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5 août 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (131)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Cette tresse lui donnait un style et mettait admirablement en valeur l’ovale de son visage, son nez légèrement retroussé et ses yeux gris nettement écartés. De larges épaules, des jambes longues, une démarche décidée lui donnaient une allure sportive que confirmait son goût pour les tee-shirts et les baskets. Mais elle n’avait jamais mis les pieds à un cours d’éducation physique. Elle était née avec des problèmes cardiaques, de quelle nature exactement, Sonia, à sa grande honte, ne s’en était souciée que lorsqu’ il n’y avait déjà plus personne pour lui répondre. Comme tous les enfants fragiles, surprotégés, petite dernière de surcroît, Lisa était à la fois plus puérile et plus mûre que son âge. Méprisant ses congénères, très à l’aise avec les adultes, Lisa pouvait, des heures durant « surfer » sur Internet pour retrouver la trace d’un album de phototypies de l’Ecole impériale de droit, édité à Paris quatre-vingt dix ans plus tôt. Devenue adulte, Sophie n’avait plus le souvenir que de quelques signes extérieurs révélant le monde intérieur de sa jeune tante, un peu comme un paléontologue qui doit habiller de tendons et de muscles les ossements d’un dinosaure : une édition princeps d’Autant en emporte le vent, dans une reliure vert-oliveusée jusqu’à la trame, des portraits d’imposants généraux et d’un petit garçon en uniforme de général miniature, une veilleuse devant une icône enchâssée dans un écrin vitré, qu’enfant, elle avait une envie folle d’ouvrir avec ses ongles. Et cette petite Sonia (ma« filleule » comme l’appelait Lisa, le baptême qu’elle s’était ingéniée à lui faire recevoir en cachette à l’âge de un an étant, en effet, la première démonstration de son tempérament volontaire) constituait la seule exception dans l’univers hautement intellectuel de la jeune fille. Elle était prête à jouer des heures entières avec sa nièce.

«Requiem aeternam dona eis, Domine… », le père Lotaire dessina un signe de croix, non sur sa poitrine, comme dans une Liturgie habituelle, mais sur la pierre de l’autel, pour bénir tous ceux qui se languissaient dans les fers de la mort, « …et lux perpetua luceas eis.Te decet hymnus, Deus, in Sion, et tibi redd etur votum in Jerusalem : exaudi orationem meam, ad te omnis caro veniet. Requiem aeternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis». (112)
Vers l’âge de dix ans, Sonia ne ressentait plus tellement l’envie de se rendre dans ce vaste appartement, un peu sombre et démodé, sur la perspective de l’Université. Tante Lise pestait contre les jeux vidéo de guerre et d’aventures et l’obligeait à regarder d’interminables films historiques sur la Russie, sans châteaux, sans tournois ni chevaliers. Mais durant les mois horribles de sa captivité, c’est Lise, soudain mûrie, que son père, fou de douleur, avait trouvé à ses côtés. Elle était devenue la plus sûre des secrétaires, exécutant les missions qu’il lui confiait au sein de son entreprise, tandis que, toutes affaires cessantes, il se consacrait entièrement au sauvetage de Sonia, tentant, au téléphone, d’obtenir des appuis utiles en vue de négocier la libération de sa fille. Mais le jour où il avait crié, en laissant tomber par terre le combiné : « Lise, ils ont libéré Sonia !! », aucune réponse ne lui parvint de la pièce voisine. Lisa était assise, tassée au fond d’un divan, avec un sourire sur les lèvres. Quatre ans plus tard, lorsqu’elle apprit les circonstances du décès de sa tante, Sonia fut obsédée par une question insoluble : d’où lui venait ce sentiment de culpabilité, car elle ne pouvait être coupable, non, les coupables, c’étaient bien eux! Ou alors, ce n’était que le regret de l’irréparable : pourquoi mettait-elle alors tant de mauvaise volonté à écouter les chansons sur les « hulans bleus» et les « hussards noirs » ? Mais qui aurait dit que, plus de cinquante ans après, la chanson préférée de sa tante aurait soudain ressurgie à sa mémoire, intégralement, du premier mot au dernier, et qu’elle;aurait vibré dans son âme, s’élevant vers les voûtes gothiques de cette cathédrale étrangère, condamnée à mort ? Ecoute-nous, Dieu tout-puissant
Prête l’oreille à nos prières,
Comme a péri le « Vigilant »
Loin de la Russie, notre terre.
Avec ses paroles maladroites et sa mélodie simpliste, la chanson résonnait, ample et profonde, comme le souffle d’un géant.
Le capitaine : « Hardi les gars !
L’aube, certes, point ne verrons !
Nos héros ne se comptent pas,
Et pour le Tsar, comme eux, mourons ! ».
Sans même s’en rendre compte, Sophia chantonnait d’une voix privée de timbre, tout en fixant une quatrième charge de plastit-n.
*
**
Le père Lotaire, sans se retourner, d’un simple signe de la main, arrêta Eugène Olivier, quand ce dernier commença à répéter, après le prêtre, les paroles du Confiteor. Pourquoi donc ? Voilà qui semblait étrange. Il se souvenait avec certitude que les laïcs aussi battent leur coulpe en prononçant les mots « mea culpa ». Oui, bien sûr, par trois fois. Ah ! Il avait oublié ! C’était un usage des modernistes que de dire la prière avec le prêtre. Normalement, il y a deux Confiteor (113), celui que récite le prêtre, et celui que disent les fidèles. Le père Lotaire acheva le sien.
Eugène Olivier se tira avec simplicité de son mauvais pas. Il garda le silence un court instant, le buste incliné, puis se frappa trois fois la poitrine en prononçant la formule adéquate. Seigneur, essaie de me pardonner, je ne l’ai pas fait exprès.
Mea culpa,Seigneur !
Et brusquement, ouvrant les vannes,
Ils sombrent dans le gouffre amer,
Sans un soupir, sans une larme,
Loin de Russie, leur douce terre.
« Seulement ce sera un gouffre de feu », ironisa Sophia tout en s’appliquant à régler, sur l’écran à cristaux liquides du minuteur, les chiffres verts.
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112 -Donne leur, Seigneur, le repos éternel, et que ta lumière luise à jamais sur eux A toi convient la louange, Seigneur, en Sion, vers toi montent nos vœux en Jérusalem : écoute ma prière, toi vers qui va toute chair. Donne leur, Seigneur, le repos éternel, et que ta lumière luise à jamais sur eux(lat.).
→ A suivre
29 juillet 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (130)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Ils montèrent en procession vers l’autel. Parvenu à la hauteur de Sophia, le père Lotaire leva vers elle le goupillon. Quelques gouttes se déposèrent sur son visage. Dans sa jeunesse, pendant les quelques années heureuses vécues avec Leonid Sevazmios, si tant est que Sonia Grinberg ait pu encore ressentir du bonheur, il lui semblait curieusement que l’eau bénite dégageait une odeur de muguet. Combien d’années s’étaient écoulées depuis lors, et le parfum était toujours le même. Le père Lotaire avançait comme dans un rêve à travers l’immense sanctuaire que les rayons de soleil transperçaient comme autant de glaives. On aurait dit un vaisseau, avec ses colonnes dressées comme des mâts, son chœur qui s’effilait à la manière d’une proue, ses bas-côtés en guise de coursives et autres détails indéfinissables. Les bannières devaient tenir lieu de voiles. La nef était bien le fondement symbolique de l’architecture religieuse.
« Un vaisseau en partance pour l’Eternité ». Le père Lotaire réprima un sourire : avec des rêveries aussi pathétiques, il n’était pas loin de se prendre pour un héros. Mieux valait dire, à la façon de Valérie : l’important est d’achever l’entreprise avant que les « derrières » n’accourent. En entamant la litanie, le père Lotaire remarqua du coin de l’œil que Sophia s’éloignait vers la sortie avec les deux bras lourdement chargés. Ah oui, les arcs-boutants. Mais, si par malheur, on venait à l’abattre comme de Lescure, Eugène Olivier, le thuriféraire, ferait un bien piètre poseur de mines à côté d’elle. Il fallait tout de même espérer que le gamin viendrait aussi à bout de cette tâche. Ah, Sophie, faites tout votre possible pour rester en vie encore une heure et demie.
«Ut hanc ecclesiam, et altare hoc purgare, et reconci… ». Le père Lotaire s’agenouilla puis se releva pour bénir d’un ample signe de croix cet autel de pierre qui n’avait servi, durant de longues années, que d’ornement futile et privé de sens « …liare digneris».(109)
«Te rogamus, audi nos !»(110) cria presque, avec un accent de désespoir, Eugène Olivier, qui ne se demandait plus par quel miracle la mémoire de ses ancêtres parvenait maintenant à s’exprimer par sa bouche. Le moment était venu de chanter le psaume 67. Il s’approchait comme un de ces phares qui jalonnent une navigation au long cours. Que de manœuvres à accomplir encore avant d’aborder le lointain rivage ! Sophia réapparut dans le sanctuaire les mains libres, comme il fallait s’y attendre. C’était donc que le temps poursuivait sa course et que, déjà, le vecteur était bien orienté dans le sens de l’autre vie.
« Voilà, ce lieu est désormais redevenu une église ». Le père Lotaire, sous l’effet de la tension intérieure, ressentit un vertige qui le fit vaciller. « Notre-Dame existe à nouveau. Eugène Olivier, Sophie, c’en est fini de la mosquée Al-Franconi, elle s’est abîmée dans le Tartare!».
« YES !! » s’exclama Eugène Olivier en rougissant jusqu’à la racine des cheveux. Pas mal comme réplique, et digne de l’évènement. D’ailleurs, à en juger par sa mine, le père Lotaire lui-même n’aurait pas été fâché de se livrer à quelque extravagance de gamin et les petites flammèches qui dansaient au fond de l’abîme noir des prunelles de Sophie répétaient, on l’aurait juré, ce « yes » espiègle et enjoué.
« Et de Lescure, Sophie ? ».
« Mort ».
« Je m’en doutais. Que faire ? Que chacun regagne son poste ». Le père Lotaire se tourna vers Eugène Olivier. « Les vêtements liturgiques sont rangés dans l’ordre selon lequel il faudra me les présenter. Ensuite, je te soufflerai ».
Ce haut escabeau, découvert dans un débarras, tombait à pic. Sophie avait pris du retard par rapport au Révérend qui avait terminé les rites extérieurs avec une bonne demi-heure d’avance. Le père Lotaire, après avoir déposé sa chape et sa barrette, enfila rapidement par la tête son surplis (111), le fit glisser sur ses épaules et revêtit, par-dessus sa soutane, une longue aube de lin qu’il noua à la taille avec un cordon. Une pensée fugace traversa à nouveau son esprit : « Nous faisons des nœuds, un peu comme les marins, et c’est, en tout cas, un art qu’il faut apprendre ».
De même que la chasuble, l’étole était noire, comme il est d’usage pour une messe de requiem.
*
**
Sophia, tout d’un coup, se souvint de sa tante Lisa, qu’il était un peu ridicule de nommer « tante », car la jeune fille, de loin la sœur cadette de sa mère, n’était que de onzeans son aînée. Aussi Sonia l’appelait-elle le plus souvent Lise, tout court. Debout sur son escabeau, Sophia, avec des gestes amples, était en train de fixer sur une colonne, à l’aide de deux bandes adhésives grises croisées l’une sur l’autre, une nouvelle charge de plastit-n pas plus encombrante qu’un livre. Lisa. Pourquoi ce souvenir complètement effacé surgissait-il maintenant? Non pas effacé, mais refoulé. Lié à une faute involontaire trop lourde à porter dans sa jeunesse. Ce fut d’abord la tresse superbe de Lisa Zabelina, une tresse qui lui descendait sous la taille, que Sophia se remémora. Qui n’a jamais rencontré des cheveux comme les siens ? Châtain-clairs, aux ondulations courtes, un peu épais, il faut le reconnaître, mais, en revanche incroyablement opulents. On se retournait dans la rue pour voir la tresse de Lise.
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109 -Afin que cette église, que cet autel soient jugés dignes d’être purifiés et d’être à nouveau consacrés.
110 -Nous t’en prions, écoute- nous.
111 -Amict(du latin amictus, voile) : un des vêtements sacerdotaux utilisés par les prêtres dans l’Eglise d’Occident. Blanc et de taille réduite, il est enfilé sous l’aube. Après le Concile Vatican II, dans le cadre des réformes liturgiques, le surplis fut supprimé. Il ne fut conservé que par les catholiques traditionalistes.
→ A suivre
22 juillet 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (129)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
En finir au plus vite avec la procession, pensa brusquement de Lescure qui fit effort pour ne pas allonger le pas. Seigneur, permets-nous d’achever notre entreprise, tout dépend désormais de ce gamin sur les épaules duquel repose le trop lourd fardeau du sacerdoce. Même mon dernier, Etienne, s’il avait vécu, aurait maintenant six ans de plus que lui. Seigneur, donne lui de mener son œuvre à bien. Plus que trois pas. Plus que deux. Il me semble, je ne sais pourquoi, que depuis que nous longeons ce mur, le danger s’éloigne. Et y avait-il danger ?
Une balle de fusil, tirée par un sniper embusqué on ne sait où, vint écorcher la pierre dans un claquement. L’encensoir tressaillit. Raté, pensa le père Lotaire, avant que de Lescure, chancelant, ne se laisse tomber sur un genou.
« Sale….affaire…les ricochets… ». Il tendait au prêtre l’aspersoir.
« Etes-vous blessé, de Lescure ? Gravement ? ». Encombré par l’encensoir, le Rituel et l’eau bénite, le père Lotaire tentait de libérer une de ses mains pour venir en aide à son servant d’autel.
« Blessé, tué, qu’est-ce que j’en sais! ». De Lescure éleva la voix, soudain impérieux. « Allez de l’avant ! Nous ne sommes pas en train de jouer, et c’est encore une mosquée ! ».
Le père Lotaire se mordit la lèvre jusqu’au sang, tourna le dos au blessé et disparut à l’angle du mur. Une deuxième balle vint frapper le pavé, mais de Lescure eut l’impression que le prêtre était déjà hors d’atteinte. Appuyé de tout son poids contre le mur, de Lescure tentait de comprendre d’où venaient les tirs. Mais ils avaient cessé main tenant. Et puis allez savoir, dans cette mêlée sanglante, ce qui se passait et où. A ses yeux, que la douleur brouillait, le paysage de ce quartier, si familier depuis toujours, apparaissait comme à travers un pare-brise ruisselant de pluie. Mais les essuie-glaces étaient en panne, et sa vue refusait d’accommoder. De Lescure s’autorisa enfin à exhaler ce gémissement qu’il retenait, pensant que le prêtre était déjà loin. Le gémissement parvint aux oreilles du prêtre qui processionnait maintenant deux fois plus lentement, sans comprendre lui-même comment il parvenait à gérer en même temps le Rituel, l’encensoir et l’eau bénite. Cela ne pouvait durer longtemps. In extremis, bien sûr, Sophia pourrait l’aider, mais elle était elle-même occupée. Sophia, déjà à l’intérieur de la cathédrale, inspectait le contenu des sacs et fixait un minuteur sur chaque petit rouleau. Bourdelieret Moulinier avaient regagné leurs positions. Le père Lotaire se tenait maintenant devant l’entrée. Il conjurait Satan de s’enfuir avant que n’advienne le Sauveur. La procession extérieure s’achevait. Par chance, le portail était resté ouvert, sinon il aurait été totalement incapable d’entrer, les bras mobilisés par une charge non point lourde mais paralysante. Sophia, qui s’affairait avec le plastit, accroupie à une quarantaine de pas, leva la tête. Son visage se rembrunit. Laissant là ses occupations, elle se redressa vivement, avec une expression de désarroi aussi évidente qu’inhabituelle : fallait-il courir vers le prêtre, le soulager partiellement, ou bien serait-ce malséant ? Stoppée dans son élan par l’indécision, les bras ouverts, son attitude lui donnait l’allure touchante d’une gamine.

Le père Lotaire, de loin, lui sourit : « Mais oui, Sophie, c’est possible. In extremis, tant de choses deviennent possibles. Dans les camps soviétiques où il n’y avait pas de prêtre, les femmes baptisaient elles-mêmes leurs bébés, pourquoi une femme ne pourrait-elle pas maintenant recevoir l’encensoir de mes mains ? Néanmoins, en tuant Vincent de Lescure, ils nous avaient fait perdre un tems précieux, sans compter que sa disparition allait encore nous coûter une dizaine de vies ».
Dans son dos, il entendit un bruit de course précipitée, mais ne se retourna même pas : il lut sur le visage de Sophia qu’aucun danger n’était à redouter. Une kalachnikov fut jetée au sol avec fracas. Eugène Olivier, hors d’haleine, les paumes encore à vif, tout barbouillé de mazout, de suie, de ciment, les jeans déchirés au genou, tendait déjà la main vers l’encensoir.
«Jube, domine, benedicere! ». Les mots avaient jailli d’eux-mêmes, comme s’il les avait prononcés des centaines de fois, comme s’il ne les avait jamais oubliés. Se trouvait-il ici parce qu’il avait appris la défection de Lescure ou pour une autre raison, personne n’avait ni le besoin, ni le loisir de s’en informer. Sophia se remit sans plus tarder à son ouvrage pour rattraper le temps perdu. Le père Lotaire, après avoir béni Eugène Olivier le genou fléchi à ses pieds, lui remit avec soulagement l’encensoir, l’aspersoir et le goupillon, ne conservant que le Rituel.
«Oremus». C’était de la magie, de la magie pure. Il en soupçonnait l’existence, mais désespérait de pouvoir un jour éprouver l’émotion qu’elle procure. Quant au bonheur, il ne pouvait l’imaginer : les voûtes s’emparaient de sa voix, comme le vent soulève une feuille, et l’entraînait vers les hauteurs. Cela ne pouvait se comparer aux offices célébrés dans des locaux ordinaires convertis tant bien que mal en église. Mon Dieu, que ces néo-catholiques étaient donc stupides d’avoir installé, un peu partout, des micros dont les musulmans avaient ensuite hérité ! Durant des siècles, l’architecture avait affiné l’art d’amplifier naturellement la voix humaine…
«Omnipotens et misericors Deus, qui Sacerdotibus tuis tantam prae ceteris gratiam contulisti, ut quidquid in tuo nomine digne, perfecteque ab eis agitur, a te fieri credatur : quaesumus immensam clementatiam tuam ; ut quidquid modo vis itaturi sumus, visites, et quidquid benedicturi sumus, benedicas ; sitque ad nostrae humilitatis introitum, Sanctorum tuorum meritis, fuga daemonum, Angeli pacis ingressus. Per Christum dominum nostrum ».(108)
«Amen », répondit Eugène Olivier.
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108 -Dieu tout-puissant et miséricordieux, Toi qui as accordé à Tes Prêtres cette grâce précieuse entre toutes par laquelle ce qu’ils accomplissent de digne et de parfait en Ton nom soit reçu comme émanant de Toi : nous te supplions, dans Ton immense bonté, de bien vouloir visiter Toi-même chaque lieu que nous visitons et de bénir ce que nous désirons bénir ; et que s’ouvre la voie à notre humilité, par les mérites de Tes Saints, la fuite des démons, l’intervention de l’Ange de paix. Par Jésus-Christ, notre Seigneur
→ A suivre
15 juillet 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (128)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Chapitre 18.
La nef lève l’ancre. Maintenant, les armes automatiques échangeaient leurs antiennes en maints endroits, et pas seulement sur les ponts. En bas, sur les quais de la station Saint-Michel crépitait une mitrailleuse.
« On vient d’engager l’artillerie, remarqua Vincent de Lescure. Notre artillerie. Mes parents n’auraient jamais pu imaginer que je serais appelé à participer à un rite aussi antique et vénérable que Ritus reconcilliandi ecclesiam violatam».(104)
« Comment pouvez-vous distinguer les phases du combat rien qu’au bruit de la mitraille ? », répondit le père Lotaire, tout en continuant à feuilleter son Rituale romanum de poche (105).
« Je dois vous dire, monsieur de Lescure, que vous m’avez vraiment sidéré par votre participation à l’élaboration du plan de défense. Vous en imposiez même à Sophie Sévazmiou ».
« Vous oubliez mon âge, rétorqua de Lescure avec un sourire. J’ai fait mes études à Saint-Cyr. Le seul endroit, je crois bien, où, dans notre malheureuse République, les aristocrates dédorés, et non les fils de la ploutocratie, pouvaient espérer se forger une brillante carrière. Je n’en ai pas eu le temps, j’étais trop jeune. Sinon, je ne serais pas devenu bouquiniste et rat de bibliothèque, mais général d’Etat-major ».
« Jamais pareille idée ne me serait venue à l’esprit… ». Le père Lotaire marqua d’un signet de soie la page utile, remit le petit volume à de Lescure et revêtit une chape (106) blanche par-dessus sa soutane. « Commençons, avec l’aide de Dieu, il est temps ».
Ils se tenaient sur le parvis, devant le portail central. Le petit vent frais qui faisait voler les pages du Rituel entre les mains du prêtre, gonflait l’aube un peu trop ample pour la silhouette décharnée de Lescure. L’encens grésilla et jeta des étincelles avant qu’une légère fumée, balancée au gré du vent, ne s’élève de l’encensoir.
«Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor : lavabis me, et super nivem dealbabor… » (107) . La voix s’envolait vers le ciel, rebondissant contre les murailles. Quelle impression étrange, si étrange, de célébrer en plein air, à la lumière du jour et non dans un souterrain ! Ils progressaient lentement le long des murs, dans le sens de la course du soleil. Mais, avant que le petit cortège eût contourné la façade, deux garçons, ployant sous le poids des sacs qu’ils portaient sur le dos, accouraient sur la place en direction du portail central.
Sophia jeta un coup d’œil à sa montre et poussa un soupir de soulagement.
« Daignez, madame, accepter ces vingt kilos de chocolat ! » dit Thomas Bourdelier, tout essoufflé, avant même d’avoir déposé son fardeau. C’était un jeune homme de taille médiocre, au visage grêlé de taches de rousseur, assez insupportable avec sa façon de tout tourner à la plaisanterie. Depuis son plus jeune âge, il allait à la messe avec ses parents, puis, après leur mort au ghetto, il avait continué tout seul.
« Eh, la ferme, idiot, tu vois pas que le père Lotaire a déjà commencé », le rabroua Roger Moulinier, en faisant passer son sac sur l’autre épaule. Lui, dont l’autorité était incontestée au Maquis, en dépit de ses dix-neuf ans, il ne soupçonnait même pas l’existence de la messe.  « Sophie, tout va bien. C’est toute une histoire maintenant de pénétrer dans le métro. On a fabriqué des torches avec des rameaux. Ils ont finalement réussi à couper l’électricité. Les stations ouvertes sont plongées dans les mêmes ténèbres que les stations abandonnées. Et effectivement, nous ramenons vingt kilos de plastit-n, dix kilos par sac, conditionnés en unités d’un kilo ».
La contrition de David s’exhalait, avec le psaume cinquante, en supplications adressées au Seigneur pour qu’Il efface son péché, et le purifie de sa faute. En passant sous l’escalier extérieur qui conduisait à l’«étage des femmes » de la mosquée désormais quasi désaffectée, de Lescure fit la grimace, réprimant avec difficulté et par respect pour la solennité de l’instant, un vigoureux juron. Au fond, quelle importance pouvaient encore avoir toutes ces saletés.
« Bravo, les gars, vous vous êtes bien débrouillés ! ». Sophia Sévazmiou remonta ses lunettes noires sur son front. Ses yeux étincelaient de gaieté. Elle portait une robe-chasuble noire au col montant, par-dessus laquelle elle avait enfilé une chemise à carreaux alternés gris sombre et gris clair, puis un anorak aux multiples poches. Mais même cet attirail, où elle était engoncée comme un chou dans ses feuilles, ne pouvait dissimuler la sveltesse juvénile de sa souple silhouette. Roger se rendit compte que son regard, avec la précision d’une caméra numérique, notait de lui-même les moindres détails de sa physionomie : ses lèvres sèches légèrement fendillées, les cernes que la fatigue avait posés sous ses yeux. Et comme sa main était belle, non pas la courte, gantée, mais l’autre aux longs doigts, toute blanche, totalement épargnée par le hâle.
« Roger, toi aussi tu peux mourir aujourd’hui ». Sophia sourit, mais ses lunettes cachaient à nouveau l’allégresse de son regard. « Surtout si tu te dépêches. Sur les positions, aucune kalachnikov n’est de trop. Allez, les gars, tirez moi sans tarder tout ce barda au centre de la nef pour éviter à la vieille de se rompre les os ».Le cortège des deux hommes passait déjà sous les pattes d’araignée des arcs-boutants. Sophie n’allait pas manque r de les truffer d’explosif, songea involontairement le père Lotaire, sans cesser l’aspersion à coups de goupillon. Les gouttes brillantes se déposaient joyeusement sur les vieilles pierres.
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104 -Rite de renouvellement de la consécration d’une église profanée(lat.).
105 -Rituale romanum(lat.Rituel romain) Recueil liturgique de l’Eglise occidentale contenant les rites des sacrements autres que l’eucharistie : baptême, mariage, extrême-onction, service funèbre etc….
106 -Du latin pluviale, imperméable. Long manteau agrafé par devant. Il est revêtu pendant les processions, dans les cortèges et au cours de divers offices, à l’exclusion de la messe.
107 -Ote mes taches avec l’hysope, je serai pur ;lave moi, je serai blanc plus que la neige(du psaume 50).
→ A suivre
8 juillet 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (127)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
L’ennui, c’est que, dans une heure, il n’y aura plus personne à attaquer. Ils vont en rester comme deux ronds de flan, les malheureux. Bref, l’ordre est donné de commencer à se retirer ».
« Super !! ». Jeanne sauta de joie en lançant les bras en l’ai r. « Génial !! On a eu ces idiots jusqu’au trognon ! Tenez, je vais vous danser un passage de Gisèle! ».
Slobodan, qui aspirait avec délice une bouffée de fumée, ne put s’empêcher de rire. Lui aussi s’était levé, et, debout, une jambe appuyée contre un sac, il savourait la liberté de redresser ses épaules. Il jeta son mégot en direction de la barricade, et suivit machinalement du regard sa trajectoire jusqu’au camp ennemi. Le mégot atterrit sur le pavé juste à côté d’un cadavre qui serrait encore son revolver dans la main. Cette main se mit à se soulever lentement. Le revolver reprenait vie et son canon était pointé non pas sur Slobodan, mais sur Jeanne qui dansait sur la barricade. L’arme se cabra en éructant sa charge. Tressaillit également, dans une ultime convulsion cette fois, le corps qui gisait sur les pavés. Slobodan eut le temps de bousculer Jeanne légèrement sur le côté et de la couvrir, comme il pouvait, de sa poitrine. Je suis fichu, pensa-t-il encore calmement, comme si derien n’était. Complètement fichu.
« Blessé ?! Eh, cette ordure t’a sérieusement touché ? ».
« Je ne sais pas encore. Cours au métro…et là…envoie-moi…des brancardiers… ».
Très vite, il se mit à articuler avec difficulté, et, tout en parlant, il se laissa choir sur les genoux. Il ne s’écroula pas, mais vint lourdement appuyer son dos à la barricade. Sa conscience, vive jusque là, se brouilla d’un coup, comme une vitre qu’une haleine embue.
« Tu…as entendu…les ordres. On n’a plus à rester ici. Cours ! ».
«Tu débloques ou quoi? ».
Slobodan sentit le sol se déplacer sous lui, à la manière d’une énorme râpe. Puis, les pavés cessèrent tout d’un coup de lui labourer le dos et sa vue s’éclaircit. Il découvrit qu’il était étendu sur le quai du métro, au pied des escaliers, et il vit, penché sur lui, le visage de Jeanne qu’il n’identifia pas immédiatement. Ce visage, pâle le plus souvent, rayonnait intensément de l’intérieur, à la manière d’un fanal rose à la flamme ardente, et ses cheveux vaporeux s’étaient collés sur son front en mèches sombres et luisantes, comme tracées au crayon. Ah, bien sûr, c’était à cause de la pluie qui ruisselait en gouttes transparentes sur ses joues. Mais il ne pleuvait pas. Jeanne essuya son visage avec la manche de sa chemise à carreaux. Slobodan, horrifié, comprit que la gamine l’avait traîné toute seule depuis le pont Saint-Louis jusqu’à l’entrée du métro. Comment avait-elle pu seulement le faire bouger, lui ce colosse avec ses quatre-vingt-dix kilos !
« Pourquoi….tu…tu vas te crever… ». Les mots, dans sa bouche, avaient comme un arrière goût salé
« Ne parle pas ! ». Jeanne haletait et sa respiration était sifflante. « Il ne faut pas que tu parles…ça saigne…mais pourquoi t’en es-tu mêlé ? Pourquoi ? Est-ce que je ne suis pas assez grande pour me débrouiller toute seule ?! ».
Slobodan buvait ce jeune visage dont il ne pouvait détacher le regard : une petite Française le morigénait parce qu’il l’avait protégée de son corps. Maintenant, il était blessé, et la petite Française tentait furieusement de l’empêcher de mourir. Et soudain, il se sentit indiciblement soulagé, comme libéré d’un fardeau. Son cœur débordait d’un bonheur presque insupportable, d’un sentiment qu’il croyait perdu sans retour, un bonheur serein, enfantin, tel qu’il avait pu le ressentir lorsque, gamin, il regardait sa mère semer de farine blanche et asperger de vin les bûches de Noël, disposées dans la cheminée. Il avait compris. Il avait tout compris. Son âme s’était révélée bien plus intuitive que lui-même.. S’il avait renoncé à son pseudonyme de l’Observateur, s’il était monté sur les barricades, ce n’était pas pour éprouver la volupté de jeter le masque, de le déchiqueter en mille morceaux, de le piétiner. Il n’était pas venu non plus pour faire « des cartons » sur des musulmans, quelque envie qu’il en ait eu durant ses longues années de dissimulation. Sophia avait raison, cela ne peut procurer aucune sorte de satisfaction à un homme normalement constitué. Il l’ignorait jusqu’à présent, mais son âme, son âme elle, le savait. S’il était venu ici, c’était pour partager les périls de l’émeute, côte à côte avec ce peuple qui avait autrefois causé du tort à sa propre nation, mais qui connaissait maintenant les mêmes souffrances, si tant est que l’on puisse faire des comparaisons dans ce domaine. Il était ici pour se trouver aux côtés de ce peuple auquel il avait pardonné. Mais, pour prendre conscience de ce pardon, pour pouvoir éprouver les bienfaits et le bonheur procurés par la miséricorde chrétienne, un déclic infime avait été nécessaire. Il lui avait suffi de voir, penché sur lui, le visage révolté et baigné de larmes de cette gamine française. Pas plus que cela, mais était-ce si peu ?
«Vis…je te prie…». Ces mots résonnèrent intensément, avec une force inattendue. A ce moment, le sang jaillit de sa bouche, comme un flot qui rompt sa digue.
« Non, je ne veux pas !!! », cria Jeanne avec désespoir. Ce cri parvint à Slobodan comme un écho infiniment lointain, et il cessa de le percevoir avant même qu’elle se tût.
*
**
« Tu as entendu, Lévêque ?! On a donné l’ordre de quitter les positions ! On a tenu le temps indispensable ! Dans la cathédrale, ils ont encore toute une heure devant eux, c’est même plus que nécessaire ! ».
Eugène Olivier acquiesça d’un signe de tête et prit la bouteille d’eau qu’on lui tendait. Il avait surtout compris que l’on pouvait cesser de se battre et de tirer, au moins provisoirement. Ses paupières étaient lourdes. Il faisait noir. Il ne dormait pas, il sentait seulement avec volupté ses muscles devenir flasques et ses pensées se dissoudre dans un vide traversé de vibrations. Une minute s’écoula. Cinq minutes. Eugène Olivier tressaillit.Il se souvint.
→ A suivre
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