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5 juin 2016

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (22)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Le bambin ne cessait de jouer avec ses perles. Mais comment la petite croix au milieu des perles avait-elle pu échapper à l’attention d’Eugène Olivier ?
Maintenant, tout lui apparaissait sous un jour nouveau. Les estampes sur les murs représentaient un Chemin de Croix. Un crochet soutenait une cassolette pyramidale, c’était un encensoir argenté, demeuré aujourd’hui sans usage. Le chœur, que l’inadaptation des lieux avait privé de sa surélévation naturelle, était séparé par une clôture symbolique : à droite et à gauche, un couple de minces poteaux sur un socle, reliés entre eux par un cordon.
Et quelle merveille, si l’on voulait bien y regarder de près, que le bonnet du prêtre !
De semblables, on n’en portait déjà plus au milieu du XXe siècle, même les lefébvristes y avaient renoncé si l’on en juge par les photographies d’époque. Un bonnet noir, carré comme une boîte à coton, chaque arête étant surmontée d’une corne arrondie. Non, quatre arêtes, mais trois cornes seulement, sur la quatrième reposait un pompon de laine noire(22). Le prêtre, à certains moments, enlevait son bonnet, le serrait contre sa poitrine, s’inclinait et le reposait sur sa tête.
Dans le silence recueilli, les sanglots étouffés s’apaisaient peu à peu. Combien de temps ce silence se prolongea-t-il, chargé pour chacun de préoccupations, de soucis étrangers à Eugène Olivier ? Enfin, le prêtre se leva.
« Il adorait travailler le bois de chêne, monsieur Simoulin, dit Jeanne sans s’adresser à personne en particulier. C’est lui qui avait tout fait dans leur ferme, les portes, le mobilier ».
« Et le plus difficile, c’était de se procurer le bois, reprit en souriant le vieillard aux cheveux longs. Il y a bien un siècle que les fabricants se servent de bois vert même pour menuiser les meubles les plus précieux. En séchant, ils se craquellent. C’est pourquoi Simoulin rachetait les tonneaux de cidre hors d’usage et en redressait les douves sous presse, dans l’eau….Et il se flattait de travailler pour les siècles futurs. C’était toute une philosophie. Il disait que le bois de menuiserie, une fois coupé, ne meurt pas mais renaît à une vie nouvelle, comme l’homme après sa mort physique.
« Et comme il détestait le bois laqué ! ajouta un homme, pas très jeune lui non plus.
Il disait, je me souviens, que le bois aussi doit respirer. Tenez, plaisantait-il, je vais vous recouvrir de laque et dans une semaine, il faudra vous enterrer ! ».
La conversation s’interrompit brusquement.

« J’ai interdit à Jacques Le Difard et au jeune Thomas Bourdelet de tenter même de s’approcher de la fosse commune. Une victime, c’est assez pour aujourd’hui ».
« Vous avez eu raison, mon Révérend. La dernière tentative s’était soldée par la perte de trois des nôtres ».
Des gens entouraient encore le prêtre, mais l’assemblée commençait peu à peu à se disperser. Avant de partir, chacun s’agenouillait devant lui pour obtenir, comme dans l’ancien temps, sa bénédiction.
«Benedicat te omnipotens Deus… »(23)
Du latin ! Et du plus authentique. Cette langue que, d’après la tradition familiale, connaissait grand-père Patrice, mais dont son fils ne possédait plus que des  rudiments…
« Qui sont ces gens ? » demanda à voix basse Eugène Olivier.
« Comment, tu ne les as jamais rencontrés ? Nous partageons pourtant les mêmes abris. Plus exactement, cet abri leur appartient, mais ils nous en laissent aussi l’utilisation.
A charge de revanche, bien entendu. Mais eux, ils ne se battent pas contre les Sarrasins, ils ne font que célébrer la messe ».
« Pas étonnant, ce sont surtout des vieux, ils n’ont plus l’âge de se battre » .
« Non, tu ne comprends pas, ils ne veulent pas. Ils considèrent que le temps des Croisades ne reviendra plus. Qu’il n’y a plus rien de bon à attendre sur cette terre. Je ne sais pas comment t’expliquer ça si tu n’as jamais entendu parler de la Fin des Temps. La seule chose qu’ils désirent, c’est que, tant qu’il restera quelques chrétiens, la messe puisse être célébrée. A Paris, il y a trois communautés. Les chrétiens sont sortis des catacombes, et voilà qu’ils y sont revenus ».
« Et où vivent-ils ? »
« Dans le ghetto, ça va de soi ».
Eugène Olivier eut un haut-le-corps. Il fréquentait assidûment chacun des cinq grands ghettos de Paris, où vivaient les Français privés de leurs droits civiques pour avoir refusé la conversion à l’islam. Cette existence derrière les barbelés était sinistre et désespérée, mais beaucoup la choisissait, l’acceptant comme rançon au droit de rester fidèles à eux-mêmes. C’étaient un effroyable dénuement, la promiscuité, et, au moindre
faux pas, la mort de la main du premier policier venu qui considérait l’ « infidèle » comme un chien. Mais quel délice de pouvoir narguer l’appel criard du muezzin en sirotant sa tasse à la terrasse d’un café, en se disant que, quittant leurs demeures luxueuses, les collaborationnistes se rendaient précipitamment à « l’exercice de gymnastique ». Bien sûr,dans le ghetto aussi, il était mortellement dangereux de chercher à se procurer du vin, bien sûr, les femmes ne pouvaient sortir dans la rue qu’avec une écharpe jetée sur la tête et les épaules, sous peine d’être battue à mort par la police. Mais leurs visages restaient découverts ! Les habitants du ghetto demeuraient des Français. Ils enseignaient leurs enfants tant bien que mal, malgré la pénurie de livres : les albums d’Astérix, les aventures de Babar, tombés en lambeaux, se passaient de famille à famille jusqu’à ce qu’il devînt impossible d’y déchiffrer le moindre caractère. Parfois, une opération de fouilles s’abattait de façon imprévisible sur le ghetto, à la suite desquelles les maigres bibliothèques privées fondaient comme beurre au soleil. Mais il y avait bien pire. Était-ce planifié ou aléatoire, nul n’aurait su le deviner, il arrivait que la milice des bonnes mœurs s’en prenne à telle ou telle famille. D’abord l’imam s’invitait fréquemment, puis ses jeunes assistants, encore plus accrocheurs. C’était triste de voir la mine pétrifiée, les visages tendus des gens tombés dans cet engrenage. Ils savaient bien, et nul autour d’eux ne l’ignorait, que trois mois plus tard (étrangement trois mois jour pour jour),les voisins découvriraient au matin une camionnette pour déménager les nouveaux convertis dans un quartier musulman, ou alors, la porte grande ouverte sur un appartement dévasté et les volets condamnés avec des planches. Sur le seuil de ces maisons abandonné es, des adolescents se risquaient parfois à allumer une bougie.

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22-On donne ici une description de la barrette, coiffe du clergé catholique (l’équivalent de la skoufia des orthodoxes), actuellement pratiquement disparue dans l’Eglise catholique romaine.

23-Que Dieu Tout-puissant te bénisse (lat.)
29 mai 2016

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (21)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

Chapitre II

Valérie.
« Pauvre monsieur Simoulin ! ». Une très vieille dame vêtue d’un chemisier lilas qui faisait ressortir la blancheur de ses cheveux, parlait d’une voix égale, mais Eugène Olivier remarqua que son corps décharné était parcouru de frissons. « Depuis qu’il est veuf, il a oublié toute prudence. Ou plutôt, non, il n’a pas oublié mais il en a fait fi, comme on jette aux ordures une vieillerie inutile ».
« Nous nous sommes téléphoné avant-hier »,intervint avec douceur le vieillard aux cheveux longs. « Bien sûr, il comprenait qu’il aurait mieux valu attendre une semaine ou deux, mais il voulait tant que la cérémonie d’aujourd’hui puisse avoir lieu. Il savait que notre réserve de vin de messe était épuisée, que la dernière burette(19) avait été vidée au cours de la précédente messe.
Aujourd’hui, le prêtre aurait revêtu les ornements rouges,puisque c’est le jour où l’apôtre Jean(20) s’était préparé à recevoir le martyre ».
« Et moi qui l’avais pris pour un trafiquant du marché noir » souffla d’une voix blanche Eugène Olivier à l’oreille de Jeanne.
« Tu l’avais pris… » Jeanne serra les poings. « Tu…as vu ? Tu as vu quelque chose ? »
« Oui, il y a une heure ».
D’autres échangeaient quelques paroles. Certaines femmes pleuraient. Mais le prêtre, sans ajouter un mot, se retourna et se dirigea vers le mur du fond sur lequel était suspendu un crucifix. Comment Eugène Olivier avait-il pu ne pas le remarquer ? Et cette table recouverte d’un linge blanc, à hauteur de poitrine, bien sûr, c’était un autel. Le prêtre s’agenouilla. Le silence se fit,troublé seulement par le froisse ment des feuilles de petits livres ornés de signets, d’une multitude de rubans multicolores.
Eugène Olivier se félicita de ce silence qui lui donnait la possibilité de faire le clair en lui. D’où pouvait bien sortir ce prêtre ?
Et s’il y avait un prêtre, il y avait donc un évêque, et pour qu’il y ait un évêque, il faut aussi un pape. Mais il n’y avait plus de pape depuis longtemps. Le dernier avait renoncé au trône de Pierre dès 2031. Et cela faisait belle lurette qu’ils avaient rasé le Vatican, pour faire de ce lieu le dépotoir de Rome.(21)
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19-Pendant la messe, les catholiques utilisent deux flacons, pour l’eau et le vin, dont le contenu permet de remplir le calice. A la différence des orthodoxes, les prêtres catholiques se servent donc des burettes au cours de la célébration.
20-Le 6 mai, fête de saint Jean l’Evangéliste devant les Portes Latines de Rome. Arrêté sur l’ordre de Domitien, l’apôtre fut jeté dans l’huile bouillante, mais il sortit de la cuve sain et sauf. Il fut ensuite exilé dans l’île de Patmos. Le supplice eut lieu devant les portes de Rome nommées Portes Latines, d’où le nom de la fête. Le récit en est fait par saint Jérôme qui cite le témoignage de Tertullien.
21-Le cheick Youssef al Karadaoui a déclaré sur la chaîne Al Jazeera : « On demanda au Prophètequelle ville serait conquise la première : Constantinople ou Rome ? Il répondit :d’abord Constantinople. Reste la deuxième cité, nous espérons qu’elle tombera entre nos mains…Cela signifie, que nous reviendrons en vainqueurs dans cette Europe d’où l’on nous a chassés deux fois : la première, dans le sud de l’Andalousie, la deuxième à l’Est ». Bien entendu, il fut précisé que « cette fois l’Europe serait conquise non par le glaive, mais par la prière et l’idéologie ». Admettons, mais quelle différence pour nous que Rome tombe pacifiquement ou dans la violence ? (D’après Corriere della Sera, Une fatwa lancée contre Rome, la ville sera reconquise, 15 mars 2004. Publié sur le site www.inopressa.ru).
→ A Suivre
22 mai 2016

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (20)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Une porte dérobée, minuscule, s’ouvrit de l’autre côté de la salle. Un homme entra, à la vue duquel Eugène Olivier se convainquit que Jeanne, tout comme cet étrange et somptueux souterrain du temps d’une guerre virtuelle et tout le reste, n’était qu’un rêve.
Le nouveau venu était un prêtre, et même pas du genre de ceux qu’Eugène Olivier avait pu voir sur les photos rescapées des derniers jours où Notre-Dame était encore une église chrétienne, mais plus vrai que nature, comme si derrière cette porte d’acier on vivait toujours aux temps de Pie X(18). Les pans arrondis de la lourde soutane noire touchaient presque le sol, et il aurait été difficile d’établir à l’unité près si le nombre des petits boutons de tissu était bien de trente trois. Le prêtre était grand et blond, plutôt jeune, quoique vieilli par l’expression figée et même glaciale de son visage.
« La messe est annulée aujourd’hui, annonça-t-il d’une voix grave dans le silence qui s’était fait. Notre fournisseur de vin est tombé entre les mains des musulmans. Que Dieu ait son âme ».
Fin du Ier chapitre
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18-Pie X (Giuseppe Melchior Sarto, 1835-1914), pape de Rome (1903-1914). Né dans la famille d’un modeste employé. Après des études au séminaire de Padoue, ordonné prêtre en 1857. Durant dix-sept ans, curé de différentes paroisses. A partir de 1875, secrétaire diocésain et directeur du séminaire de Trezvio. En 1884, consacré évêque de Padoue, en 1893, cardinal, patriarche de Venise.
Après son élection au trône pontifical, Pie X lutta fermement contre les courants modernistes qui commençaient à se répandre dans le milieu des théologiens catholiques. Il désigna comme « la pire hérésie du XXe siècle » la doctrine selon laquelle, la catéchèse et les rites de l’Eglise devaient s’adapter aux besoins et exigences de l’homme moderne. Il fut canonisé par l’Eglise de Rome en 1954.
→ A suivre
15 mai 2016

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (19)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
« Je m’appelle Eugène Olivier » dit-il sans se redresser.
« Et moi, Jeanne ».
C’était la première fois qu’Eugène Olivier rencontrait une fille portant ce nom. Son père disait qu’il avait pratiquement disparu à la fin du XXe siècle, après avoir été longtemps le plus populaire. Les citadins, dont le nombre ne cessait de s’accroître alors, le méprisaient, le trouvant trop « campagnard », un peu niais. De leur côté, les paysans voulaient montrer qu’ils n’étaient pas ringards et qu’ils pouvaient très bien, eux aussi, appeler leur fille Renée ou Léonie. « L’abandon de ce prénom était déjà un symptôme du déclin de la France », disait son père. « Si nous avions eu une fille, nous l’aurions sûrement baptisée Jeanne. Mais, par malchance, tu n’as pas de sœur ».
« Tu as un prénom rare » dit Eugène Olivier. Ils se regardèrent et éclatèrent de rire, leurs fronts se touchant presque au dessus du coffre grossier. Mais celui-ci céda brusquement, glissant sur le côté comme s’il était monté sur des patins, ce qui était du reste le cas.
L’escalier que dissimulait une trappe ne ressemblait pas aux escaliers de bois habituels à Paris. C’était un assemblage de pièces métalliques légères qui frappait par son élégance d’un autre temps. Un simple escalier, mais sa conception cachait une pensée, depuis longtemps disparue et maintenant devenue indéchiffrable et inutile. Pourquoi les degrés carrés qui montaient en spirale autour d’un axe d’acier étaient-ils percés de trous symétriques en leurs extrémités ? Pourquoi les barreaux de la rampe se renflaient-ils et s’étranglaient-ils tour à tour ?
Jeanne et Eugène Olivier étaient debout à l’intérieur d’un sas métallique cubique éclairé par la lumière crue d’un tube à luminescence. Une pression sur le tableau de commande, et des panneaux blindés s’écartèrent comme les portes d’un ascenseur. Un bref passage donnait sur de nouvelles portes automatiques derrière lesquelles s’étirait un long couloir tortueux.
Non, ce refuge souterrain ne rappelait ni les égouts, ni un tunnel désaffecté du métro,
lieux humides et obscurs, grouillant de rats. Encore moins des catacombes antiques, comme il en existe dans le sous-sol de Paris, menant à une crypte, un cul de basse fosse ou un ossuaire. Un sol dallé de carreaux rouge cerise, sans aspérités, des murs lisses et gris, peut-être en béton, mais recouverts de peinture à l’huile. Une rangée d’ampoules, semblable à l’échine de ce corridor sinueux, qui diffusait au plafond une lumière anémique. Des portes profondément enfoncées dans des encadrements puissants.
« C’est la première fois que tu viens ici ? ». Dans la voix de Jeanne se devinait une nuance de forfanterie condescendante, comme si elle avait construit cet ouvrage de ses propres mains ou, tout au moins, le tenait d’un héritage vieux de trois générations.  « C’est chouette, non ? »
« C’est même trop chouette ». Pour la plus grande satisfaction de Jeanne, Eugène Olivier ne pouvait dissimuler sa surprise. « Mais qu’est-ce que c’est ? »

« Un abri souterrain. Affreusement vieux. Il a presque cent ans »
« Du temps de la deuxième guerre mondiale ? Quand il y avait Hitler ? » Eugène Olivier n’était pas fâché de faire étalage de ses connaissances historiques.
« Pas du tout, une vingtaine d’années plus tard ».
« De quelles bombes alors se protégeait-on ? » Pour la démonstration d’érudition, c’était raté. Et c’était deux fois plus désagréable maintenant d’avoir l’air d’un profane.
« D’aucunes bombes ». Jeanne marchait devant, et sa démarche légère et dansante la rajeunissait encore plus. « Simplement, on avait une peur bleue de la guerre atomique. A cette époque, beaucoup se creusaient des abris, comme ça, « au cas où », et voilà, ils servent maintenant. Il y a plusieurs accès ici. Sûrement, les co-propriétaires s’étaient cotisés, une dizaine de familles ».
L’étroit couloir aboutissait à une dernière porte métallique. De forme ovale, avec des prétentions à la même élégance lourdaude. Devant la porte, sur un tabouret, était posée une écuelle blanche pleine d’eau.
« L’eau, c’est pourquoi ? »
« On sait jamais, il y a peut-être des poissons ici ? » Et Jeanne se mit à rire de sa propre plaisanterie assez plate de gamine, qu’elle trouvait, visiblement, très spirituelle.
« Bon, allons voir les autres, ce serait pas gentil, tout de même, puisqu’on est là ».
La porte étouffait tous les bruits. A peine ouverte, leur parvint la rumeur confuse et retenue d’au moins une dizaine de voix. La pièce très vaste, meublée, on ne sait pourquoi d’un double rang de chaises et de bancs, était pleine de monde. Certaines personnes étaient assises, plongées dans la lecture d’un livre, d’autres, par petits
groupes discutaient à voix basse. Un grand vieillard dont les cheveux complètement gris, attachés sur la nuque en une petite queue à l’ancienne, le rendaient semblable à un notable du dix-huitième siècle, salua amicalement d’un signe de tête Jeanne et son compagnon. Il y avait un nombre important de personnes âgées. A l’étonnement d’Eugène Olivier, des enfants se trouvaient au milieu des adultes, et même des tout-petits d’à peine un an. Les enfants étaient étonnamment sages ou, si l’on veut, se comportaient normalement, à la différence stupéfiante des petits musulmans qui traînaient dans les rues. Un bambin de trois ans, assis par terre, s’amusait de peu : avec gravité, il enfilait des perles turquoises de différentes grosseurs. Le vêtement des femmes laissait apparaître un véritable assortiment d’aourat(17), elles récusaient même les sweaters ras du cou. Les dames âgées arboraient des corsages décolletés, les plus jeunes des chemises de sport à carreaux et des survêtements, faciles à se procurer dans les rayons pour adolescents.
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17-Aourat , parties du corps que les femmes doivent dissimuler : les jambes au dessus
de la cheville, les bras au dessus du poignet, les cheveux, etc…
8 mai 2016

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (18)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Le verrou une fois tiré, la fille contourna l’escalier et pénétra dans une petite véranda dont la porte donnait, évidemment, sur une cour intérieure. C’est là que l’on entrepose d’habitude les pots de fleurs, mais ici, étaient entassées des piles de vieux journaux, à côté desquels se trouvait un pack à peine entamé de bouteilles de « Perrier ».
« Tu as le cœur qui cogne rudement ! ». La fille, après avoir refermé d’un coup de talon la porte restée ouverte, extirpa une bouteille de l’emballage plastique. « Enlève cette saleté. Tu as soif ? »
« Non » fit Eugène Olivier d’une voix bizarrement enrouée. Il suivit la jeune fille dans la cour intérieure, jadis entourée d’une haie vive, maintenant desséchée, et remplacée, conformément aux convenances musulmanes, par un mur de béton qui la cachait au monde extérieur. Quelques végétaux, pyramidaux ou en boule, hirsutes, depuis longtemps délaissés par le sécateur, une pelouse, une porte dans le mur : celle d’un garage donnant sur la rue. Eugène Olivier – pourquoi donc ? -,avant de regarder la jeune fille avec plus d’attention, avait méticuleusement examiné les lieux.
C’était une fille d’environ seize ans, aux cheveux châtains ou plutôt auburn, légèrement ondulés, taillés aux ciseaux à la va-vite. Cette coupe la faisait ressembler à un jeune page du Moyen âge. D’ailleurs elle s’habillait aussi comme un garçon : des jeans délavés et une chemise à carreaux blancs et bleus aux manches retroussées jusqu’au coude et au col ouvert. Mais sa silhouette n’évoquait en rien celle d’un garçon. Encore adolescente, elle semblait plus replète qu’elle n’était en réalité.
« Détends-toi ». La fille décapsula la bouteille verte et but à même le goulot. « C’est l’endroit le plus sûr de Paris. Tu peux procéder à ton strip-tease ».

«Tout à fait ça », pouffa Eugène Olivier en se débarrassant de sa parandja . « Même si tu as des papiers en règle, qu’est-ce que tu vas faire de moi quand ils vont ratisser la quartier. Ils peuvent être ici dans un petit quart d’heure ».
«Dans un quart d’heure, nous ne serons plus là» dit la fille en souriant. Elle avait la bouche petite et garda l’ombre de son sourire aux coins des lèvres. Le cœur d’Eugène Olivier se mit à battre plus fort que tout à l’heure au milieu des débris de verre et du hurlement de la sirène. Il était encore sous le coup de la simplicité, du naturel de ses gestes, quand la petite main décidée s’était emparée avec autorité de la sienne, celle d’un inconnu, comme aurait pu le faire sa grand-mère quand il était gosse et pas du tout à la façon des autres filles de son âge. Bien sûr, elles aussi le faisaient, pour ne pas perdre l’occasion de se prouver à elles-mêmes qu’elles n’étaient pas de minables musulmanes. Mais en transgressant le harâm(16), elles restaient intérieurement tendues car elles ne pouvaient s’empêcher de penser au risque encouru, et leurs gestes s’en trouvaient contraints. Alors qu’elle avait saisi sa main, absolument comme si de rien n’était. Sans se douter de la tempête qu’elle avait suscitée, la jeune fille, debout devant lui, finissait tranquillement de boire sa bouteille pétillante de « Perrier ». Le menton renversé en arrière, le bouton blanc à moitié arraché du col ouvert ne tenant plus qu’à un fil, et ce mouvement du bras qui, dégageant le tissu de la chemise, ne la issait aucun doute sur le fait qu’elle ne portait pas de soutien-gorge.
Eugène Olivier avait parfois séjourné dans des endroits où les musulmans autorisaient encore les femmes à découvrir dans la rue le haut de leur visage. Il n’était pas près d’oublier les yeux des musulmanes avec leurs cils faits au rimmel ou carrément postiches, le contour souligné au crayon, les paupières ombrées de fard argenté, pailleté ou à reflets. De la pudeur et de la modestie, on en remarquait chez elles à peu près autant que de respect des lois chez un truand invétéré croupissant dans un cachot protégé par des fils électriques à haute tension. A dire vrai, rien qu’avec ces yeux, les femmes paraissaient plus dévergondées que si elles avaient été complètement nues. Mais de cette gamine, au cou et aux bras découverts, avec sa petite poitrine qui tendait déjà la chemise devenue étroite, émanait une impression de pureté intérieure.
Elle but encore une gorgée. Eugène Olivier aurait bien voulu finir après elle, et pas seulement par soif, cette bouteille qu’il venait sottement de refuser.
« Dis donc, j’ai pas le nez au milieu de la figure ou quoi ? »
Et elle envoya la  bouteille vide dans la poubelle en bois qui était là, posée par erre. « Il faut y aller ! »
En d’autres circonstances, Eugène Olivier aurait eu tôt fait de comprendre qu’à partir de cette cour, un passage donnait accès au réseau des collecteurs souterrains ou au labyrinthe du métro abandonné (comme c’était actuellement le cas pour une ligne sur deux). La jeune fille se dirigea vers le garage. Il était occupé par une Citroën vieux modèle qui ne prenait pas beaucoup de place. La fille se mit en devoir de faire glisser un coffre à outils appuyé contre le mur du fond. Eugène Olivier, qui l’avait suivie, se pencha pour l’aider. Le coffre résistait, comme s’il contenait des outils de fonte.
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16-Hâram, interdit,en terre d’islam.
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