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23 juillet 2017

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (78)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

Valérie s’était approchée tout contre Eugène Olivier. Celui-ci remarqua un trait qui lui avait échappé la dernière fois. Les cheveux crasseux et emmêlés de la petite fille, son tee-shirt d’homme délavé, son petit corps négligé auraient dû indisposer par une odeur rien moins que suave. Or, il n’en était rien. De Valérie émanait cette senteur insaisissable que dégagent les fleurs dites « sans parfum », comme les nénuphars ou les tulipes. Un arôme de fraîcheur humide.
« Salut, petit-fils de martyr », dit-elle en ouvrant de grands yeux bleu de Prusse.
D’un geste familier, elle rejeta la boucle qui barrait son visage. Sur sa menotte perlaient quelques gouttes de sang qui, en coulant sur son avant-bras, avaient laissé des traces brunâtres.
Eugène Olivier se reprocha de ne pas avoir gardé en réserve un petit cadeau pour elle, comme Jeanne faisait toujours. Rien dans les poches, ni chocolat, ni baudruche gonflable, ni bout de plastique coloré.
Valérie fit la moue :
« Tu ne réponds pas quand je parle de ton grand-père. Tu es vraiment sot ».
« Peut-être avez-vous raison, monsieur de Lescure, dit pensivement le père Lotaire.
Peut-être bien. Mais je ne vous ai pas présenté Eugène Olivier Lévêque. Eugène Olivier,monsieur de Lescure est servant d’autel. Il assure dans notre communauté les fonctions qui étaient celles de votre grand-père à Notre-Dame ».
« Et dans le civil, bouquiniste, reprit le vieil homme avec un bon sourire. J’ai une petite boutique au ghetto Défense. Dans l’arrière boutique, je donne des cours de latin à quelques jeunes. Le latin, ce n’est pas évident, même pour des catholiques de souche. Si le coeur vous en dit, je serais heureux que vous soyez des nôtres. Le premier venu, là-bas,vous indiquera comment me trouver ».
« Je doute que notre jeune ami ait le temps de beaucoup progresser, même s’il commence tout de suite », laissa tomber le père Lotaire avec amertume.
« Tiens, voilà ton bonbon, Valérie ». Ayant, de la sorte, détourné l’attention de la petite fille, le vieillard enveloppa le père Lotaire du regard pénétrant de ses yeux bleus décolorés par l’âge. « Mon Révérend, la situation est-elle à ce point alarmante ? On ne vous reconnaît pas aujourd’hui. Rien qu’en entrant, j’ai senti que vous étiez aussi tendu qu’une corde qui vibre ».
Curieuse, cette remarque de de Lescure, pensa Eugène Olivier. Lui n’avait pas trouvé le prêtre différent de la fois passée. Sauf, peut-être, un peu plus loquace que d’habitude. Au fond, de quoi avaient-ils tous bien pu parler avec cet Arabe trois heures durant ? Mais c’était une question, et les soldats ne posent pas de questions.
Le père eut un petit rire douloureux :
« Pire qu’alarmante. C’est la fin du statu quo. Il ne nous reste qu’une possibilité. Celle d’infléchir à notre façon les changements qui se préparent ».
Valérie les interrompit en zézayant un peu à cause du bonbon :
« Je veux un autre chapelet. Les « derrières » m’ont volé le mien et l’ont piétiné avec
leurs talons. Je leur ai couru après, parce que j’étais très en colère. Ils se sont enfuis. Mais le chapelet est cassé, on ne peut pas le réparer. Il est drôlement bon ce bonbon, papy Vincent. Il fait tourner la tête ».
« Attends, je vais t’apporter une boîte, et tu pourras choisir toi-même ». Mais la voix du vieil homme était inexpressive, comme s’il pensait à autre chose.
Cependant, il alla chercher dans un coin éloigné une grosse boîte qu’il installa devant Valérie. Celle-ci l’ouvrit aussitôt en poussant un cri de surprise comme si elle découvrait de nouveaux joujoux. Le carton était plein à craquer de petits sacs fermés avec des cordons, d’étuis minuscules(68), de scapulaires noués avec un ruban. Soudain indifférente au monde extérieur, la petite fille se mit à sortir les chapelets les uns après les autres. Il y en avait de toutes sortes : en ébène et en bois blanc, enfilés sur des fils de soie ou des chaînettes métalliques, en verroterie de couleur, en plastique, avec des grains ronds et ovales, grands ou petits. Ils portaient aussi des croix différentes : en bois peint ou sculpté,en métal.
« Les rouges corail, je n’en veux pas. Non, je ne veux pas les noirs, murmurait-elle entre ses dents. Pas en bois non plus. J’en veux un transparent comme de l’ambre ».
« Buvez du chocolat chaud, de Lescure. Seulement, pour le lait en poudre, il faudra que vous le trouviez vous-même, il doit y en avoir un plein sac quelque part. Sinon, vous avez du thé. Demain, nous aurons une rude journée, il faut prendre des forces et se reposer ».
« Ne vous inquiétez pas, le chocolat à l’eau me convient parfaitement. C’est une boisson de chez nous, contrairement au thé. Et, il y aura beaucoup de monde, mon Révérend?».
« Environ deux cents des nôtres, et presque le double de Résistants ».
« Pas mal du tout ».
Voilà donc pourquoi il fallait tout nettoyer ici et fabriquer des bancs avec des planches et des bidons ! Mais pour quelle raison les soldats de la Résistance avaient-ils besoin d’organiser une réunion avec les croyants ?
Eugène Olivier eut du mal à trouver le sommeil, bien qu’il ait hérité d’un sac de couchage en duvet d’oie « comme ceux que les alpinistes utilisaient jadis pour dormir à même la glace » avait assuré de Lescure. C’est vrai qu’il était moelleux et chaud, mais à peine fermait-il les paupières que se mettaient à défiler des images immondes : des houris succubes se collaient à lui avec leurs bouches écarlates, leurs seins énormes et s’agrippaient avec des doigts crochus. Ces étreintes le réveillaient en sursaut. De plus, il y avait longtemps que le ronronnement sécurisant du générateur s’était tu, et, dans ce souterrain régnaient des ténèbres oppressantes.

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68 – Scapulaire (du latin scapularium, vêtement jeté sur les épaules). A l’origine, bande d’étoffe tombant des épaules sur la poitrine en usage dans les ordres religieux catholiques. Outre les moines,certains laïcs la revêtaient en signe de dévotion particulière à tel ou tel ordre. Par la suite, cette bande d’étoffe fut remplacée par de petites icônes en tissu à l’image de la Mère de Dieu ou des saints protecteurs de la Congrégation.

→ A suivre

 

16 juillet 2017

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (77)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

Eugène Olivier resta sidéré :
« Excusez moi, mon Révérend, mais qu’est-ce que c’est que ce canular ! Les péchés mortels, ce n’est jamais qu’une blague de chrétiens, pas vrai ? Si on n’est pas d’accord,
personne ne vous forcera à vous déclarer chrétien ! ».
Le visage du père Lotaire perdit d’un coup son aspect juvénile.
« Justement, le problème est que cette anecdote révèle le visage authentique d’un phénomène monstrueux dénommé néo-catholicisme. Bien entendu, personne n’empêchait ces gens d’être athées ni de penser que ranger la gourmandise au nombre des péchés était une ineptie de chrétien. Mais ils tenaient à ce qu’on les dise catholiques. Question de respectabilité. Les mariages à l’église, c’est tout de même plus prestigieux que les unions civiles. Et puis, les baptêmes sont une occasion de faire des cadeaux, de jeter des dragées,roses, bleues, argentées. De même pour la confirmation, il est bien agréable de commander des habits de fête pour les enfants. Il n’était pas question de renoncer à ces plaisirs. Et puisque eux, les maîtres de ce monde, désiraient être catholiques, pourquoi ne pas apporter quelques correctifs à cette croyance afin de la rendre plus conviviale ? L’homme au centre de tout, et tout à la convenance de l’homme, telles étaient les devises des sociétés démocratiques au tournant du siècle. D’autre part, le pape avait déjà fait tant de concessions aux libéraux, qu’ils auraient pu, à juste titre, s’étonner qu’on rejetât une requête aussi insignifiante exprimée par l’élite de la nation française ».
Eugène Olivier sentit soudain qu’il n’avait plus faim du tout. Il s’obligea à finir de mastiquer son biscuit, devenu tout d’un coup insipide, seulement pour respecter l’habitude de ne rien laisser dans son assiette (même si, en l’occurrence, il n’y avait pas d’assiette).
« Attends, l’histoire ne s’arrête pas là ». Le père Lotaire tira sur le fil du sachet de thé pour en exprimer la liqueur concentrée. « Au printemps de la même année, l’un des membres les plus respectés de l’honorable jury se suicida. Il était propriétaire d’une célèbre chaîne de restaurants. Et tu ne devineras jamais pourquoi. La cote de son enseigne avait été rétrogradée à trois étoiles.(67) Dans les guides faisant autorité, ses établissements étaient maintenant signalés trois lignes plus bas que de coutume. Imagine un peu, jeune Lévêque !En tant que prêtre, tu comprends bien, je suppose, que je doive considérer le suicide comme la faute la plus irrémissible ».
Eugène Olivier, qui venait d’avaler enfin son dernier morceau de biscuit, gardait le silence. Il n’avait pas du tout le sentiment, mais pas du tout, d’avoir commis une faute quand, l’autre jour, il avait tenté sans succès de se faire sauter avec une décharge de courant. Cependant, il était heureux que le père Lotaire n’en sût rien.
« Le péché le plus grave, car le plus irréversible. Mais, je l’avoue, il est des cas où j’ai du mal à condamner un suicidé. On sait que le Seigneur ne nous soumet jamais à une épreuve supérieure à nos forces, mais combien en faut-il, parfois pour nous mettre à la hauteur de la souffrance ! Par exemple une mère qui perd son enfant. Mais considère, je te prie, ce point particulièrement important. Cet homme n’était pas ruiné. A plus forte raison, la faim ne le menaçait nullement, alors qu’au tournant du siècle la faim, la vraie famine,grattait à plus d’un huis de sa main décharnée. Il n’avait perdu aucun être cher, sa réputation était intacte. Ce n’était qu’une simple blessure d’amour propre, car il était moins à la mode. Peut-être imaginait-il qu’on jasait derrière son dos. Et cela avait suffi pour qu’il foule aux pieds sa vie, ce don inestimable de Dieu ! Seigneur, quand on dégringole dans de tels bas-fonds, peut-on s’étonner d’avoir perdu son pays, d’avoir bradé notre douce France,la fille aînée de l’Eglise ! ».
Frappé par l’extraordinaire émotion du prêtre, Eugène Olivier gardait un silence accablé. Cependant, on respirait mieux maintenant dans la pièce où une agréable chaleur avait chassé l’humidité.
«A l’époque, ma mère n’était qu’une gamine de seize ans, continua le père Lotaire sur un ton plus calme. Mais elle avait pris conscience de la gravité de cette histoire. Elle était alors pensionnaire chez les lefèbvristes. Les enseignants, là aussi, avaient leurs tocs.Mais, si on les comparait à ceux de l’enseignement public, ils étaient des parangons de bon sens».
«Mon Révérend, qu’est-ce qu’on doit faire encore ?» demanda Eugène Olivier qui comprenait confusément que si le prêtre continuait à développer le thème des rapports entre les hommes et les religions, il allait définitivement perdre les pédales.
Le générateur ronronnait à la façon d’un grillon derrière le poêle. On entendit en bas, sur le quai, le bruit de pas qui résonnèrent bientôt dans l’escalier. Évidemment, ça ne pouvait être, en aucun cas, des «Sarrasins».
«Quand le sol de la station sera sec, nous y installerons une bonne quantité de bancs que nous fabriquerons à l’aide de ces planches, répondit le père Lotaire avec entrain. Nous utiliserons des bandes adhésives pour les solidariser à des bidons vides qui feront office de pieds. Ah, et voilà monsieur de Lescure !».
« Je ne suis pas seul, mon Révérend, reprit le nouveau venu ».
Eugène Olivier reconnut immédiatement ce vieillard aux cheveux blancs rassemblés en queue de cheval. Il l’avait vu dans la chapelle de l’abri anti-atomique. Derrière lui, glissait une ombre aussi légère que celle d’une chauve-souris. Eugène Olivier, qui se chauffait au radiateur fut parcouru d’un frisson. Valérie ! Ses pieds nus, noirs de boue et ensanglantés faisaient peine à voir. Mais plus terrible encore ce qui émanait de sa personne et qu’Eugène Olivier avait eu le temps d’oublier.
«Papy Vincent m’a promis un bonbon à la pomme si je venais ici me cacher avec lui, déclara-t-elle de sa petite voix argentée. Deux bonbons, même. Mais je n’ai pas voulu qu’il me porte pour traverser la boue. Je n’aime pas ça. Il y a trop de boue, il y en a partout. Il faut bien marcher dedans. C’est pour ça que je n’ai pas voulu».
«Je doute que sa présence soit ici souhaitable, mais j’ai eu peur de laisser cette enfant dans la rue, dit à mi-voix monsieur de Lescure. C’est vrai qu’ils la redoutent, mais ils la haïssent encore plus».

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67 – Tout cela est la stricte vérité et peut être vérifié dans la presse du début de l’année 2003

→ A suivre

 

18 juin 2017

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (76)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
« On dirait une boîte de conserve toute bosselée, ricana Eugène Olivier. Vraiment, mon Révérend, vous avez le chic pour prouver aux pécheurs de visu que les miracles existent bel et bien. En tout cas, si ce machin réussit à alimenter une ampoule électrique,sans même parler d’un radiateur,moi, je crierai au miracle ».
Le père Lotaire inclina le bidon de diesel :
« Puisque tu as tellement envie d’assister à un miracle….A l’aide de cette boîte de conserve, selon ton expression irrévérencieuse, il nous faut remettre en état toute la station.L’éclairer, l’assécher, le travail ne manque pas ».
« Et comment on la met en marche ? »
«Tu vas voir ». Le père Lotaire se mit à tirer à coups secs sur une corde, comme s’il cherchait à faire démarrer le moteur d’un canot.
Presque aussitôt, la ferraille commença à pétarader désagréablement, mais des ampoules nues s’allumèrent sous le plafond comme si elles obéissaient à l’injonction de ce vacarme. Dans cette lumière, éblouissante après l’obscurité complète, on vit que le lino,par terre, était vert et que les murs étaient revêtus de faïence blanche.
« Cours voir sur le quai, etdis moi s’il est éclairé ! ».
Eugène Olivier dévala les marches d’escalier. Le quai, il y a un instant encore,repoussant et obscur, était éclairé par une dizaine de lampadaires et semblait presque accueillant.
« C’est allumé ! ».
«Les générateurs, je connais ça depuis l’enfance, dit le père Lotaire en tirant au milieu de la pièce un poêle électrique. Aussi loin que je me souvienne, on avait exactement le même au château ».
«Les chandelles, c’est plus classe, surtout dans un château ».
«Il y en avait aussi, bien sûr. A une heure du matin, quand le générateur cessait de fonctionner, les interrupteurs devenaient inutiles. Si l’on avait besoin de quelque chose la nuit, qu’on le veuille ou non, il fallait bien allumer une bougie. Et cet engin avait la détestable habitude de tomber en panne sèche au beau milieu de la page la plus passionnante d’un livre. Et je n’avais pas le droit de continuer ma lecture à la bougie ». Le père Lotaire sourit, en essuyant avec son mouchoir ses mains souillées. « En fait, on avait coupé le câble électrique qui nous reliait au village. Un richard local, propriétaire de la chaîne de magasins «Tout pour les animaux domestiques», était furieux que des miséreux comme nous possèdent un bâtiment aussi pittoresque qu’ils n’avaient même pas les moyens de mettre aux normes des appartements cinq étoiles. Le malheureux souffrait en imaginant quel solarium il aurait installé dans le donjon et quel bowling dans l’orangerie.
Et il ne savait quelles vexations inventer pour que ma mère se trouve contrainte de vendre le château. Un beau jour, nous reçûmes une invraisemblable facture d’électricité bien au dessus de nos moyens, ce fut l’occasion de nous couper le courant. Se lancer dans un procès était trop onéreux. Mais le déplorable monsieur Grandier avait oublié que, dans ces murs, des dizaines de générations avant nous s’étaient passées d’électricité. Il fallut installer un groupe électrogène, ce dont nos ancêtres ne disposaient même pas. Pour la réfrigération, c’était un peu insuffisant, mais il y avait de bonnes caves. Monsieur Grandier en fut donc pour ses frais. Ensuite, bien entendu, avec les chambardements, monsieur Grandier lui-même cessa de s’intéresser aux châteaux des autres ».
«Pas évident, ricana Eugène Olivier. Je suppose qu’il est devenu un collabo zélé ».
«En tout cas, il n’est sûrement pas de ceux qui émigrèrent dans les ghettos », soupira le père Lotaire, en remplissant la bouilloire à l’aide d’un seau plastique. Sur une table démodée, qui devait servir de bureau au téléphoniste de service, apparurent des boîtes métalliques avec du fromage et des biscuits. Par délicatesse, Eugène Olivier ne prêta pas attention à la prière que le prêtre prononça durant toute une minute pour bénir cette modeste pitance : «Oculi omnium in te sperant Domine….etc » (66).
«Oui, ce monsieur Grandier n’a vraisemblablement pas rejoint le ghetto, reprit le prêtre. Il était né autour des années quatre-vingt, et tu n’imaginerais pas à quel point on avait, à cette époque, le culte des choses de la chair. Ma mère me racontait un souvenir d’adolescence qui l’avait particulièrement choquée. Rien à voir avec un acte de terrorisme  ou une prise d’otages. Non, à première vue, un fait divers insignifiant.
C’était au début de l’année 2003 (elle avait même retenue la date), à l’occasion d’un célèbre concours de cuisine. On appelait ça un show.Télévision, journaux, magazines, photographes, public trié sur le volet pour assister à une compétition de chefs cuisiniers. La palme à celui qui inventerait la sauce la plus sophistiquée pour accompagner le filet de bœuf, ou qui présenterait les plus belles asperges en croûte.
Eugène Olivier acquiesça sans conviction.Son gobelet plastique lui réchauffait les doigts et le calorifère diffusait une agréable tiédeur. Les biscuits et le camembert en boîte se révélèrent étonnamment délicieux, mais quel était l’état des réserves, et pour combien de personnes ? Il aurait bien dévoré à lui tout seul ce qui, sur la table, était destiné à deux convives et, plus volontiers encore, assisté à ce fameux concours de cuisiniers où,vraisemblablement, le public était autorisé à déguster à satiété. Tu parles d’un péché !
Le prêtre sourit, en attaquant à l’ouvre-boîte une nouvelle conserve ronde :
«Au fait, n’aie aucun scrupule, il y a ici assez de nourriture même pour tous ceux qui viendront ici à la réunion de de main. Tout à côté se trouvent de vieilles réserves de l’armée dont les Sarrasins n’ont jamais entendu parler. Si tu veux, demain matin, nous pourrons aller y chercher quelques caisses supplémentaires. Mais je reviens à mon histoire. Le clou de tout ça, c’est que les participants ne se contentèrent pas du tout de déguster des profiteroles. Figure-toi qu’ils décidèrent d’adresser une pétition au pape. Ils exigeaient que le souverain Pontife exclue la gourmandise de la liste des péchés mortels. Et ils l’envoyèrent, avec, au bas, une liste impressionnante de signataires représentant l’élite française !
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66 -Tous les yeux se tournent vers Toi avec espérance, Seigneur(lat.)
→ A suivre
11 juin 2017

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (75)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Chapitre 10.
Histoire du vieux Roi.
Dans l’épais labyrinthe de béton, une étendue d’eau jeta soudain son éclat, vivant comme celui d’une énorme prunelle noire.
« On a fini par se perdre. De Clichy, on a bifurqué vers Rome » s’exclama avec dépit Eugène Olivier en sautant de la draisine. « Et de Rome, on n’en a rien à faire, à moins qu’on veuille pêcher des têtards pour le souper. Devant nous, les quais sont submergés. Impossible de passer à gué ».
« Oui, c’est vrai, il y a ici une résurgence des nappes phréatiques, répliqua le père Lotaire sans une ombre de désappointement. Mais nous allons évacuer l’eau tout de suite ».
« Comment ça, évacuer l’eau ? ».
« J’étais bien sûr que tu connaissais l’existence de ce lac souterrain, mais, si je ne m’abuse, tu dois ignorer qu’il n’est pas venu là tout seul. Il est artificiel. J’ai connu l’ingénieur qui l’a créé. Une minute, le temps de trouver la corde pour retirer la bonde de cette baignoire ».
Le père Lotaire avançait précautionneusement, explorant méthodiquement avec sa torche toutes ses aspérités du mur.
Et Eugène Olivier pensa soudain que les wahhabites seraient bien incapables, quelles que soient les circonstances, de priver les Parisiens de leurs refuges imprenables. Il y en avait tant, que lui-même, franc-tireur depuis l’enfance, ne connaissait pas l’existence des abris anti-atomiques creusés au cours du vingtième siècle. Les wahhabites avaient abandonné à la population, par paresse et je-m’en-fichisme, un bon tiers du métro, mais même sans ça, l’espace n’aurait pas manqué. En condamnant l’entrée principale des catacombes, place Denfert-Rochereau, ils se figurèrent sérieusement avoir mis hors d’usage les kilomètres et les kilomètres de galeries de l’ossuaire. Comme si il n’existait pas des centaines d’accès à partir du réseau, tout aussi colossal, des égouts. Paris plongeait ses racines dans un inextricable labyrinthe qu’a ucune armée n’aurait pu ratisser. Cela signifiait-il qu’ils étaient impuissants, condamnés à tolérer indéfiniment l’existence des partisans et des chrétiens des catacombes ? Non, ils avaient un autre moyen, contre lequelles catacombes de Paris, les cités enterrées sous les forêts de Bretagne et les grottes troglodytiques étaient également inopérantes. Il suffisait que ces fils du Croissant prennent un contrôle absolu sur toute forme de vie sous le soleil, alors, ce serait la fin. A quoi bon les dépôts d’armes sur lesquels veillaient les ossements des ancêtres, si tout contact clandestin devenait impossible en surface ?
Ses pensées furent interrompues par un bruit assourdissant de cataracte. Même à la lumière de la torche, on pouvait se rendre compte que la surface noire des eaux, soudain agitées, s’était mise à tournoyer dans un gigantesque entonnoir.
Fascinés par ce tourbillon, les deux hommes,figés, observaient en silence comment le «lac » souterrain se vidait à vitesse accélérée.
« Il va falloir se mouiller les pieds, si nous ne voulons pas attendre ici deux heures avant que les quais soient secs. Mais on va trouver de quoi se réchauffer ».
Il était impossible de distinguer le sol sous la couche de boue, de vase ou de toute matière visqueuse qui recouvrait les quais. Ici et là, l’eau s’évacuait encore en clapotant, mais le prêtre, pressé, descendait déjà sur le « fond » à peine asséché.
Eugène Olivier lui emboîta le pas, en extrayant avec dégoût ses baskets de la vase assez nauséabonde qui collait à ses semelles.
Parvenus au bout du quai, ils se trouvèrent face à un étroit passage où se devinaient les marches d’un escalier qui conduisait vers le haut. Sans doute vers un local de service du temps où la station fonctionnait.
« Normalement, l’eau dissimule complètement l’entrée, dit le prêtre. Attention, ça glisse ».
La pièce où menaient les marches avait,visiblement, échappé à l’inondation. C’était un local de taille moyenne, une soixantaine de mètres carrés. Sur le lino qui recouvrait le sol, s’amoncelaient, jusqu’au plafond surbaissé,diverses caisses, ballots en tout genre et assortiment d’objets enveloppés de chiffons ou d’emballages plastiques.
Tout en entreprenant de sortir de son emballage un objet qui rappelait par sa forme et ses dimensions un petit réfrigérateur, le père Lotaire déclara :
«C’est ici, au milieu de ce fatras, que nousavons stocké l’essentiel de nos objets de culte».
« L’abri anti-atomique est tout de même plus confortable ».
« Oui, mais, ne l’oublie pas, tellement plus accessible. Il est un peu trop facile à découvrir, bien que, jusqu’à présent, Dieu l’ait épargné. Mais je n’ai qu’une seule relique et encore, enfouie dans une châsse portative en pierre. Plus tu l’éloignes, plus tu en reçois de grâces. Bon, nous allons d’abord mettre en route l’électricité, on pourra alors brancher le convecteur. Je ne serais pas contre une petite tasse de thé brûlant, et toi, jeuneLévêque ? ».
Intrigué par l’optimisme de ces perspectives, Eugène Olivier fixait du regard l’objet métallique aux contours indéterminés que le prêtre faisait surgir de son emballage.
«Sans vous offenser, mon Révérend, c’est quoi cette ferraille?».
« Son nom ne te dirait pas grand-chose. C’est invraisemblable tout ce que l’on peut dénicher comme vieilleries dans les greniers de la ville. Quand nous avons mis la main sur cette chose, elle prenait la poussière depuis soixante dix ans au moins. Et, le plus étonnant,c’est que ça fonctionne. Ce truc s’appelle un générateur. Ce n’est pas plus clair, hein ? Le père Lotaire partit d’un rire satisfait en continuant à fouiller au milieu des caisses. Disons plus simplement qu’il s’agit d’un petit groupe électrogène de faible puissance fonctionnant au diesel. On en trouve qui marchent à l’essence. Celui-là accepterait aussi bien du pétrole, mais va-t-en en trouver. Ah, enfin, voilà le diesel ! Attrape la torche ».
4 juin 2017

La Mosquée Notre-Dame de Parie, année 2048 (74)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
« Non, je parle sérieusement, insistait Iman. C’est quand même mieux de garder une main pour les choses sales et de se servir de l’autre pour le propre ! Tu ne trouves pas dégoûtant de faire autrement ?».
« C’est complètement idiot, grogna Jeanne. Nos mains, c’est comme nos pensées. Elles se frottent aux choses les plus répugnantes aussi bien qu’aux plus pures. Il faut être crétin pour se croire à l’abri de toute impureté dans notre monde faillible, seulement parce qu’on s’essuie de la main gauche et qu’on mange de la droite. Si ta main est sale, lave la. Si tes pensées sont sales, purifie ton âme. Tout le reste est foutaise».
« Pourquoi tu ne fais que dire des gros mots ?».
« Excuse moi, mais je n’ai pas poussé dans un parterre, moi. Tu ferais mieux de me dire pourquoi votre domestique, la vieille, là, elle n’est pas française? Je me trompe ou non?».
« Zouraïda ? Bien sûr qu’elle n’est pas française. Maman dit qu’on regarde de travers les maisons où il n’y a que des Français ».
« Vous devez être affamées, les filles, non ? » se hâta d’intervenir Assette en entrant.
Jeanne répondit avec son franc sourire de barberis :
« Il est aussi difficile d’avoir faim chez vous que dans un dépôt alimentaire ».
Au fond, ces convertis n’étaient pas coupables, ils n’étaient que des mauviettes. Au moins, dans cette maison, on pouvait trouver une nourriture à peu près normale. Du chocolat chaud, par exemple, avec un doigt de lait, c’était même assez sympathique. Et puis, c’est vrai qu’elle avait un creux.
Elle allait tendre la main vers la tasse, mais son geste se figea avant même que le joyeux sourire d’Assette ne s’efface de son visage.
Depuis un moment, des pleurs d’enfant, dans une pièce voisine, se mêlaient à une voix qui chantait en sabir français une chanson monotone. Mais, tout d’un coup, Jeanne venait d’en distinguer les paroles :
Si, chez toi, juste à la date,
On s’acquitte du zakat,
Tu peux dormir calmement,
N’aie pas peur du noir, du vent !
Et une voix rauque de vieille femme continuait sa mélopée,
Dodo, dodo, mon enfant
Ferme les yeux en rêvant !
Si quelqu’un, par avarice
Dissimule un bénéfice,
Garde-toi de t’assoupir
Tu pourrais t’en repentir !
Dodo, dodo, mon enfant,
Ferme les yeux en rêvant !
Satan, maître de la nuit
Viendra cogner à ton huis !
Qui s’approche, qui trottine
Plus affreux qu’un vilain djinn ?
Dodo, dodo, mon enfant,
Ferme les yeux en rêvant !
Clac ! La sorcière aux trois doigts
Par l’oreille te prendra,
Dans le noir t’entraînera
De maman te privera !
Dodo, dodo, mon enfant
Ferme les yeux en rêvant !
« Bah ! c’est juste Zouraïda qui couche la petite, dit Assette en rougissant. Sers-toi, Jeanne, qu’est-ce que tu attends ? ».
« Merci bien, je suis déjà repue ! ».
Jeanne s’était brusquement levée de son pouf moelleux. La tête lui tournait un peu.
Comment avait-elle pu passer aussi longtemps dans ces pièces confinées, dépourvues de fenêtres, où l’air était saturé de parfums douceâtres, de bâtonnets aromatiques, de sucreries. L’oxygène lui manquait.
« Je dois partir ».
«Attends un peu, mignonne, où irais-tu à l’heure qu’il est ? Est-ce que tu es vexée ? ».
« Non, pas du tout ». Jeanne se dirigeait vers la porte d’un pas décidé. Assette se précipita à sa suite. Iman qui n’y comprenait rien restait sur place, abasourdie.
« Mais tu a oublié de mettre ta parandja! »
« Ce n’est pas ma parandja. Rendez-la à votre fille ».
« Jeanne, tu ne dois pas te promener en ville sansparandja! C’est dangereux, très dangereux, tu devrais le comprendre toi-même ! »
« Je m’arrangerai »
« Attends un peu. D’accord, je vais t’accompagner en voiture où tu me diras,seulement, pour l’amour de Dieu, ne sors pas dans cette tenue ! », dit Assette, désespérée, en retenant Jeanne par les épaules. Jeanne se libéra d’un mouvement vif.
« Pour l’amour de quel Dieu ? D’Allah ? ».
Le temps avait changé, et elle en fut surprise. Evidemment, comment aurait-elle pu s’en rendre compte derrière des fenêtres aveugles ? Le ciel, maintenant, était chargé de lourds nuages gris anthracite à l’allure pas du tout printanière. Quelques gouttes de pluie étaient déjà tombées sur l’allée entre les marronniers où Jean ne courait vers le portail.
« Jeanne ! Jeanne ! Si tu as besoin de quelque chose, viens à la maison, tu entends ? ».
Il n’y eut pas de réponse. Annette, prise d’une soudaine faiblesse, saisit le chambranle de la porte. Durant ses trente et un ans d’existence, elle n’avait jamais encore éprouvé un désespoir aussi total, aussi absolu. La fillette ne reviendrait pas, jamais plus elle ne reviendrait.
Maintenant, il pleuvait à seaux. Après tout,c’était mieux comme ça, les gens avaient autre chose à faire que de dévisager les passants.
Les cheveux et les jeans de Jeanne furent à tordre en un instant, le k-way résista quelques minutes avant d’être transpercé par l’averse.
On ne peut pas pardonner aux traîtres, on ne peut pas, même s’ils ont de jolies mains douces et s’ils savent dire gentiment « ma petite fille ». Même s’ils comprennent qu’ils sont des traîtres. On ne peut leur pardonner même s’ils ont les yeux de Madeleine et le menton de Gaëlle et qu’ils ignorent totalement qu’ils sont des traîtres.
Jeanne courait sous la pluie grise. Elle courait chez Lucile, vers ce réduit insalubre et minuscule plein de produits ménagers, et pour tant si vaste que l’on y respirait à pleins poumons. Elle courait vers un asile offert par quelqu’un des siens, une personne sur laquelle elle pouvait se reposer.
Et au-dessus de Paris retentissait de toute part l’appel ininterrompu des muezzins à la prière. Il se répandait dans une vibration monotone et stridente, qui rappelait le cri d’un cochon gigantesque que l’on aurait égorgé dans le tambour tournoyant d’une colossale machine à laver.
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→ A suivre
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