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19 novembre 2017

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (94)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

« Je dois ajouter que Electre a survécu à la disparition de Léonid. Bien que ses publications aient eu de plus en plus de mal à voir le jour. Les autorités multipliaient les obstacles sous la pression des diasporas musulmanes locales. Mais assez sur ce sujet, Slobo. Je pense que nous aurons encore l’occasion de reprendre cette conversation. Regardez tous ces gens qui affluent… ».
Il était déjà évident que les bancs improvisés, installés la veille par Eugène-Olivier et le père Lotaire, étaient largement insuffisants. Beaucoup de personnes s’asseyaient sur les marches, comme Sophie. Jeanne plongea dans la foule en s’exclamant :
« Ca alors, quelle chance ! Paul ! Paul Germy ! ».
Eugène-Olivier éprouva un étrange sentiment de dépit. Jeanne s’était échappée au moment où, en raison du comportement inexplicable de Sophie Sévazmiou, il avait un poids sur le coeur. Qu’est-ce que cet Arabe venait faire ici ? Cependant Jeanne s’était faufilée jusqu’à Germy, et ce n’était pas si simple de louvoyer dans cette assemblée déjà dense.
« Salut, Germy. Je voulais vous remercier. Je vous avais demandé de me changer juste la plaque d’immatriculation, et, en plus, vous avez fait la révision générale ».
« Tant que j’y étais… ».
Sa décision de venir ici, à la réunion du maquis, n’avait pas été facile à prendre. Il savait qu’elle marquerait, dans sa vie, un tournant irréversible qui l’entraînerait vers l’inconnu à la manière d’un courant impétueux. Mais maintenant, il ne regrettait rien. Le sort en était jeté !
« Tu fonces comme une dératée. Un bon entretien, rien ne remplace ça ! ».
« C’est bien vrai ! »
Jeanne avait déjà disparu en se glissant sous le coude du voisin.
Depuis l’endroit où ils se trouvaient, Sophie et son étrange interlocuteur, Brisseville et le père Lotaire se frayaient un chemin vers le milieu du quai où il faisait plus clair. Quelques hommes y édifiaient un semblant de tribune à l’aide de planches et de caisses en contreplaqué.
Certains maquisards, parmi les jeunes surtout, suivaient le père Lotaire avec le regard perplexe que d’autres posaient sur Ahmad ibn Salih. Il faut dire que le prêtre avait troqué son déguisement habituel de sortie, une salopette d’ouvrier, contre son costume ecclésiastique des grands jours : la soutane noire jusqu’aux pieds, le col romain, la barrette à gland noir.
« Et c’est parti ! »
Eugène-Olivier était radieux. Jeanne venait de le rejoindre.
La Rochejaquelein, qu’Eugène-Olivier n’avait pas encore aperçu, se hissa au sommet de l’édifice chancelant.
« J’aurais besoin de silence, je vous prie, d’un vrai silence. Il y a ici près de six cents personnes, et si l’on ne parvient pas à devenir audible au moins un minimum, ce rassemblement, si nombreux, aura été parfaitement inutile. Je vous signale qu’il n’y a pas de micro ».
Dans la foule, le bruissement se fit un court instant plus intense, comme sous l’effet d’un coup de vent. Mais l’émotion retomba vite et un silence presque parfait s’établit.
Sophie leva la main.
« Je voudrais éviter tout malentendu ! Il n’y a parmi nous aucun Arabe. L’homme qui m’accompagne, Slobodan Knejevitch, vient de Russie. Il accepte de nous donner un coup de main ».
Jeanne ouvrit des yeux tout ronds.
« T’as vraiment pas mis dans le mille avec ton « mec tordu », souffla-t-elle à l’oreille d’Eugène-Olivier. De Russie ! C’est pas là-bas qu’on met les Sarrasins dans des réserves? ».
« Pour les réserves, j’en sais rien, chuchota Eugène-Olivier en réponse. Par contre, je suis sûr que, là-bas, c’est pas eux qui gouvernent. Pour ces salopards, la Russie est Dar al-Harb, ou, comme on l’écrit dans les journaux, un « Etat-kafir(85) ».
Il se sentait un peu soulagé. Il n’y avait donc pas plus d’Ahmad que de Salih, et ce type n’était qu’un espion russe ordinaire. Seulement, pourquoi le regardait-il l’autre fois avec tant d’aversion ?
La Rochejaquelein reprit la parole :
« Nous saluons les communautés chrétiennes qui se sont jointes à nous, aujourd’hui. Ils ont un responsable, le révérend père Lotaire. Excusez, mon père, cette présentation simpliste, mais, si j’ai bien compris, les décisions passent, finalement, par vous ? ».
« Provisoirement, protesta le prêtre, tout à fait provisoirement. On devrait élire l’évêque de Paris l’été prochain, mais, apparemment, étant donné la situation, on n’a plus le temps d’attendre cette nomination ».
« Effectivement, le temps nous est compté. C’est une question de jours, peut-être même d’heures. Donc, nous savons de source sûre que des bouleversements se préparent à Paris. Ces bouleversements concernent les chrétiens des catacombes tout autant que nous mêmes, et sans doute, davantage ».

_________________________
85 – kafir (arab.) : mécréant (NdT).

→ A suivre

12 novembre 2017

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (93)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

« Ce sont des documents qui brûlent littéralement les doigts. Avez-vous vu tout le foin que l’on fait dans la presse actuellement ? Particulièrement en Angleterre ? « Dix ans après, la patte du Kremlin s’abat sur un insurgé tchétchène » Pas mal, non ? Et on trouve des choses encore plus gratinées, je peux vous les envoyer par mail ».
« J’ai lu tout ça ».
« C’est vrai, j’aurais dû me douter que vous suiviez l’affaire. N’importe, un petit bouquin sur les exploits de l’« insurgé » lui fera une jolie couronne mortuaire. Et nous allons tout faire pour qu’il paraisse le plus vite possible ce bouquin, malgré le tour que vient de me jouer le bébé de Milana. Seulement, voilà Sophie…. Je vous préviendrai quand le livre sortira. Vous savez qu’ils mènent leur enquête. On peut s’attendre à ce qu’ils commencent à enquiquiner tous ceux qui avaient des « comptes personnels » à régler avec le malheureux assassiné. Il est préférable que vous quittiez l’Europe durant cette période. Ce sont des crétins, des crétins indécrottables ».
« S’ils s’en prennent à moi, on ne pourra pas dire qu’ils sont complètement idiots. Puisque c’est moi qui l’ai supprimé ».
Bien des années plus tard, Sonia n’avait toujours pas compris comment, pour la première et dernière fois de sa vie, elle avait pu se comporter de façon aussi fantastiquement stupide. Elle n’ignorait pourtant pas, à l’époque, que même à des gens éprouvés, dignes d’une totale confiance, on ne doit dire que le strict nécessaire. En plus, l’apparente désinvolture de Léonid venait contredire ce qu’elle savait du sérieux de ses activités, ce qui créait une pénible ambiguïté. Donc on ne pouvait même pas parler de confiance absolue. Alors, pourquoi cette réaction ? Un pressentiment ? Non, elle n’avait aucune foi dans les impulsions surnaturelles.
S’installa un silence pesant. Tandis qu’il la fixait calmement, le regard de ses yeux marron clair aux reflets ambrés s’assombrissait insensiblement. C’est lui qui rompit enfin ce silence :
« Je crois avoir lu, dans un de vos romans russes, la phrase suivante : c’était une reine, quel besoin avait-elle de se salir les mains ? Au fait, je l’ai lu dans la traduction française, la meilleure à ce qu’on dit ».
« Je déteste Boulgakov(83), se renfrogna Sonia. Chez lui les militaires ont l’air de retraités congénitaux. Il s’agit de sauver le pays, et ils restent assis en soupirant : ah ! comme il est doux de prendre le thé à la maison sous l’abat-jour ! ».
« Du Pickwick en sachets ! Tenez, ce que vous auriez pu me proposer, c’est un verre d’eau minérale. Gazeuse si possible. Je ne peux pas souffrir ces gens comme il faut qui supplient en société : surtout, je vous en prie, pas d’eau gazeuse !
«Ecoutez, si ça continue, je vais vous balancer sur le crâne l’eau minérale et le gazavec ! », dit Sonia en éclatant de rire.
« Pourquoi pas, ça contribuerait à rapprocher nos situations, répondit Léonid avec le plus grand sérieux. Vous avez des cheveux d’excellente qualité. C’est seulement dans ce cas que les femmes n’utilisent pas de séchoir. Autrement, elles n’ont rien à perdre. Ce n’est au reste qu’une simple vue de l’esprit, car ce qui pendouille de votre tête ressemble, pour le moment, à des queues de rats. A propos d’eau jaillissante, j’imagine que selon votre tradition russe, vous avez coincé Doudzakhov dans les toilettes avant de le « liquider » ?(84)
« Les toilettes étaient occupées par Agnès Blectomb. Au fait, elle pourrait très bien m’identifier. Et donc, en effet, j’ai intérêt à ne pas m’attarder en Europe en ce moment. Je vais aller bronzer sur les bords de la Mer Morte ».
« Quelle idiote vous faites, soit dit sans vous offenser. Alors quoi ? Vous ne pouviez vraiment pas vous passer de témoin ? ».
« Il fallait qu’elle soit témoin. Je l’avais condamnée à cette peine. En lieu et place du tribunal de Strasbourg, pour tout vous dire. Il faut bien que quelqu’un prononce des condamnations ».
« C’est du délire ! Voyez moi ça ! Vous l’aviez condamnée à être témoin ! Normalement, dans ces cas-là, on évite les témoins. Quant aux truands, ils se hâtent de les éliminer J’ai vraiment du mal à imaginer qu’une troisième variante, aussi saugrenue, soit possible ».
« Elle a subi la peine qu’elle méritait. Ce n’était pas la mort qu’elle méritait ».
Léonid s’était mis à feuilleter l’annuaire d’une main, portant de l’autre le combiné téléphonique à son oreille :
« Où se trouvent les aéroports dans ce foutu annuaire ? Ne restez pas plantée là, faites vos bagages ! Je vais vous mettre, vite fait, dans un avion. Et pas forcément à destination de la Mer Morte, plutôt direction l’Australie ! Ou Katmandou, par exemple, la capitale mondiale des pèlerinages hippies dans les années soixante du siècle passé. Pas de problèmes avec l’argent ? ».
Sonia, tout d’un coup, se sentit soulagée d’un poids, comme si elle avait traîné pendant longtemps un énorme sac de voyage et que quelqu’un, sans un mot, en avait saisi la seconde poignée.
« Pourrez-vous sans moi inclure mes documents dans le livre ? demanda-t-elle, bien que la question qui la préoccupait fût tout autre : ne pensez-vous pas que le souci de ma stupide sécurité puisse contrecarrer le projet ? ».
Il posa le téléphone, et effleura délicatement sa main dans un geste qui la surprit.
« On pourra mettre les choses au point par mail. Ne vous inquiétez pas pour le livre, Sophie. Tout se passera bien ».

_________________________
83 -  Auteur, entre autres, du roman La garde blanche (1927) et de pièces de théâtre ayant pour cadre la guerre civile russe (1918-1922). (NdT)
84 -  Allusion à la formule grossière utilisée par V. Poutine, pour montrer sa détermination à « liquider » les terroristes tchétchènes « jusque dans les pissotières ». (NdT)

→ A suivre

5 novembre 2017

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (92)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

« C’est une vieille histoire, bien antérieure même à notre rencontre, dit Sofia avec un petit rire ironique. Mon mari était étudiant à la Faculté des lettres et pensait sérieusement consacrer sa vie à l’oeuvre d’Euripide. Déjà en première année, son meilleur copain était Veselan Yankovitch, un de vos compatriotes. Bien sûr, en tant qu’orthodoxe, Léonid était déjà au courant de ce dont les Européens n’avaient aucune idée. Pourtant, cette amitié lui ouvrit les yeux sur bien des choses. Depuis le lycée, il avait l’habitude naturellement de passer ses vacances en Europe, et pas seulement sur les plages à la mode. Les jeunes aiment bien discuter des grands problèmes, c’est de leur âge, mais, pour la plupart, ça leur passe vite, sans laisser de trace. Léonid fréquentait de nombreux copains et copines anglais, français, allemands et très vite il avait remarqué, non sans irritation, que ces beaux esprits, tous plus originaux les uns que les autres, devenaient calibrés, comme poussins sortant de la couveuse, dès que l’on abordait la question des Balkans. C’était un pitoyable assortiment de stéréotypes libéraux, et une ignorance abyssale des faits historiques. Au début, Léonid passait des nuits entières dans des campings ou des discothèques à évoquer le conflit des civilisations, mais il comprit vite qu’il ne pourrait jamais convaincre tout le monde. Et il n’aimait pas rester sur un échec. C’est ainsi qu’a mûri, entre deux activités, ou plus exactement au sein des loisirs laissés par ses études littéraires, l’idée de fonder sa documentaire ».
« Je me souviens parfaitement de ces livres brochés, imprimés sur du papier bon marché. Le logo représentait une jeune fille en haillons. J’en ai souvent eu entre les mains ».
« Ce n’est pas étonnant. En huit ans d’existence, il est sorti beaucoup de titres utiles. Il fut décidé dès le départ que les ouvrages seraient publiés non seulement en grec, mais dans plusieurs langues européennes. En français, allemand, anglais évidemment, encore que dès la première année ils furent interdits en France, et, l’année suivante en Grande-Bretagne et en Allemagne. L’édition espagnole vit le jour seulement après son interdiction officielle. Une interdiction préventive, en quelque sorte. Mais, ce n’était pas un vrai problème. Ceux qui s’intéressaient à ces livres venaient les acheter à Athènes, l’équipe éditoriale appelait ça, en plaisantant, « le tourisme littéraire ». Comment se recrutaient les collaborateurs ? Qui proposait ses manuscrits ? Ses enquêtes, ses analyses ? Par quels canaux les auteurs se procuraient-ils leurs informations, où puisaient-ils leur inspiration ?
Electre exerça très vite une attraction magnétique. A partir de là, les choses s’enchaînèrent d’elles-mêmes. On ouvrit deux ou trois fonds auprès de l’édition, histoire d’envoyer, dans un premier temps des missions médicales humanitaires ici ou là, bref une activité tout ce qu’il y a de plus officielle, et puis, bientôt, parallèlement, se développèrent des actions un peu moins officielles ».
« Fichtre ! C’était risqué. Il y avait un revers à la médaille ».
« Comme vous dites. D’un côté, sans Electre, il n’y aurait jamais eu tant de brillants esprits concentrés en un même endroit, de l’autre, une telle maison d’édition constituait un écran par trop transparent. Les libéraux subodoraient grosso modo le profil des actions occultes qu’il dissimulait, sans se donner la peine de chercher des preuves. Il faut reconnaître honnêtement que leur intuition ne les trompait pas. Nous nous sommes connus, Léonid et moi, quand toute cette affaire était déjà lancée ».

Un sourire passa dans les yeux de Sophie. Elle venait de se souvenir comment elle avait eu juste le temps de jeter une serviette sur sa tête et de bondir de la douche pour aller ouvrir. Aucune importance, elle attendait une jeune femme, de plus, pas particulièrement ponctuelle. Elles avaient convenu de se rencontrer à deux heures et il n’était encore que moins dix.
Mais c’était un jeune homme qui se tenait sur le seuil. Faisant mine de ne remarquer ni le peignoir ni la serviette, il souriait de toutes ses dents.
« Sophie Grinberg ? ».
Sonia eut un mouvement de recul. Une pensée lui traversa l’esprit : « Flûte, mon revolver est dans la chambre, bouclé dans la valise ».
« Arrêtez, qu’est-ce que vous faites là ? J’attendais une femme ».
L’homme restait campé sur place.
« Vous attendiez Milana Mladitch. Moi aussi, je pensais qu’elle allait s’occuper aujourd’hui de vos documents. Mais voilà, elle accouche. Encore heureux qu’elle ait eu le temps de passer un coup de fil avant d’entrer en clinique. Il y a juste quarante minutes. Permettez-moi cependant de me présenter : Léonid Sévazmios, galérien en chef aux éditions Electre ».
« Prenez la peine d’entrer ».
La serviette avait glissé de sa tête sur ses épaules et elle secouait sans façon ses mèches dégoulinantes.
Il ne lui fit pas très bonne impression. D’après son costume, il avait tout l’air « bon chic bon genre », selon l’expression en usage quand elle était collégienne. Difficile de définir exactement ce que l’on entend par là. Disons, le bcbg, c’est quelqu’un dont tu peux dire, si tu le rencontres en été, qu’il ne porte, l’hiver, que des manteaux de cachemire. Et elle aurait juré que son visiteur en avait un dans sa garde-robe. De plus, il était bronzé, avait des yeux marron et des cheveux châtain foncé. Or, Sonia ne se sentait attirée que par les blonds, à la rigueur les rouquins, sans pouvoir expliquer à coup sûr s’il s’agissait d’une question de goût ou d’une sorte d’autodéfense instinctive. Et puis, il semblait trop heureux de vivre, trop joyeux.
Non, à première vue, Léonid Sévazmios ne lui avait pas plu. Pourtant, elle devait
reconnaître honnêtement, que ce qu’elle savait de lui par ouï dire, plaidait en sa faveur. Et l’honnêteté, elle l’avait alors érigée en valeur suprême, presque fétiche.
« Une minute, je vous prie, lança-t-elle depuis la salle de bain où elle enfilait à la
hâte un débardeur en jean. Je vous offre du thé ? ».
Il lui cria du salon :
« Non ! Je ne bois que du thé torréfié Lapsang Souchong de la marque Newby et vous n’en avez pas ! Je suis sûr que vous n’avez qu’un quelconque Pickwick en sachet, peut être même à la bergamote ! Je ne prendrai pas de café non plus, vous ne savez pas le faire. Comme aucune femme d’ailleurs ».
« Qui vous a dit que je voulais vous faire du café ? ». Sonia avait sorti d’un tiroir un enregistrement sur CD. « Vous trouverez là tout ce qu’il faut. Les dépositions qu’on ne m’a pas autorisée à faire publiquement au procès. Le refus de visa d’entrée aux USA, où de lointains parents de mon père m’avaient trouvé une clinique de réadaptation psychologique, les autorités américaines ayant jugé indésirable la présence, sur leur sol, d’une enfant de treize ans, victime de séparatistes tchétchènes. Bon, il y a aussi les expertises médicales, concernant les mutilations que j’ai subies ».
Cette dernière phrase, Sonia l’avait prononcée incidemment, comme elle faisait toujours dans ce cas, pour prévenir toute réaction de compassion.
Léonid était devenu grave.

→ A suivre

29 octobre 2017

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (91)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

« Je l’avais deviné. Bref, les soldats, en majorité, ont disparu sans laisser de traces.
Mais certains, en assez grand nombre, ont été rendus à l’armée fédérale après coup. Par mesure d’intimidation. Parmi ces rescapés, beaucoup n’ont pas survécu longtemps aux sévices endurés, d’autres ont fini de pourrir dans des hôpitaux psychiatriques. Et, vous vous en doutez, le spectre « d’enfants ensanglantés »(82)ne vint jamais hanter, par la suite, les nuits de Kouznetsov. Bien qu’il ait crevé de façon assez singulière. Il déambulait dans un lotissement de datchas. C’était le soir. Il voit venir à sa rencontre un jeune gars à l’oreille coupée avec un bandeau sur l’oeil. Personne alentour. Alors le valeureux défenseur des droits de l’homme se met à hurler comme une bonne femme en reculant et en criant Je n’y suis pour rien. On m’avait promis. Ce n’est pas ma faute !!, ensuite, il tourne les talons et prend ses jambes à son cou…. On l’a retrouvé sur les marches du quai de la petite gare locale. Il avait tant galopé que son coeur avait lâché. Quant au jeune homme, c’était un mineur de fond qui avait été victime d’un accident. Il n’avait même pas compris qui était ce vieux birbe et pourquoi il s’était mis à le fuir à toutes jambes en le voyant. Grotesque. Mais ça s’est passé bien plus tard, au moins quinze ans après les évènements Tout ça pour dire, Slobo, que des salauds qui les soutenaient, il n’en manquait pas non plus en Russie ».
« C’est exact. Seulement ici, en Europe, ces bassesses rapportaient gros. Aux Etats-Unis encore, rien d’étonnant. Certains y croyaient, les autres s’en foutaient. Savez-vous, Sofia, que, pendant la guerre, nos hommes avaient fait trois prisonniers américains. C’était déjà extraordinaire qu’on ait pu les capturer, vu la veulerie avec laquelle ils ont mené les opérations. Ce ne fut qu’une clameur ! L’Amérique se couvrit d’une mer de petits rubans jaunes ! Et les nôtres ne tinrent pas le coup, ils restituèrent les trois «héros ». Vous savez ce que j’aurais fait, moi ? ».
Sofia eut un mouvement d’épaules :
« Dites voir…. Vous leur auriez offert à chacun une breloque en plomb en souvenir ».
« Vous n’y êtes pas du tout, dit Slobodan en riant. Je n’aurais pas supprimé ces morveux. Ce n’étaient pas des Albanais tout de même. Je n’aurais pas lésiné, je les aurais flanqué d’une garde, et obligé à remuer les décombres causés par leurs propres bombardements. J’aurais exigé qu’ils en retirent de leurs mains, l’un après l’autre, tous les petits cadavres calcinés des enfants serbes. Et seulement après, je les aurais, moi aussi, libérés. Peut-être l’un d’eux aurait-il eu un déclic de conscience, peut-être aurait-il parlé une fois revenu chez lui ».
« Mais en Europe, tout de même, des voix se sont élevées. Même chez les responsables politiques, c’est un fait ».
« On pouvait les compter sur le bout des doigts. Vous savez, Sofia, j’ai lu votre histoire dans le recueil de documents consacrés à l’affaire Doudzakhov. C’est lui qui devait personnellement encaisser la rançon de votre délivrance. Je sais qu’ici, en Europe, d’abord à Stockholm, à Londres ensuite, l’adolescente que vous étiez a tenté en vain de se faire entendre. J’y ai lu bien d’autres choses encore. Dites moi, peut-on vraiment pardonner aux Européens la protection accordée aux ignominies des musulmans en Tchétchénie, dans le seul but de couler la Russie ? ».
« J’ai peur que non », répondit Sofia en souriant.
« Mais vous, vous….Vous avez pardonné ».
« Pardonné ? » répéta Sofia en extrayant de son éternel paquet une nouvelle papirosse. « Je ne sais pas, je n’y ai même pas réfléchi. Je suis ici, parce que je suis utile ».
« Vous êtes une femme fantastique, Sofia. Je n’aurais pas pu faire comme vous. Je ne pardonne pas aux Européens, chaque jour je me redis la même chose. Je n’ai rien à faire de leurs malheurs, ils se sont fourrés eux-mêmes dans la gueule du dragon ».
« Peut-être, Slobo, mais n’allez pas maintenant me raconter que vous avez l’intention de vous défiler avant le grabuge ».
« Je resterai. Mais pas pour leurs beaux yeux. J’en ai marre d’avoir si longtemps dissimulé. J’ai une envie folle d’attraper une arme automatique et d’en découdre avec les musulmans. Vous ne pouvez pas imaginer quel désir mortel s’est accumulé en mon âme durant ces années de cabotinage ».
« Et moi, bien sûr, je vivais comme un coq en pâte, je ne me refusais rien. Comment pourrais-je imaginer vos états d’âme ? ».
Ils éclatèrent de rire, comme deux gamins, en se regardant dans les yeux.
« Inutile de vous diaboliser. Cela fait un demi-siècle que vous vous entraînez, et pas seulement au tir, à ce que je comprends. Je crois savoir que vous collaboriez avec votre mari pour faire évoluer le paysage médiatique ? Il a réussi à faire beaucoup dans ce domaine ».

________________________
82 -  Allusion aux hallucinations du tsar Boris Godounov, consécutives à l’assassinat du jeune prince Dimitri par ses sbires, dans le drame Boris Godounov de Pouchkine (NdT).

→ A suivre

22 octobre 2017

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 1948 (91)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

« Je l’avais deviné. Bref, les soldats, en majorité, ont disparu sans laisser de traces.
Mais certains, en assez grand nombre, ont été rendus à l’armée fédérale après coup. Par mesure d’intimidation. Parmi ces rescapés, beaucoup n’ont pas survécu longtemps aux sévices endurés, d’autres ont fini de pourrir dans des hôpitaux psychiatriques. Et, vous vous en doutez, le spectre « d’enfants ensanglantés »(82)ne vint jamais hanter, par la suite, les nuits de Kouznetsov. Bien qu’il ait crevé de façon assez singulière. Il déambulait dans un lotissement de datchas. C’était le soir. Il voit venir à sa rencontre un jeune gars à l’oreille coupée avec un bandeau sur l’oeil. Personne alentour. Alors le valeureux défenseur des droits de l’homme se met à hurler comme une bonne femme en reculant et en criant Je n’y suis pour rien. On m’avait promis. Ce n’est pas ma faute !!,  ensuite, il tourne les talons et prend ses jambes à son cou…. On l’a retrouvé sur les marches du quai de la petite gare locale. Il avait tant galopé que son coeur avait lâché. Quant au jeune homme, c’était un mineur de fond qui avait été victime d’un accident. Il n’avait même pas compris qui était ce vieux birbe et pourquoi il s’était mis à le fuir à toutes jambes en le voyant. Grotesque. Mais ça s’est passé bien plus tard, au moins quinze ans après les évènements Tout ça pour dire, Slobo, que des salauds qui les soutenaient, il n’en manquait pas non plus en Russie ».
« C’est exact. Seulement ici, en Europe, ces bassesses rapportaient gros. Aux Etats-Unis encore, rien d’étonnant. Certains y croyaient, les autres s’en foutaient. Savez-vous, Sofia, que, pendant la guerre, nos hommes avaient fait trois prisonniers américains. C’était déjà extraordinaire qu’on ait pu les capturer, vu la veulerie avec laquelle ils ont mené les opérations. Ce ne fut qu’une clameur ! L’Amérique se couvrit d’une mer de petits rubans jaunes ! Et les nôtres ne tinrent pas le coup, ils restituèrent les trois «héros ». Vous savez ce que j’aurais fait, moi ? ».
Sofia eut un mouvement d’épaules :
« Dites voir…. Vous leur auriez offert à chacun une breloque en plomb en souvenir ».
« Vous n’y êtes pas du tout, dit Slobodan en riant. Je n’aurais pas supprimé ces morveux. Ce n’étaient pas des Albanais tout de même. Je n’aurais pas lésiné, je les aurais flanqué d’une garde, et obligé à remuer les décombres causés par leurs propres bombardements. J’aurais exigé qu’ils en retirent de leurs mains, l’un après l’autre, tous les petits cadavres calcinés des enfants serbes. Et seulement après, je les aurais, moi aussi, libérés. Peut-être l’un d’eux aurait-il eu un déclic de conscience, peut-être aurait-il parlé une fois revenu chez lui ».
« Mais en Europe, tout de même, des voix se sont élevées. Même chez les responsables politiques, c’est un fait ».
« On pouvait les compter sur le bout des doigts. Vous savez, Sofia, j’ai lu votre histoire dans le recueil de documents consacrés à l’affaire Doudzakhov. C’est lui qui devait personnellement encaisser la rançon de votre délivrance. Je sais qu’ici, en Europe, d’abord à Stockholm, à Londres ensuite, l’adolescente que vous étiez a tenté en vain de se faire entendre. J’y ai lu bien d’autres choses encore. Dites moi, peut-on vraiment pardonner aux Européens la protection accordée aux ignominies des musulmans en Tchétchénie, dans le seul but de couler la Russie ? ».
« J’ai peur que non », répondit Sofia en souriant.
« Mais vous, vous….Vous avez pardonné ».
« Pardonné ? » répéta Sofia en extrayant de son éternel paquet une nouvelle papirosse. « Je ne sais pas, je n’y ai même pas réfléchi. Je suis ici, parce que je suis utile ».
« Vous êtes une femme fantastique, Sofia. Je n’aurais pas pu faire comme vous. Je ne pardonne pas aux Européens, chaque jour je me redis la même chose. Je n’ai rien à faire de leurs malheurs, ils se sont fourrés eux-mêmes dans la gueule du dragon ».
« Peut-être, Slobo, mais n’allez pas maintenant me raconter que vous avez l’intention de vous défiler avant le grabuge ».
« Je resterai. Mais pas pour leurs beaux yeux. J’en ai marre d’avoir si longtemps dissimulé. J’ai une envie folle d’attraper une arme automatique et d’en découdre avec les musulmans. Vous ne pouvez pas imaginer quel désir mortel s’est accumulé en mon âme durant ces années de cabotinage ».
« Et moi, bien sûr, je vivais comme un coq en pâte, je ne me refusais rien. Comment pourrais-je imaginer vos états d’âme ? ».
Ils éclatèrent de rire, comme deux gamins, en se regardant dans les yeux.
« Inutile de vous diaboliser. Cela fait un demi-siècle que vous vous entraînez, et pas seulement au tir, à ce que je comprends. Je crois savoir que vous collaboriez avec votre mari pour faire évoluer le paysage médiatique ? Il a réussi à faire beaucoup dans ce domaine ».
« C’est une vieille histoire, bien antérieure même à notre rencontre, dit Sofia avec un petit rire ironique. Mon mari était étudiant à la Faculté des lettres et pensait sérieusement consacrer sa vie à l’oeuvre d’Euripide. Déjà en première année, son meilleur copain était Veselan Yankovitch, un de vos compatriotes. Bien sûr, en tant qu’orthodoxe, Léonid était déjà au courant de ce dont les Européens n’avaient aucune idée. Pourtant, cette amitié lui ouvrit les yeux sur bien des choses. Depuis le lycée, il avait l’habitude naturellement de passer ses vacances en Europe, et pas seulement sur les plages à la mode. Les jeunes aiment bien discuter des grands problèmes, c’est de leur âge, mais, pour la plupart, ça leur passe vite, sans laisser de trace. Léonid fréquentait de nombreux copains et copines anglais, français, allemands et très vite il avait remarqué, non sans irritation, que ces beaux esprits, tous plus originaux les uns que les autres, devenaient calibrés, comme poussins sortant de la couveuse, dès que l’on abordait la question des Balkans. C’était un pitoyable assortiment de stéréotypes libéraux, et une ignorance abyssale des faits historiques. Au début, Léonid passait des nuits entières dans des campings ou des discothèques à évoquer le conflit des civilisations, mais il comprit vite qu’il ne pourrait jamais convaincre tout le monde. Et il n’aimait pas rester sur un échec. C’est ainsi qu’a mûri, entre deux activités, ou plus exactement au sein des loisirs laissés par ses études littéraires, l’idée de fonder sa  propre maison d’édition. Ainsi naquirent les éditions Electre spécialisées dans la littérature documentaire ».

→ A suivre

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82 – Allusion aux hallucinations du tsar Boris Godounov, consécutives à l’assassinat du jeune prince Dimitri par ses sbires, dans le drame Boris Godounov de Pouchkine (NdT).

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