Pêle-mêle

  • Accueil
  • > La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
24 septembre 2017

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (87)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

« Bien sûr, c’est sainte Radegonde qui a écrit ces vers(76), s’exclama Jeanne en se signant devant la croix de pierre. Et si cet ermite l’avait connue ? Tu te rends compte, ça n’est pas impossible qu’un de ses amis se soit retiré ici ! Elle a inspiré plus d’un anachorète, c’est connu. Alors quoi, on met les bouts ? Mais tu es à pied, non ? Je t’emmène, si tu veux ? Autrement, tu vas mettre une heure ».
La Rochejaquelein secoua ses longs cheveux, comme pour disperser les sortilèges du passé.
« Qu’une fille me conduise, il ne manquerait plus que ça ! ».
« Alors, prends toi-même le volant ».
Elle avait fait cette proposition sur un ton désinvolte, mais, en fait, elle ne la réservait qu’à un tout petit nombre de privilégiés. La Rochejaquelein, cependant, avait l’air d’attendre quelque chose.
« Souviens-toi, tu as promis. On est bien d’accord ? ».
« D’accord, j’ai promis » répondit Jeanne en fronçant le nez.
A nouveau défilèrent en festons entrelacés les fragiles ossements qui tapissaient la muraille. Parfois, surgissaient des fragments de sépulture sur lesquels étaient gravées des lettres romanes que Jeanne pouvait déchiffrer ici ou là, car La Rochejaquelein allait si lentement qu’elle lui soufflait dans la nuque avec impatience. Quelques minutes plus tard, il dut freiner.
On était parvenu à une nouvelle bifurcation. L’étranglement était presque totalement masqué par une dalle parfaitement conservée dont seul un angle avait sauté. On pouvait y voir encore un bas relief maladroit qui représentait une colombe au dessus d’une coupe.
« Celle-là, il est difficile de la rater ou de l’oublier, dit La Rochejaquelein en la poussant avec l’épaule. C’est d’ici que part la piste vers le deuxième entrepôt ».
Jeanne tenait la torche. Au début le boyau, creusé dans la terre, semblait avoir été pratiqué en des temps très anciens. Mais, un peu plus loin, les parois devenues régulières, avaient été bétonnées, et on cheminait dans un couloir qui rappelait un bunker..
« Je dois dire que je ne suis jamais venue ici » dit Jeanne en enfourchant le siège arrière.
« Alors, il y a encore espoir que tout n’ait pas été pillé » rigola La Rochejaquelein en démarrant en trombe.
Maintenant, il avait mis les gaz à fond. Il ne leur fallut pas plus de cinq minutes pour parvenir à destination.
Devant les battants pivotants d’un portail peint en bleu, La Rochejaquelein alluma, sous la voûte, un projecteur visiblement alimenté par des batteries.
L’entrepôt, un de ceux que le temps avait épargné, était jonché de caisses empilées en tas réguliers.
« Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi le Ministère de la guerre avait jugé utile d’installer sous la ville ces dépôts de munitions en temps de paix, dit La Rochejaquelein en haussant les épaules. Maintenant, il n’y a plus personne pour répondre à cette question. Au fait, Jeanne, où est-ce que tu te rendais à cette allure ? Il me semble que, dans cinq heures c’est au métro Rome que tu devais te trouver, pas ici ».
« Bah, j’aurais encore cent fois le temps de faire un saut au ghetto de la Défense. Monsieur de Lescure a promis de me passer un livre de Guillaume de Tyr. Un livre à notre programme d’études. Tu connais monsieur de Lescure ? ».
« De vue. Je connaissais mieux son fils, Etienne, l’un des fondateurs de la Résistance. Quand il a été tué, je n’avais pas encore dix-sept ans. Il avait perdu ses deux frères aînés pendant le coup d’Etat. Par contre, tu ferais mieux de ne pas trop te montrer dans le ghetto. C’est bien que je sois tombé sur toi, tu vas pouvoir me donner un coup de main ».
« Pas de problème, je vais t’aider. Mais pourquoi ne devrais-je pas me montrer dans le ghetto ? On me recherche ou quoi ? ».
« Non, pas toi, tu en sauras davantage plus tard. Laissons cela, et regardons un peu ce qu’il y a d’intéressant par ici ».
En se déplaçant lentement le long de la muraille de caisses, La Rochejaquelein étudiait attentivement les plaques avec marques d’identification qui y étaient collées.
« Qu ’est-ce que c’est que ça ? Des dispositifs de déminage ! Deux…quatre…huit caisses ! Des conserves de confiture de fraise auraient mieux fait l’affaire. Tiens, à propos de confiture, souviens toi, Sainteville, que c’est ainsi que l’on marque les denrées alimentaires. Bon, continuons nos recherches. Des mitraillettes ! Mâtin, mais il y en a dix fois plus que nécessaire ! Ce sera notre livraison prioritaire. Quel sigle dessiner ? J’y suis ! »
Ayant extrait un marqueur fluo de la poche de son treillis de camouflage, La Rochejaquelein dessina à grands traits sur un côté de la caisse un lys éblouissant. A côté, il traça le chiffre un, en caractère romain proscrit par les wahhabites (Sans s’être concertés, les maquisards, comme les chrétiens des catacombes, avaient depuis longtemps banni les chiffres arabes).
« J’ai l’impression de trier les fèves, comme Cendrillon, remarqua-t-il en pouffant de rire. Ensuite, j’enverrai les nôtres prendre livraison du chargement. Mais, ils ne sont pas très forts pour déchiffrer les plaques d’identification. S’il leur fallait ouvrir les caisses les unes après les autres, un jour ne suffirait pas. Enregistre au passage comment sont marquées les armes à feu ».
Jeanne, tout ouïe, écarquillait les yeux.
« La ligne du haut désigne les armes à feu, en général. Celle du bas le type d’arme concerné. Ici, ce sont des fusils de snippers. Tu vois, sur la ligne du haut, ce sont les mêmes signes que pour les mitraillettes, tout à l’heure. Question : en aurons-nous besoin ?

__________________________

76 – Jeanne commet une légère erreur. Les vers ont été écrits, sur le récit de sainte Radegonde, par le poète Venance Fortunat, lequel, par la suite, sous l’influence de cette femme extraordinaire, prit lui même la tonsure monastique.

→ A suivre

17 septembre 2017

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (86)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

« Pas de doute, ce vieux birbe était une ordure exceptionnelle. Il avait sur la conscience, outre une profusion de sang innocent, la destruction de la plus riche collection de violons Amati. En vue de ses expéditions, il organisait des brigades de gamins issus de familles « socialement » intéressantes. Les «jeunes murids »(74), c’est ainsi qu’il les nommait, je crois. Et pour commettre ses forfaits, il trouvait une énergie invraisemblable, à croire que le diable lui-même le portait sur son dos. N’empêche que tu es inexcusable ».
« Je ne le ferai plus ».
« C’est un engagement que tu prends ? ».
« Ecoute, c’est pas possible de mettre les gens, comme ça, au pied du mur ! ».
« Tiens, à propos de mur, retourne toi et regarde ».
La Rochejaquelein éclairait avec sa torche une croix sculptée dans la pierre noircie.
C’était une croix celtique inscrite dans un carré. Il y avait au dessous une minuscule ouverture par laquelle on n’aurait pas pu glisser la tête.
« Mais, c’est la cellule d’un reclus » dit soudain Jeanne en baissant involontairement le ton. « C’était par là qu’on lui passait l’eau et le pain sec. Et ça fait combien de temps ?
Mille cinq cents ans, peut-être ? On aimerait savoir quel homme il était, et ce qu’il avait fait avant de se venir ici s’isoler du monde…. ».
La Rochejaquelein répondit, lui aussi à mi voix :
« C’étaient les Mérovingiens qui nous gouvernaient alors. Des rois chevelus au sang de magicien. Tu te souviens pourquoi ils ne se coupaient jamais les cheveux ? ».
Jeanne, fascinée, ne pouvait détacher son regard de cette ouverture irrégulière, comme tracée au charbon.
« Je pense bien, leur force magique résidait dans leur chevelure ».
« Tu sais le sort que Clotaire réserva aux petits fils de Clodomir ? »(75)
« Rappelle le moi ».
La Rochejaquelein fut lui-même surpris de se laisser entraîner dans ces considérations sur le passé, alors qu’il avait tant d’autres choses à faire.
« Clotaire avait fait porter à Clotilde par son serviteur un glaive et des ciseaux accompagnés du message suivant : ma chère maman, que dois-je faire avec mes neveux, leur couper la tête ou les cheveux ? ».
« Ah, oui. Et Clotilde, furieuse, avait crié : Va dire à mon fils que je préfère voir mes petits fils morts que tondus ! Mais je pense qu’elle ne croyait pas Clotaire capable d’une
telle noirceur ».
« Comment, elle ne croyait pas. La vieille Clotilde, plus que quiconque dans sa vie, en avait vu de toutes les couleurs. Non, elle préférait vraiment. Un Mérovingien, privé de sa force magique, était-ce toujours un Mérovingien ? Il n’aurait plus été que l’ombre de lui-même. Elle avait établi des priorités. Quant à Clotaire, couper la tête ou la chevelure, ça lui était tout à fait égal. En général, le temps des Mérovingiens, c’est plein d’histoires de cheveux. Ildico étouffa Attila avec sa tresse pour se débarrasser de ses avances. Evidemment, on ne l’aurait jamais laissé entrer dans la chambre nuptiale armée d’un couteau. Mais c’est avec ses cheveux qu’elle l’a étranglé, pas avec ses mains. Et les filles, dans ce temps, elles ne manquaient pas de poigne. Sérieusement,tout cela avait un sens qu’on a oublié ».
Le faisceau de la torche effleura la tête de Jeanne dont les cheveux resplendirent à la façon d’une auréole.
« Moi, ce que je préfère, c’est quand sainte Radegonde réussit à se réfugier dans une église, une paire de ciseaux à la main, avec son mari à ses trousses. Elle lui balance ses tresses dans les jambes en s’exclamant : Tiens, scélérat, voilà ce qui te revient, le reste appartient à Dieu ! Franchement, j’adore Radegonde.
J’ai vu des femmes que l’on traînait en esclavage
Leurs bras étaient entravés, leurs cheveux dénoués.
L’une, de son pied nu, marchait dans le sang de son mari,
Une autre trébuchait sur le corps de son frère.
Chacune pleurait les siens, moi, je les pleurais tous
Les vivants autant que les morts.
Mes larmes sont taries.
Mes soupirs se sont tus.
Ma douleur est toujours la même.
J’écoute le vent, porte-t-il des nouvelles ?
Mais non, les ombres chères m’ont à jamais quittée.
Un gouffre s’est ouvert qui nous a séparés.
J’interroge le vent, les nuages qui passent : où sont-ils désormais ?
Oiseau, oiseau, me parleras-tu d’eux ?
Ah, si je n’étais pas retenue par mes voeux,
Voguant vers eux, je défierais vagues et tempêtes
Les marins frémiraient. Pas moi.
Le navire brisé, resterait une planche
Sinon, c’est en nageant que je les rejoindrais ».
« Chapeau, tu sais ça par coeur ! ».

_______________________
74 De murid (arab.). Le muridisme est un mouvement soufi apparu dans le Caucase à l’époque de la
conquête russe. Il préconisait, entre autres, l’extermination des chrétiens (NdT).
75 Il s’agit apparemment non des petits fils, mais de deux des fils de Clodomir assassinés en 532 par
leur oncle, Clotaire (NdT).

→ A suivre

10 septembre 2017

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (85)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

Chapitre 12.

Le chemin des squelettes.

Les phares de la Harley firent surgir de l’obscurité un enchevêtrement blanchâtre d’ossements humains.
« Six millions de squelettes, tu parles, comme si quelqu’un avait pu les compter»,ricana Jeanne non sans irritation, et elle diminua les gaz. « Il y a de fameuses ornières par ici, juste ce qu’il faut pour culbuter par-dessus le guidon ».
« Si l’on y réfléchit, c’est tout de même scandaleux de faire du moto-cross à travers un cimetière si démesuré, et vous, les ancêtres, vous pourriez en prendre ombrage. Mais, à votre place, je trouverais plutôt agréable le spectacle de cette super moto, et puis nous ne sommes pas des étrangers vous et moi ».
Chevaucher un deux roues à l’intérieur du gigantesque ossuaire à vitesse pas trop ridicule n’était possible que sur de rares tronçons. Dans le temps, c’est-à-dire lorsque Jeanne était enfant, ses parents faisaient visiter les catacombes, et les itinéraires étaient alors entretenus. Par contre on ignorait une grande quantité de ramifications. C’est plus tard que les archéologues du Maquis les avaient reconnus, et ils avaient pour cela de bonnes raisons. Autrefois, on pouvait trouver le plan des catacombes dans n’importe quel kiosque à journaux, on le diffusait par centaines d’exemplaires sous forme d’albums, de dépliants et de guides touristiques. Et les Sarrasins disposaient, aujourd’hui encore, de toute cette documentation. Tôt ou tard, ils s’en prendraient aux catacombes pour de bon. Ils ne les inonderaient pas, c’était trop risqué sur une surface aussi grande. Ils auraient peur d’un effondrement de terrain qui entraînerait les immeubles. Mais ils pouvaient très bien, mine de rien, y couler du béton, organiser des patrouilles de surveillance ou lâcher des gaz toxiques. C’est pourquoi, il était vital qu’il y eût des tunnels postérieurs à la période touristique, des passages, creusés au cours de la dernière décennie, qui faisaient communiquer l’ossuaire avec les égouts, et ces derniers avec les lignes de métro abandonnées. Et puis, il y avait des endroits absolument secrets, comme celui vers lequel elle se dirigeait.
Pour la dixième fois en quarante minutes, Jeanne avait été obligée de mettre pied à terre pour tirer sa moto dans un goulet d’étranglement. Mais l’engin, bien qu’en matériaux allégés, pesait quand même un âne mort ! Ah ! La Harley, tout d’un coup venait de perdre les deux tiers de son poids.
« A la pétarade qui s’entend de loin, j’ai compris que c’était le méchant petit cochon nommé Sainteville qui chevauchait son manche à balai ! Qu’on sorte de ce boyau, et il va voir comment je lui tire la queue ! ».
« Qu’est-ce que j’ai encore fait ? ».
Henri La Rochejaquelein avait l’habitude de s’adresser à Jeanne comme à un gamin, comme à un petit frère. Avant, cela ne lui déplaisait pas, mais, depuis quelque temps, elle en ressentait parfois de l’irritation, sans savoir pourquoi.
« Tu ne t’en doutes pas ? ».
« Pas du tout ».
La Rochejaquelein reposa la roue arrière sur le sol, attrapa Jeanne par le col de son blouson et lui flanqua sur les fesses une claque un peu trop rude pour n’être qu’une simple plaisanterie.
Jeanne se dégagea d’autant plus facilement qu’il ne cherchait pas sérieusement à la retenir.
« Je te signale que ma mère s’est foulé la main comme ça. Moi, je n’ai rien senti, mais elle s’est promenée pendant une semaine avec deux doigts bleus et enflés. Comment ça va, toi ? ».
On entendait, dans l’obscurité, les efforts infructueux de La Rochejaquelein pour étouffer un fou rire. L’orage n’était pas tout à fait passé, sinon il aurait donné libre cours à son hilarité.
« J’ose imaginer, petite peste, que ma poigne est un peu plus solide que la main de ta mère ».
« Oui, mais, depuis, mes fesses aussi sont devenues plus dures. Je suis quand même contente que tu ne te sois pas blessé, La Rochejaquelein ».
La torche électrique, que La Rochejaquelein avait éteinte pour ne pas trahir sa présence avant d’avoir identifié le visiteur du tunnel, fit jaillir à nouveau son faisceau de lumière. Seul apparut son visage au front trop régulier barré par une boucle de cheveux de lin, son treillis de camouflage continuait à dissimuler son corps dans l’obscurité.
« Bon, maintenant, je parle sérieusement. Qu’est-ce que tu t’es permis de faire ? Qui a fait sauter l’imam ? Ce n’est pas toi peut-être ? ».
« Alors, on peut zigouiller un cadi, mais un imam est intouchable ? ». Depuis toujours, Jeanne avait considéré l’attaque comme le plus sûr moyen de se défendre.
« Le cadi a été liquidé parce qu’ainsi en avaient décidé des adultes raisonnables, capables de calculer les conséquences de leurs actes. Et un moment particulièrement favorable avait été choisi. Pas besoin, je pense, de te faire un dessin, pas vrai ? Ecoute, Jeanne Sainteville, je te parle comme ton commandant : encore une connerie comme celle là, et je te nomme responsable de la cueillette du muguet au bois de Fougères. Tu en as marre peut-être d’être un soldat ? Le plus vexant, c’est que ça crevait les yeux que c’était idiot de faire ça. Tu sais tout ça évidemment, mais tu ne veux pas le reconnaître ».
« D’accord, La Rochejaquelein, c’était idiot, c’est vrai. Mais lui, c’était un super salaud».

→ A suivre

3 septembre 2017

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (84)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

Du tiroir secret, Kassim retira un tube de verre contenant de la poudre blanche.
Indécis, il le tournait entre ses doigts. Bah ! A quoi bon toutes ces précautions ? Après tout, cette chose n’était pas haram. Il y en avait bien d’autres qui ne se privaient pas de ce petit plaisir de temps en temps. Ses chefs, pour ne citer qu’eux. Il détacha une feuille jaune de l’agenda, au creux de laquelle, il fit tomber un peu de poudre à l’aide d’un bouchon doseur. Rien de haram là dedans. Il comptait bien échapper à la dépendance et ne pas être tenté par des drogues plus dures. Calé dans un fauteuil moelleux, il se renversa sur le dossier et sniffa la cocaïne.
Ses bras et ses jambes devinrent flasques et inertes comme des membres de chiffon.
Dans son cerveau se mirent à pétiller en le chatouillant agréablement mille petites bulles, semblables à ce champagne qu’il avait goûté quand il avait une vingtaine d’années. Mais quel champagne aurait pu se comparer à cette merveilleuse poudre blanche, à cette jubilante tempête de neige sous ton crâne ?
Quand Kassim se présenta à la salle à manger, toute la famille était déjà à table. Aziza, la petite dernière, dûment emmaillotée dans une magnifique grenouillère, trônait fièrement sur sa chaise haute. Assette avait juste les yeux un peu rouges : elle s’était refait une beauté avec un rouge qui ne tache pas les verres, une touche de poudre, un trait de crayon pour souligner la hauteur des pommettes.
« Bismilla…. »(71).
En ouvrant les huîtres, Kassim comprit soudain que l’effet euphorisant du narcotique s’était évaporé un peu vite. Sinon, il n’aurait pas remarqué que l’ambiance n’y était pas. Les spéciales de claire étaient bien vivantes et se rétractaient sous les gouttes de citron, mais elles avaient perdu leur eau. Iman, contrairement à son habitude, n’exigeait pas, en faisant la moue, qu’on lui servît directement la glace, refusant hors d’oeuvre et plat de résistance. Elle n’affectait pas, avec de petits rires, d’avoir peur des mollusques qui bougeaient. Elle restait à sa place, sans entrain, mangeant ce qu’elle avait dans son assiette.
Il fut soudain saisi d’angoisse à la pensée que la fillette allait sur ses quatorze ans. Encore deux ans ou trois, et il faudrait se séparer d’elle, il était déjà temps de lui chercher un parti. Or, c’était une catastrophe, inutile de se cacher la tête dans le sable. Il y avait encore une dizaine d’années, les mariages entre convertis étaient fréquents, mais on commençait à les regarder de travers, plus que de travers. Peu de chances d’accorder la main d’Iman à un jeune Français comme il faut. Sans compter que le cheikh Ioussouf lui avait glissé à deux ou trois reprises qu’il ne serait pas fâché de prendre une quatrième épouse…. Kassim se retranchait derrière l’âge de sa fille dans l’espoir que le vieux, dans les deux ans qui venaient, serait terrassé par un infarctus. Mais si ce n’était pas le cas ? Faudrait-il livrer sa fille au pouvoir de la première épouse, cette vieille mégère, l’abandonner aux intrigues des deux autres matrones, et, le pire, (cette pensée lui était insupportable), la remettre entre les mains d’un vieillard libidineux, rongé par toutes les maladies imaginables ? Et s’il se rebiffait, lui, un simple militaire, le cheikh, qui avait le bras long, pouvait, sous l’offense, balayer sa carrière d’un revers de main. Le seul espoir était qu’il casse sa pipe sans tarder, sinon il faudrait céder. On ne refuse pas de s’allier à un descendant du Prophète. Il ne lui resterait plus qu’à livrer sa propre gamine à ce type qui – tout descendant du Prophète qu’il était – ne dédaignait pas de temps en temps, de s’offrir un jeune garçon.
Et les images repoussantes qui lui traversaient maintenant la tête, le torturaient. Il allait l’obliger à faire ceci et cela, il n’aurait pas pitié d’elle, car, pour ces gens là, la pureté n’est qu’une formalité juridique, l’essentiel étant que la fille soit vierge, tout le reste, sentiments, innocence, ils s’en moquaient éperdument…
« Mon chéri, qu’est-ce que tu as ? »
Kassim se rendit compte qu’il gémissait.
« Excuse-moi, j’ai attrapé mal à la tête. C’est venu tout d’un coup »
« Attends, je t’apporte un cachet d’aspirine ! » dit Assette en quittant précipitamment la salle à manger.
Non, ces pensées n’effleuraient pas encore sa femme, songea Kassim en la voyant s’éloigner. Elle n’y pensait pas parce qu’elle était heureuse en mariage et qu’elle imaginait pour ses filles un avenir semblable à ce qu’elle vivait elle-même.
Iman, du moins, avait eu une enfance saine, exempte de toute mutilation. Mais qu’en serait-il pour Aziza ? Encore une chance que les maquisards n’aient pas raté l’imam Abdolvahid, ce partisan fanatique de la « circoncision pharaonique »(72) pratiqué sur les filles encore petites. Il ne cessait de prononcer des conférences sur ce thème, d’inonder la presse de ses articles. Pour l’instant, les wahhabites au pouvoir restaient partagés. Dans les Emirats et en Egypte, on pratique les trois variantes d’excision (73), notamment la « pharaonique », la plus affreuse de toutes. Mais en Iran, par exemple, il n’en a jamais été question. Dans la mesure où, en Europe actuellement, s’était effectué un brassage de ressortissants provenant de tout le monde musulman, dans bien des domaines, celui-là entre autres, il n’existait pas de règle imposée à tous. Mais certains responsables, du genre de feu Abdolvahid, militaient pour une réglementation commune, et toujours dans la variante la plus radicale. Il s’agissait d’emprunter à chacun ses meilleures pratiques. Grâce aux maquisards, le spectre de la « circoncision pharaonique » s’était éloigné provisoirement, mais pour combien de temps ? Un nouveau salopard ne manquerait pas de se manifester, parce qu’on s’orientait vers une harmonisation du code des us et coutumes en l’alignant sur les modèles extrémistes, il n’y avait pas à s’illusionner bêtement sur ce point. Pourvu qu’Aziza ait le temps de passer à travers maille ! Pourvu que le cheikh Ioussouf tire sa révérence au bon moment !
Mais que se passait-il aujourd’hui, c’était curieux tout de même ! Il y avait à peine trois heures, ce n’était, semblait-il, qu’une journée comme une autre, avec, certes, ses petits  désagréments, mais sans plus. Et puis coup sur coup, cette crise de nerfs incroyable d’Assette, ce symptôme inquiétant avec la cocaïne, et, pour finir, ces idées noires, ces visions dégoûtantes.
Quand on commence à faire des concessions, on ne peut plus s’arrêter.
Qui avait prononcé cette maxime étrange, et à quel moment ?
C’était la pure vérité !
Mais qui pouvait dire qu’il eût jamais concédé quoi que ce soit, où était sa faute ? Dans sa famille, il n’y avait eu que des militaires. Lui aussi, il avait voulu entrer dans l’armée, dès son plus jeune âge. Dans l’armée de ce pays, de ce bloc militaire. Alors qu’il était gosse, on avait changé de religion. Et puis après ? La religion, ce n’est qu’une pièce rapportée, un gadget qui ne signifie rien du tout. Le pays ne s’était pas transporté ailleurs, la population était toujours là, même si les vagues migratoires successives avaient provoqué une énorme croissance démographique, et l’ennemi traditionnel restait la Russie, comme par le passé. On avait frôlé le conflit avec elle du temps de son arrière grand-père, à l’époque de la guerre froide, cela pouvait se produire aujourd’hui encore. Rien n’avait changé. Et il ne faisait que son devoir.
Oui, mais quel avenir préparait-il à ses enfants ? Lui n’était pas comme ces gens là, Assette n’était pas non plus comme ces gens là. Mais les enfants, eux, les enfants allaient se fondre dans leur masse, comme une cuillère de café en poudre dans un bol d’eau bouillante. Ses petits enfants ne feraient plus qu’un avec eux.
Quand on commence à faire des concessions, on ne peut plus s’arrêter.
Assette était revenue, tenant d’une main un verre où se dissolvait un comprimé, et, de l’autre, le combiné téléphonique.
« Tu as débranché ton portable ? ».
« Bien sûr ».
« Eh bien, c’est pour ça qu’on t’appelle sur le fixe ». Assette appuya une main sur le micro. «J’ai l’impression qu’on t’appelle du boulot. Il faut que tu y reviennes d’urgence».

________________________

71 -  Au nom d’Allah (arab.)
72 – Il s’agit de l’infibulation (NdT)
73 – Pour ne pas avoir à donner des précisions répugnantes, je renvoie le lecteur à l’ouvrage L’amour et la sexualité en terre d’islam publié aux éditions Ansar en 2004.

→ A suivre

27 août 2017

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (83)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

Faire allusion à une honte de la famille soigneusement cachée, le skeleton in the cupboard, Kassim ne pouvait s’attendre à pareil coup bas de la part d’Assette. Il était prudent d’éviter ne serait-ce que de penser à cette affaire, et, depuis des années, personne n’avait évoqué, même en son for intérieur, les cinq ans de réclusion auxquels ledit grandpère avait été condamné. A la fin du siècle dernier, alors qu’il se trouvait au coeur des opérations militaires contre les Serbes, il leur avait secrètement communiqué des informations sur les positions de l’UCK et sur les projets de bombardement de l’OTAN (70).
Encore heureux qu’il n’ait pas réclamé d’argent contre ses services d’espionnage. Quoi qu’il en soit, c’était un criminel de guerre et même un criminel particulièrement odieux qui avait pris le parti des sales kafirs dans leur combat contre des croyants. A l’époque, ces derniers ne détenaient pas encore le pouvoir en Europe, c’est pourquoi, il s’en était tiré avec une peine symbolique. Mais que l’affaire refasse surface, dans le meilleur des cas, Kassim n’aurait d’autre perspective que d’aller végéter le restant de ses jours dans quelque garnison perdue au fin fond de la Picardie.
« Merci de me le rappeler, prononça Kassim d’une voix éteinte. Il est vrai que ton mari a des raisons plus sérieuses que toi d’avoir honte de ses ancêtres ».
« Et il ne t’est jamais venu à l’esprit, mon cher, que ton grand-père, s’il pouvait te voir actuellement, aurait encore plus honte de toi que toi de lui. Qu’il n’avait, peut-être, enfreint son devoir de soldat que parce qu’il refusait que son arrière petite fille s’appelle un jour Iman ?! ».
Annette maintenant criait presque. Son visage était parcouru de spasmes comme une pâte qui lève sous les mains d’une cuisinière :
« Peut-être voulait-il que sa petite fille s’appelle Nicole ? Nicole, c’est le nom que je voulais lui donner moi aussi, seulement je n’ai jamais osé le dire ! Nicole ! Nicole !! ».
Kassim se précipita vers sa femme. Sa colère était tombée, mais il l’attrapa d’une main par les épaules et, de l’autre, il lui allongea une bonne gifle simplement pour arrêter la crise de nerfs.
Assette avait perdu toute énergie et elle titubait, comme si elle cherchait un point d’appui. Elle passa ses bras autour du cou de son mari et se mit à pleurer doucement, le visage enfoui contre sa poitrine.
« Pardonne moi, mon chéri, pardonne-moi, tu as déjà tant de soucis sans moi ! Peut être bien que je suis malade, peut-être que je suis comme ma grand-mère, c’est vrai. Je ne sais pas, je ne sais pas ce qui m’arrive ! ».
Kassim serra sa femme contre lui.
« Calme-toi, ma chérie. Je pense que tu es encore sous le choc de l’assassinat du cadi Malik dont tu as été témoin. Même si le défunt, il faut bien le dire, était un type écoeurant, on avait besoin de lui, et puis voir ça de près…Vivre ça, surtout pour une femme, c’est un vrai cauchemar. En plus, cette pauvre Zeïnab était ton amie….Maintenant, c’est clair, les amies, il faut qu’elle les oublie, mais je comprends qu’elle te fasse pitié … ».
« Je ne sais pas. Actuellement, je ne sais plus rien ». Assette essuya ses larmes.
« Pourvu que les domestiques ne remarquent rien, il ne manquerait plus que ça. Je vais me remaquiller, puis, je donnerai l’ordre de servir ».
« Attends un peu, ma chérie. Dis leur de servir….dans un petit quart d’heure ».
Kassim embrassa sa femme sur la joue et sortit de la pièce.
Le vieil Ali lui tendait déjà son costume d’intérieur. Il appréciait ce domestique surtout parce qu’il n’avait jamais appris le français, pas même sous la forme du sabir, bien qu’il fût arrivé en France à l’âge de quinze ans. Il le congédia d’un geste las, puis resta planté un instant avec, entre les mains, une tunique claire qui descendait au-dessous du genou, un gilet rouge riquiqui et des pantalons trop courts. Il pensait que le premier Noir analphabète venu se pavanait en tee-shirt et en jeans, les mêmes que son père portait jadis en dehors du travail. Que faire, sa situation ne le lui permettait pas. Un officier des forces de sécurité intérieure, ce n’était tout de même pas un quelconque Black qui s’engraisse sur les aides sociales. Pourtant, quel ennui d’avoir à enfiler ces nippes idiotes à la mode arabe ou afghane, peu importait. Pourquoi, après tout, « nippes idiotes » ? Au fond, c’était une tenue commode, de première qualité, sans mélange de synthétique.
Kassim se toucha le front d’un air fatigué. Les psychoses, ça ne s’attrape pas comme la grippe, par simple contact avec un malade. Ou alors, il y avait quand même des risques? Où est-ce qu’elle était allée chercher ça : Nicole. Sa fille, Nicole ! Pourquoi pas Geneviève tant qu’elle y était ? Du délire. Mais pourquoi se sentait-il si déprimé ? Peut-être parce qu’Assette, toujours si avisée, lui avait jeté grossièrement à la face le secret honteux de la famille ? Ou alors c’était de voir sa femme dans cet état ? Mais qu’est-ce qui avait bien pu lui arriver ?
Il n’avait même pas faim. Kassim tendit l’oreille, s’approcha de la porte qu’il ferma à clef. Une autre clef, celle d’un tiroir du secrétaire, se trouvait dans un coffret au milieu de bijoux, dans un petit étui spécial protégé par un code. On aurait dit une boîte de boutons de manchettes.

____________________________

70 – Il s’agit d’un fait réel. L’état-major français dans sa majorité, contrairement aux responsables politiques et à la société civile, n’approuvait pas l’intervention contre la Serbie.

→ A suivre

12345...18

lescroco2010 |
edemos |
Rituel amour retour |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Exos et mandas passion
| BELTOGOMAG
| tout et n'importe quoi