5 juin 2016
La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (22)
Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Le bambin ne cessait de jouer avec ses perles. Mais comment la petite croix au milieu des perles avait-elle pu échapper à l’attention d’Eugène Olivier ?
Maintenant, tout lui apparaissait sous un jour nouveau. Les estampes sur les murs représentaient un Chemin de Croix. Un crochet soutenait une cassolette pyramidale, c’était un encensoir argenté, demeuré aujourd’hui sans usage. Le chœur, que l’inadaptation des lieux avait privé de sa surélévation naturelle, était séparé par une clôture symbolique : à droite et à gauche, un couple de minces poteaux sur un socle, reliés entre eux par un cordon.
Et quelle merveille, si l’on voulait bien y regarder de près, que le bonnet du prêtre !
De semblables, on n’en portait déjà plus au milieu du XXe siècle, même les lefébvristes y avaient renoncé si l’on en juge par les photographies d’époque. Un bonnet noir, carré comme une boîte à coton, chaque arête étant surmontée d’une corne arrondie. Non, quatre arêtes, mais trois cornes seulement, sur la quatrième reposait un pompon de laine noire(22). Le prêtre, à certains moments, enlevait son bonnet, le serrait contre sa poitrine, s’inclinait et le reposait sur sa tête.
Dans le silence recueilli, les sanglots étouffés s’apaisaient peu à peu. Combien de temps ce silence se prolongea-t-il, chargé pour chacun de préoccupations, de soucis étrangers à Eugène Olivier ? Enfin, le prêtre se leva.
« Il adorait travailler le bois de chêne, monsieur Simoulin, dit Jeanne sans s’adresser à personne en particulier. C’est lui qui avait tout fait dans leur ferme, les portes, le mobilier ».
« Et le plus difficile, c’était de se procurer le bois, reprit en souriant le vieillard aux cheveux longs. Il y a bien un siècle que les fabricants se servent de bois vert même pour menuiser les meubles les plus précieux. En séchant, ils se craquellent. C’est pourquoi Simoulin rachetait les tonneaux de cidre hors d’usage et en redressait les douves sous presse, dans l’eau….Et il se flattait de travailler pour les siècles futurs. C’était toute une philosophie. Il disait que le bois de menuiserie, une fois coupé, ne meurt pas mais renaît à une vie nouvelle, comme l’homme après sa mort physique.
« Et comme il détestait le bois laqué ! ajouta un homme, pas très jeune lui non plus.
Il disait, je me souviens, que le bois aussi doit respirer. Tenez, plaisantait-il, je vais vous recouvrir de laque et dans une semaine, il faudra vous enterrer ! ».
La conversation s’interrompit brusquement.
« J’ai interdit à Jacques Le Difard et au jeune Thomas Bourdelet de tenter même de s’approcher de la fosse commune. Une victime, c’est assez pour aujourd’hui ».
« Vous avez eu raison, mon Révérend. La dernière tentative s’était soldée par la perte de trois des nôtres ».
Des gens entouraient encore le prêtre, mais l’assemblée commençait peu à peu à se disperser. Avant de partir, chacun s’agenouillait devant lui pour obtenir, comme dans l’ancien temps, sa bénédiction.
«Benedicat te omnipotens Deus… »(23)
Du latin ! Et du plus authentique. Cette langue que, d’après la tradition familiale, connaissait grand-père Patrice, mais dont son fils ne possédait plus que des rudiments…
« Qui sont ces gens ? » demanda à voix basse Eugène Olivier.
« Comment, tu ne les as jamais rencontrés ? Nous partageons pourtant les mêmes abris. Plus exactement, cet abri leur appartient, mais ils nous en laissent aussi l’utilisation.
A charge de revanche, bien entendu. Mais eux, ils ne se battent pas contre les Sarrasins, ils ne font que célébrer la messe ».
« Pas étonnant, ce sont surtout des vieux, ils n’ont plus l’âge de se battre » .
« Non, tu ne comprends pas, ils ne veulent pas. Ils considèrent que le temps des Croisades ne reviendra plus. Qu’il n’y a plus rien de bon à attendre sur cette terre. Je ne sais pas comment t’expliquer ça si tu n’as jamais entendu parler de la Fin des Temps. La seule chose qu’ils désirent, c’est que, tant qu’il restera quelques chrétiens, la messe puisse être célébrée. A Paris, il y a trois communautés. Les chrétiens sont sortis des catacombes, et voilà qu’ils y sont revenus ».
« Et où vivent-ils ? »
« Dans le ghetto, ça va de soi ».
Eugène Olivier eut un haut-le-corps. Il fréquentait assidûment chacun des cinq grands ghettos de Paris, où vivaient les Français privés de leurs droits civiques pour avoir refusé la conversion à l’islam. Cette existence derrière les barbelés était sinistre et désespérée, mais beaucoup la choisissait, l’acceptant comme rançon au droit de rester fidèles à eux-mêmes. C’étaient un effroyable dénuement, la promiscuité, et, au moindre
faux pas, la mort de la main du premier policier venu qui considérait l’ « infidèle » comme un chien. Mais quel délice de pouvoir narguer l’appel criard du muezzin en sirotant sa tasse à la terrasse d’un café, en se disant que, quittant leurs demeures luxueuses, les collaborationnistes se rendaient précipitamment à « l’exercice de gymnastique ». Bien sûr,dans le ghetto aussi, il était mortellement dangereux de chercher à se procurer du vin, bien sûr, les femmes ne pouvaient sortir dans la rue qu’avec une écharpe jetée sur la tête et les épaules, sous peine d’être battue à mort par la police. Mais leurs visages restaient découverts ! Les habitants du ghetto demeuraient des Français. Ils enseignaient leurs enfants tant bien que mal, malgré la pénurie de livres : les albums d’Astérix, les aventures de Babar, tombés en lambeaux, se passaient de famille à famille jusqu’à ce qu’il devînt impossible d’y déchiffrer le moindre caractère. Parfois, une opération de fouilles s’abattait de façon imprévisible sur le ghetto, à la suite desquelles les maigres bibliothèques privées fondaient comme beurre au soleil. Mais il y avait bien pire. Était-ce planifié ou aléatoire, nul n’aurait su le deviner, il arrivait que la milice des bonnes mœurs s’en prenne à telle ou telle famille. D’abord l’imam s’invitait fréquemment, puis ses jeunes assistants, encore plus accrocheurs. C’était triste de voir la mine pétrifiée, les visages tendus des gens tombés dans cet engrenage. Ils savaient bien, et nul autour d’eux ne l’ignorait, que trois mois plus tard (étrangement trois mois jour pour jour),les voisins découvriraient au matin une camionnette pour déménager les nouveaux convertis dans un quartier musulman, ou alors, la porte grande ouverte sur un appartement dévasté et les volets condamnés avec des planches. Sur le seuil de ces maisons abandonné es, des adolescents se risquaient parfois à allumer une bougie.
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22-On donne ici une description de la barrette, coiffe du clergé catholique (l’équivalent de la skoufia des orthodoxes), actuellement pratiquement disparue dans l’Eglise catholique romaine.
23-Que Dieu Tout-puissant te bénisse (lat.)





