Terrible! *
Terrible ! Affreusement triste ! Je me replie toujours davantage sur moi-même. Mon mari est malade, de mauvaise humeur, et ne m’aime pas. Je m’y attendais, mais ne pensais pas que ce serait aussi affreux. Qui se soucie de mon bonheur ? Nul ne se doute que ce bonheur, je ne sais le créer ni pour lui ni pour moi. Dans mes heures de tristesse, il m’arrive de me demander : à quoi bon vivre quand les choses vont si mal et pour moi-même et pour les autres ? C’est étrange, mais cette idée m’obsède. Il devient de jour en jour plus froid tandis que moi, au contraire, je l’aime de plus en plus. S’il continue à être d’une telle froideur, cela me deviendra bientôt insupportable. Pourtant, c’est un honnête homme, il ne mentira pas. S’il n’aime pas, il ne feindra pas. D’ailleurs, lorsqu’il aime, cela se voit dans chacun de ses gestes. Tout m’est une cause d’émotion. Aujourd’hui, lorsque Gricha2 s’est mis à parler de son père, j’ai eu grande pitié de lui à la pensée qu’il n’était pas le fils légitime de cet homme et j’étais sur le point de pleurer. J’évoque le souvenir des miens. Que la vie était légère alors ! Tandis que maintenant, ô mon Dieu, j’ai l’âme déchirée ! Personne n’aime. Pétienka ne fait que s’acquitter d’un devoir et mon mari a cessé de m’aimer. Chère maman, chère Tania, comme elles étaient gentilles ! Pourquoi les ai-je quittées ? J’ai martyrisé la pauvre Lise et aujourd’hui ce souvenir me hante. C’est triste, c’est affreux ! Pourtant Liovotchka est excellent. Je sens que c’est moi qui suis coupable en tout, je crains qu’il ne voie que je suis triste, car je sais combien cette tristesse ennuie les maris. Naguère, je me consolais en me disant : cela passera, cela s’arrangera. Mais je constate que rien ne s’arrange et, qu’au contraire, tout va de mal en pis. Mon père m’écrit : « Ton mari t’aime passionnément. » C’est vrai, il m’a aimée passionnément, mais la passion est éphémère. J’ai été seule à comprendre qu’il était épris, mais ne m’aimait pas. Dès lors pourquoi n’ai-je pas compris qu’il payerait ce caprice ? En effet, comment vivre longtemps, toute sa vie, avec une femme que l’on n’aime point ? Voilà comment je l’ai perdu, lui qui est si doux et que tout le monde aime. J’ai agi par égoïsme en l’épousant. Je le regarde et il me semble qu’il se dit en pensant à moi : je voudrais l’aimer, mais je ne le puis plus.
Tout ce temps a passé comme un rêve. Ils m’ont répété en manière de taquinerie : tu verras, tout ira bien. N’y pense plus. Autrefois, je mettais de l’ardeur à vivre, à travailler, à vaquer aux soins du ménage. Maintenant, c’est fini. Je pourrais rester silencieuse des jours entiers à me croiser les bras et à ressasser mes amères pensées. J’aurais voulu travailler, mais je ne le puis. A quoi bon porter un masque qui ne fait que me gêner ? Jouer du piano m’eût fait plaisir, mais ici c’est très incommode, on vous entend de partout aux étages supérieurs et, en bas, l’instrument est mauvais. Liovotchka m’avait proposé de rester à la maison aujourd’hui pendant qu’il irait à Nikolskoïé. J’aurais dû y consentir pour le libérer de moi, mais je n’en ai pas eu la force. Il me semble qu’il est en haut et joue à quatre mains avec Olga. Le pauvre ! Il cherche partout des distractions et des prétextes pour m’éviter. Pourquoi suis-je sur terre ?
Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï






