeux, que je connaîtrais toutes ses pensées, tous ses sentiments, qu’il n’aimerait que moi seule durant toute sa vie et qu’à l’encontre de ce qui se passe communément, nous n’aurions besoin ni l’un ni l’autre de jeter notre gourme avant de devenir des gens posés et raisonnables. Ces rêves m’étaient si chers. C’est à eux que je dois d’avoir été sur le point d’aimer P…1. Je veux dire qu’étant amoureuse de mes rêves, j’en avais fait l’application à P…
Il n’eût pas été difficile de se laisser entraîner. D’ailleurs, je n’ai jamais hésité, mais allais toujours de l’avant sans réfléchir. Maintenant que je suis mariée, je devrais mépriser mes rêves d’autrefois, les tenir pour sots, y renoncer. Je ne le puis. Tout son passé (le passé de mon mari) est pour moi si terrible que je crains de ne pouvoir jamais me réconcilier avec lui. Peut-être cela me deviendra-t-il possible lorsque j’aurai dans la vie d’autre buts, lorsque j’aurai des enfants, ce que je désire tant, quand s’ouvrira devant moi tout un avenir et que je verrai, dans mes propres enfants, cette pureté sans souillure, sans passé, sans tout ce qu’il m’est si amer de voir en mon mari. Il ne comprend pas que son passé — une existence entière féconde en sentiments de toutes sortes, les uns bons, les autres mauvais — ne saurait déjà plus m’appartenir comme ne peut pas m’appartenir sa jeunesse dissipée Dieu sait pour qui et pourquoi ! Il ne comprend pas davantage que je suis conservée tout entière et que seule mon enfance ne lui appartient pas. Que dis-je ? Elle lui appartient aussi. Je n’ai pas de souvenir meilleur que celui du sentiment puéril qu’il m’avait inspiré, de mon premier sentiment. Ce n’est pas de ma faute si on l’a anéanti en moi. Pourquoi ? Comme si ce sentiment était mauvais ! Quant à lui, il a gaspillé sa vie et ses forces. Que de vilenies a-t-il commises avant de parvenir à ce sentiment qui ne lui semble si fort et si bon que parce que l’époque est depuis longtemps passée où il aurait pu s’engager sur la bonne voie comme je m’y suis engagée moi-même. Dans mon passé, il y a aussi des choses mauvaises, mais pas autant que dans le sien.
Cela l’amuse de me tourmenter et de me faire pleurer en me disant qu’il ne me croit pas. Il aimerait que j’eusse vécu une existence semblable à la sienne et, qu’à son exemple, j’eusse fait l’expérience du mal pour mieux comprendre le bien. Il lui est instinctivement désagréable que j’aie atteint le bonheur si aisément, sans réfléchir, sans souffrir. Eh bien, par amour-propre, je ne pleurerai pas. Je ne veux pas qu’il voie que tout m’est facile. Hier, chez grand-père, je suis descendue exprès pour le voir. Dès que je l’aperçus, je fus envahie par un extraordinaire sentiment de puissance et d’amour. Je l’aimais tant à cette minute ! J’aurais voulu m’approcher de lui, mais il m’a semblé que, si je l’effleurais, ce ne serait plus aussi bien et je me rendrais coupable d’un sacrilège. Je ne montre et ne montrerai jamais ce qui se passe en moi. J’ai tant de sot amour-propre que c’en est fait dès que je remarque, à mon endroit, la plus légère méfiance ou incompréhension. Je me fâche. Que fait-il de moi ? Peu à peu, je me replierai sur moi-même et lui empoisonnerai l’existence. Comme il me fait pitié à ces minutes où il ne me croit pas, où les larmes lui montent aux yeux, où son regard devient si humide, si triste ! A de tels moments, je serais capable de l’étouffer tant je l’aime ! Mais je suis hantée par cette idée : il ne me croit pas, il ne me croit pas. Aujourd’hui, j’ai senti tout à coup que lui et moi allions chacun notre chemin. Tandis que je me construis un univers des plus sombres, lui se meut parmi les soupçons et les affaires. Il m’a semblé aussi que nos relations prenaient un caractère banal et que je commençais à douter de son amour. Lorsqu’il m’embrasse, je songe que je ne suis pas la première qu’il embrasse ainsi. C’est si blessant, si douloureux pour mon sentiment dont il ne jouit pas et qui m’est à moi d’autant plus cher qu’il est le premier et le dernier. Moi aussi, j’ai eu des emballements, mais en imagination seulement, tandis que lui s’est laissé entraîner par de jolies femmes dont il aimait les traits de visage, de caractère, d’âme et qu’il regardait et admirait comme il me regarde et m’admire en ce moment. C’est banal ! Ce n’est pas moi qui en suis responsable, mais son passé. Que faire ? Pourquoi faut-il que jeunesse se passe ? Je ne puis pardonner à Dieu d’avoir arrangé les choses ainsi. Qu’y puis-je s’il m’est amer et douloureux que mon mari appartienne à la catégorie commune ? Et lui, qui pense que je ne l’aime pas ! Mais si je ne l’aimais pas, que m’importeraient les gens et les choses dont il s’est occupé et dont il s’occupera dans l’avenir ? Situation pénible, sans issue ! Comment prouver mon amour à un homme qui, en se mariant, avait cette idée : elle ne m’aime pas, mais je ne puis faire autrement que de l’épouser ? Y a-t-il, dans ma vie passée, une seule minute que je doive déplorer ? M’est-il jamais arrivé, ne fût-ce qu’une seconde, d’aimer un autre que lui ou de songer qu’il me fût possible de ne plus l’aimer ? Se pourrait-il qu’il prît plaisir à me voir pleurer, à constater que je sens nos relations se compliquer et nos vies morales se séparer chaque jour davantage ? Un jouet pour le chat, pour la souris des larmes. Mais le jouet est fragile ; lorsqu’il l’aura brisé, ce sera à son tour de pleurer. Je ne puis supporter l’idée qu’il continuera de me tourmenter, de me tourmenter. Pourtant, il est doux et charmant. Le mal l’indigne et le révolte. Il fut un temps où j’aimais tout ce qui était bien. Aujourd’hui, on dirait que tout en moi s’est engourdi. Liovotchka est un vrai rabat-joie.

Sophie Tolstoï

Journal de la comtesse Léon Tolstoï

24 novembre 2014

Faire du mal *

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï

Dans la soirée, il a pris son journal et s’est mis à le lire. Voilà qu’il me répète qu’il lui est désagréable que je le recopie. A part moi, j’ai pensé : « Si tu as pu mener si mauvaise vie, tu peux bien supporter ce désagrément. » Pas plus tard qu’aujourd’hui, il a fait toute une histoire, prétendant que je lui faisais, sans m’en douter, beaucoup de mal et qu’il aurait voulu anéantir ces documents. Après m’avoir adressé de vifs reproches, il m’a demandé si cela me ferait plaisir qu’on me rappelât les mauvaises actions dont le souvenir me tourmente, etc., etc… J’ai répondu que cela avait beau lui faire du mal, que je n’avais pas pitié de lui, qu’il pouvait brûler son journal si l’envie l’en prenait, que je ne regretterais pas la peine que je m’étais donnée pour le recopier. J’ai ajouté que si nous mettions en regard le mal que je lui avais fait et celui qu’il m’avait fait — il m’a si profondément blessée aux yeux du monde entier par sa dernière nouvelle la Sonate à Kreutzer, — le compte serait difficile à solder. Ses armes sont plus fortes et plus sûres que les miennes. Alors que, devant le monde, il voudrait rester sur ce piédestal sur lequel il s’est hissé au prix de tant d’efforts, son journal de jeunesse le replonge dans cette fange où il a vécu jadis et cela l’irrite.
Comment, pourquoi voit-on un lien entre la Sonate à Kreutzer et notre vie conjugale ? Je n’en sais rien, mais c’est un fait. Chacun, à commencer par l’empereur, pour finir par le frère de Léon Nikolaïévitch, sans oublier son meilleur ami Diakov, tout le monde est unanime à me plaindre. D’ailleurs à quoi bon parler d’autrui, moi-même, j’ai senti, dans le fond de mon cœur, que cette nouvelle était dirigée contre moi, qu’elle me blessait profondément, m’avait ravalée aux yeux du monde entier et qu’elle avait anéanti tout ce que nous avions conservé d’amour l’un pour l’autre. Et cela sans avoir, au cours de toute ma vie conjugale, fait un seul geste, jeté un unique regard qui eussent pu me rendre coupable aux yeux de mon mari. Ai-je eu dans le fond de mon cœur la possibilité d’aimer un autre être — y a-t-il eu une lutte ? — C’est là une autre question qui ne regarde que moi seule, c’est là le saint des saints dans lequel nul au monde n’a le droit de pénétrer, si je suis restée pure.
Pourquoi est-ce seulement aujourd’hui que j’ai avoué à Léon Nikolaïévitch mes sentiments touchant la Sonate à Kreutzer ? Voilà si longtemps qu’elle est écrite ! Eh bien ! tôt ou tard, il fallait qu’il les connût. D’ailleurs je n’ai fait que répondre au reproche qu’il m’adressait de lui faire du mal. Je lui ai montré le mal qu’il m’a fait à moi.

Sophie Tolstoï

Journal de la comtesse Léon Tolstoï

20 novembre 2014

La femme dans sa jeunesse (*)

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï

« Ce soir, en corrigeant les épreuves de la Sonate à Kreutzer, j’ai pensé que la femme, dans sa jeunesse, aime avec son cœur et se donne volontiers à l’être élu, parce qu’elle voit quelle joie c’est pour lui. Lorsque, dans son âge mûr, elle jette un coup d’œil en arrière, la femme comprend soudain que l’homme ne l’a aimée que lorsqu’il avait besoin d’elle et se souvient que dès qu’il était satisfait, il cessait d’être tendre pour devenir hargneux et prendre un ton rude et sévère.
Alors, la femme, qui longtemps a fermé les yeux sur toutes ces choses, commence à éprouver elle-même des désirs sensuels. C’en est fait de l’amour qui vient du cœur, de l’amour sentiment. Comme l’homme, la femme devient périodiquement sensuelle, passionnée et exige que son mari la satisfasse. Malheur à elle, si, à ce moment, son mari a cessé de l’aimer et malheur à lui, s’il n’est pas en mesure de satisfaire les exigences de sa femme. — De là tous ces vilains drames de famille et tout ces divorces si inattendus dans un âge avancé. Le bonheur se subsiste que là où l’âme et la volonté triomphent du corps et des passions. — La Sonate à Kreutzer est inexacte en tout ce qui concerne la femme dans sa jeunesse. La femme jeune, surtout celle qui met au monde des enfants et les nourrit, ignore ces passions sensuelles. D’ailleurs, elle n’est femme qu’une fois tous les deux ans. C’est seulement vers la trentaine que la passion s’éveille. »

Sophie Tolstoï

Journal de la comtesse Léon Tolstoï

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