Pêle-mêle

  • Accueil
  • > Journal de la comtesse Léon Tolstoï
9 août 2011

L’idée d’un pareil suicide *

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï

Pourquoi il a donné à Karenina le prénom d’Anna et ce qui lui a inspiré l’idée d’un pareil suicide.

Chapitre III

 

Nous avons pour voisin un certain Bibikov, un homme d’une cinquantaine d’années, inculte et de modeste aisance. Sa maison était tenue par une parente éloignée de sa femme défunte, Anna Stépanovna, une vieille fille de trente-cinq ans dont il avait fait sa maîtresse. Bibikov fit venir chez lui, pour son fils et sa nièce, une gouvernante allemande. Celle-ci étant jolie, il en tomba amoureux et la demanda en mariage. Sur ces entrefaites, Anna Stépanovna quitta la maison sous prétexte d’aller voir sa mère à Toula. De là, avec un petit baluchon qui ne contenait que du linge et une robe de rechange, elle revint à Iasenka, la gare la plus proche de chez nous et se jeta sous un train de marchandises. On procéda à son autopsie. Léon Nikolaïévitch la vit à Iasenka, dans des baraquements, le corps entièrement dévêtu, disséqué et le crâne dénudé. L’impression fut terrible et profonde. Anna Stépanovna était une femme de haute taille, aux formes amples. Russe de type et de caractère, les yeux gris, pas jolie, mais très agréable.

Sophie Tolstoï

Journal de la comtesse Léon Tolstoï

27 mai 2011

Demande en mariage.

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï

hebergeur image

Je saisis la lettre et me précipitai dans la chambre que je partageais avec mes deux sœurs. Voici quelle en était la teneur :

« Sophie Andréevna, la situation devient pour moi insupportable. Voilà trois semaines que je me dis : aujourd’hui, je dirai tout et je sors de chez vous avec la même angoisse, le même regret, la même terreur, la même félicité dans l’âme. Chaque nuit, comme en ce moment, je me torture en me remémorant le passé et je me demande : pourquoi n’ai-je point parlé ? Mais comment aurais-je parlé et qu’aurais-je dit ? Je prends sur moi cette lettre afin de vous la remettre au cas où, de nouveau, le courage me manquerait de vous tout avouer. Votre famille croit à tort que je suis amoureux de votre sœur Lise. Ce n’est pas vrai. Votre nouvelle a pris racines dans ma tête car en la lisant, j’ai acquis la conviction que, moi, Doublitzki, je n’avais pas le droit de rêver d’un tel bonheur, j’ai compris que vos remarquables et poétiques exigences envers l’amour… que je n’envie et n’envierai pas celui que vous aimerez, mais devrai bien plutôt me réjouir en vous regardant tous deux comme des enfants. A Ivitzi, j’ai écrit : Votre jeunesse, et précisément la vôtre, me fait cruellement sentir ma vieillesse. Mais alors je mentais comme je mens aujourd’hui devant moi-même. A ce moment encore, j’aurais pu m’arracher à tout cela, retourner à mon travail solitaire et tirer plaisir de l’activité. Maintenant, je ne puis plus rien. Je sens que j’ai tout embrouillé dans votre famille et que ces relations simples, auxquelles j’attachais tant de prix, ces relations dans lesquelles vous étiez pour moi un ami et un honnête homme, je les ai perdues à jamais et par ma propre faute. Je ne peux pas m’en aller et je n’ose pas rester. Vous qui êtes un honnête homme, dites-moi, la main sur le cœur, sans vous hâter — au nom de Dieu, ne vous hâtez pas ! — dites-moi ce que je dois faire. Tu seras puni par ce dont tu t’es raillé. Je serais mort de rire si l’on m’avait dit, il y a un mois, qu’il était possible de souffrir comme je souffre et en même temps d’être heureux de cette souffrance. Dites-moi, en honnête homme, voulez-vous être ma femme ? Seulement, si vous le pouvez du fond du cœur, alors dites-moi : oui. Si vous ne le pouvez pas, si vous avez l’ombre d’un doute, alors mieux vaut me dire : non. Pour l’amour de Dieu, interrogez-vous bien ! Si vous dites non, ce sera terrible pour moi, mais je l’ai prévu et trouverai en moi-même la force de le supporter. Si, étant votre mari, je n’étais pas aimé autant que j’aime, moi, ce serait affreux ! » Je ne lus pas cette lettre jusqu’au vous, mais ne fis que la parcourir jusqu’aux mots : « Voulez-vous être ma femme ? » J’allais porter ma réponse à Léon Nikolaïévitch lorsque, sur le seuil de la porte, je croisai ma sœur Lise qui me demanda ce qui venait d’arriver. « Le comte m’a fait la proposition1. » lui répondis-je brièvement. Sur ces entrefaites, ma mère arriva et comprit tout sur-le-champ. D’un geste décidé, elle me prit par les épaules, m’entraîna vers la porte et me dit : — Va lui donner ta réponse. Avec une vitesse vertigineuse, comme si j’avais des ailes, je m’élançai dans la chambre de ma mère où Léon Nikolaïévitch, appuyé contre le mur dans un angle de la pièce, m’attendait. Je m’avançai vers lui. Il me prit les deux mains : — Eh bien ? me demanda-t-il. — Oui, naturellement, répondis-je. Quelques instants plus tard, toute la maison était au courant de l’événement et c’était à qui nous féliciterait.

Sophie Tolstoï

Journal de la comtesse Léon Tolstoï

27 mai 2011

Derniers jours de ma vie de jeune fille *

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï

« Ma vie devint tout autre. Même entourage, mêmes personnes, moi aussi j’étais la même, mais en apparence seulement. Mon moi s’en était allé je ne sais où. Le même sentiment qui s’était emparé de moi à Iasnaïa Poliana et à Ivitzi continuait à me posséder. Mon moi s’était maintenant fondu en un tout immense, libre, tout-puissant, infini. Je vécus avec une extraordinaire intensité ces derniers jours de ma vie de jeune fille. Illuminés d’une lumière éclatante, ils furent pour moi une véritable éclosion spirituelle. Pendant deux autres périodes de ma vie, j’éprouvai cette même exaltation. Ces réveils périodiques de l’esprit réussirent mieux que tout autre chose à me convaincre que l’âme vit sa vie propre, qu’elle est immortelle et que la mort n’est que la libération de l’esprit qui quitte le corps. »

 

 

Sophie Tolstoï

Journal de la comtesse Léon Tolstoï

20 mai 2011

Je me suiciderai par jalousie *

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï

16 décembre 1862.

« Je crois qu’un beau jour, je me suiciderai par jalousie. « Amoureux comme je ne l’ai jamais été ! » Et de qui ? D’une grosse baba, d’une femme vulgaire, à la peau blanche(3). C’est affreux ! La vue du poignard et du fusil m’a soulagée. Un coup, c’est si facile. Tant qu’il n’y a pas d’enfant. Et dire que cette femme est là, à quelques pas de chez nous ! Je deviens folle tout simplement. Je vais faire une promenade en voiture. Peut-être vais-je la rencontrer ? Comme il l’a aimée. Si je pouvais brûler son journal et son passé !

Me voici revenue, c’est pis encore ! La tête me fait mal, je suis irritée et j’ai l’âme oppressée. Il faisait si bon dehors, je me sentais si libre ! J’avais envie de respirer, de penser, de vivre largement. La vie est si médiocre ! C’est difficile d’aimer, pourtant j’aime à en perdre le souffle et je donnerais mon âme, ma vie, pour que cet amour durât de part et d’autre autant que dureront nos existences. Comme il est petit et étroit le monde où je me meus, si j’en excepte Liovotchka. Réunir nos deux mondes en un seul est impossible. Liovotchka est si actif, si intelligent, si bien doué, et puis tout ce long passé en comparaison duquel le mien n’existe pour ainsi dire pas. Aujourd’hui, le départ pour Moscou me fait peur. Là-bas, je perdrai encore en importance à ses yeux. Je sens que, si j’ai un avenir devant moi, la seule existence qui me puisse satisfaire est celle que je me créerai moi-même ici, à Iasnaïa Poliana, sans personne autre que la famille. J’ai lu le commencement de son œuvre. Partout où il est question d’amour, de femmes, j’éprouve un sentiment si pénible, un tel dégoût, que je serais capable de tout brûler. Que rien ne me rappelle son passé ! Je n’aurais pas pitié de son œuvre car la jalousie m’a rendue terriblement égoïste. Si je pouvais le tuer et créer un autre être en tout semblable à lui, je l’aurais fait avec plaisir. »

3. Aksinia Anikova, une paysanne de Iasnaïa Poliana qui avait été la maîtresse de Léon Nikolaïévitch avant le mariage de celui-ci.

Sophie Tolstoï

Journal de la comtesse Léon Tolstoï

1...45678

lescroco2010 |
edemos |
Rituel amour retour |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Exos et mandas passion
| BELTOGOMAG
| tout et n'importe quoi