5 août 2018
La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (131)
Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Cette tresse lui donnait un style et mettait admirablement en valeur l’ovale de son visage, son nez légèrement retroussé et ses yeux gris nettement écartés. De larges épaules, des jambes longues, une démarche décidée lui donnaient une allure sportive que confirmait son goût pour les tee-shirts et les baskets. Mais elle n’avait jamais mis les pieds à un cours d’éducation physique. Elle était née avec des problèmes cardiaques, de quelle nature exactement, Sonia, à sa grande honte, ne s’en était souciée que lorsqu’ il n’y avait déjà plus personne pour lui répondre. Comme tous les enfants fragiles, surprotégés, petite dernière de surcroît, Lisa était à la fois plus puérile et plus mûre que son âge. Méprisant ses congénères, très à l’aise avec les adultes, Lisa pouvait, des heures durant « surfer » sur Internet pour retrouver la trace d’un album de phototypies de l’Ecole impériale de droit, édité à Paris quatre-vingt dix ans plus tôt. Devenue adulte, Sophie n’avait plus le souvenir que de quelques signes extérieurs révélant le monde intérieur de sa jeune tante, un peu comme un paléontologue qui doit habiller de tendons et de muscles les ossements d’un dinosaure : une édition princeps d’Autant en emporte le vent, dans une reliure vert-oliveusée jusqu’à la trame, des portraits d’imposants généraux et d’un petit garçon en uniforme de général miniature, une veilleuse devant une icône enchâssée dans un écrin vitré, qu’enfant, elle avait une envie folle d’ouvrir avec ses ongles. Et cette petite Sonia (ma« filleule » comme l’appelait Lisa, le baptême qu’elle s’était ingéniée à lui faire recevoir en cachette à l’âge de un an étant, en effet, la première démonstration de son tempérament volontaire) constituait la seule exception dans l’univers hautement intellectuel de la jeune fille. Elle était prête à jouer des heures entières avec sa nièce.
«Requiem aeternam dona eis, Domine… », le père Lotaire dessina un signe de croix, non sur sa poitrine, comme dans une Liturgie habituelle, mais sur la pierre de l’autel, pour bénir tous ceux qui se languissaient dans les fers de la mort, « …et lux perpetua luceas eis.Te decet hymnus, Deus, in Sion, et tibi redd etur votum in Jerusalem : exaudi orationem meam, ad te omnis caro veniet. Requiem aeternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis». (112)
Vers l’âge de dix ans, Sonia ne ressentait plus tellement l’envie de se rendre dans ce vaste appartement, un peu sombre et démodé, sur la perspective de l’Université. Tante Lise pestait contre les jeux vidéo de guerre et d’aventures et l’obligeait à regarder d’interminables films historiques sur la Russie, sans châteaux, sans tournois ni chevaliers. Mais durant les mois horribles de sa captivité, c’est Lise, soudain mûrie, que son père, fou de douleur, avait trouvé à ses côtés. Elle était devenue la plus sûre des secrétaires, exécutant les missions qu’il lui confiait au sein de son entreprise, tandis que, toutes affaires cessantes, il se consacrait entièrement au sauvetage de Sonia, tentant, au téléphone, d’obtenir des appuis utiles en vue de négocier la libération de sa fille. Mais le jour où il avait crié, en laissant tomber par terre le combiné : « Lise, ils ont libéré Sonia !! », aucune réponse ne lui parvint de la pièce voisine. Lisa était assise, tassée au fond d’un divan, avec un sourire sur les lèvres. Quatre ans plus tard, lorsqu’elle apprit les circonstances du décès de sa tante, Sonia fut obsédée par une question insoluble : d’où lui venait ce sentiment de culpabilité, car elle ne pouvait être coupable, non, les coupables, c’étaient bien eux! Ou alors, ce n’était que le regret de l’irréparable : pourquoi mettait-elle alors tant de mauvaise volonté à écouter les chansons sur les « hulans bleus» et les « hussards noirs » ? Mais qui aurait dit que, plus de cinquante ans après, la chanson préférée de sa tante aurait soudain ressurgie à sa mémoire, intégralement, du premier mot au dernier, et qu’elle;aurait vibré dans son âme, s’élevant vers les voûtes gothiques de cette cathédrale étrangère, condamnée à mort ? Ecoute-nous, Dieu tout-puissant
Prête l’oreille à nos prières,
Prête l’oreille à nos prières,
Comme a péri le « Vigilant »
Loin de la Russie, notre terre.
Avec ses paroles maladroites et sa mélodie simpliste, la chanson résonnait, ample et profonde, comme le souffle d’un géant.
Le capitaine : « Hardi les gars !
L’aube, certes, point ne verrons !
Nos héros ne se comptent pas,
Et pour le Tsar, comme eux, mourons ! ».
Sans même s’en rendre compte, Sophia chantonnait d’une voix privée de timbre, tout en fixant une quatrième charge de plastit-n.
*
**
Le père Lotaire, sans se retourner, d’un simple signe de la main, arrêta Eugène Olivier, quand ce dernier commença à répéter, après le prêtre, les paroles du Confiteor. Pourquoi donc ? Voilà qui semblait étrange. Il se souvenait avec certitude que les laïcs aussi battent leur coulpe en prononçant les mots « mea culpa ». Oui, bien sûr, par trois fois. Ah ! Il avait oublié ! C’était un usage des modernistes que de dire la prière avec le prêtre. Normalement, il y a deux Confiteor (113), celui que récite le prêtre, et celui que disent les fidèles. Le père Lotaire acheva le sien.
Eugène Olivier se tira avec simplicité de son mauvais pas. Il garda le silence un court instant, le buste incliné, puis se frappa trois fois la poitrine en prononçant la formule adéquate. Seigneur, essaie de me pardonner, je ne l’ai pas fait exprès.
Mea culpa,Seigneur !
Et brusquement, ouvrant les vannes,
Ils sombrent dans le gouffre amer,
Sans un soupir, sans une larme,
Loin de Russie, leur douce terre.
« Seulement ce sera un gouffre de feu », ironisa Sophia tout en s’appliquant à régler, sur l’écran à cristaux liquides du minuteur, les chiffres verts.
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112 -Donne leur, Seigneur, le repos éternel, et que ta lumière luise à jamais sur eux A toi convient la louange, Seigneur, en Sion, vers toi montent nos vœux en Jérusalem : écoute ma prière, toi vers qui va toute chair. Donne leur, Seigneur, le repos éternel, et que ta lumière luise à jamais sur eux(lat.).
→ A suivre







