Et la famille Lévêque avait sa tradition. Il faut reconnaître qu’elle donnait des religieuses, mais pas très fréquemment. Quant aux hommes, ils entraient dans les ordres de façon exceptionnelle. Les gènes familiaux étaient par trop enracinés dans l’action.
Cependant, de génération en génération, l’usage voulait que le chef de famille, le jour des grandes fêtes religieuses, revêtît le surplis par-dessus un élégant trois pièces pour servir la messe à Notre-Dame. Les Lévêque, de père en fils, étaient servants d’autel à Notre-Dame. Ce privilège leur revenait cher. Les Lévêque ne lésinaient pas pour leur cathédrale, qu’il s’agît de la restaurer, de contribuer à ses bonnes œuvres ou de renouveler la garde-robe sacerdotale. Cela aussi faisait partie des traditions. L’arrière arrière grand-père, Antoine-Philippe, était servant(7) à l’époque de Vatican II(8). Parmi ses connaissances de longue date, jeunes ou vieux, beaucoup avaient rejoint, dans les années soixante-dix, les Vacantistes(9) que dirigeait alors monseigneur Marcel Lefébvre(10) Les fidèles plutôt conservateurs ne purent se résigner à la «démocratisation » de la messe, à l’exclusion du latin, au remplacement des anciens autels.
________________
7) Ministrant(rus. du latin minister, serviteur). Dans la religion catholique, laïc assistant le prêtre durant les offices.
8) Le Concile Vatican II (1962-1965) avait été convoqué pour l’élaboration et l’instauration d’un programme de « rénovation » de l’Eglise catholique romaine. Beaucoup des positions adoptées par le Concile s’inscrivaient dans un courant de modernisation touchant aux aspects dogmatiques, canoniques et rituels du catholicisme. Ces positions différaient radicalement du magistère catholique traditionnel. Le Concile proclama une égalité de fait entre le catholicisme et les autres confessions chrétiennes, posant ainsi les bases d’une évolution vers un œcuménisme catholique (ce qui revenait pratiquement à nier l’authenticité doctrinale de l’Eglise catholique elle-même). Il reconnut également, comme dignes d’estime et porteuses d’éléments de sainteté et de vérité, les religions non-chrétiennes (le bouddhisme, l’islam, le judaïsme et même le paganisme), affirmant le droit de l’homme à la liberté religieuse (ce qui rendait impossible l’action missionnaire et l’apostolat chrétien), etc…Sur le plan du rite, le Concile cautionna une réforme liturgique qui rendait méconnaissable le rite catholique ancien dans son ensemble. Les fidèles, refusant les décisions du Concile et les nouvelles réformes, se séparèrent à des degrés divers de l’Eglise catholique « officielle », et furent désignés sous le nom de traditionalistes ou d’intégristes.
9) Eugène Olivier était trop jeune pour être bien informé sur ces lointainsévènements. L’archevêque Marcel Lefèvre n’a jamais été à la tête des Vacantistes. Le nom donné à ce courant vient de ce que ses membres, devant la nature hérétique des réformes du Concile, avaient considéré le Saint-Siège comme « vacant », c’est-à-dire avaient cessé de reconnaître comme légitimes les nouveaux papes de Rome. Cependant, les traditionalistes, qui, par la suite, reçurent le nom de Lefébvristes, se distinguaient par une approche plus souple du problème. Ils avaient bien proclamé que le Saint-Siège était tombé dans l’hérésie, mais ils ne niaient pas sa légitimité. Néanmoins au sein des
nombreuses ramifications de l’opposition catholique des Vacantistes, il ne se trouva aucune figure comparable à celle de Marcel Lefèbvre par la piété et le charisme. Peut-être est-ce la raison pour laquelle le mouvement des traditionalistes fut le plus puissant et le plus populaire. Mais il aurait été difficile d’exiger d’un garçon de dix-huit ans qu’il soit, soixante-dix ans plus tard, au fait de ces nuances historiques.
10) Lefèbvre, Marcel (1905-1991), archevêque catholique, organisateur et leader spirituel du courant le plus important au sein du traditionalisme catholique. Né dans une famille profondément religieuse. Son père, René Lefèbvre, industriel, est mort en 1944 dans un camp de concentration. Par la suite,son frère est devenu prêtre missionnaire en Afrique, et ses trois sœurs, moniales. Il reçut sa formation initiale au collège jésuite du Sacré-Cœur, puis fut étudiant au séminaire français de Rome et à l’Université papale grégorienne. Il acheva ses études avec le double grade de docteur en philosophie et en théologie. Ordonné prêtre en 1929. De 1932 à 1945, il exerça le sacerdoce et s’adonna à la mission au Gabon (Afrique équatoriale). En 1947, élevé à l’épiscopat, et en 1948, nommé vicaire apostolique pour toute l’Afrique francophone. En 1955, il devient le premier archevêque de Dakar (Sénégal) dont il créa pratiquement le diocèse. Grâce essentiellement à son action missionnaire, le nombre de catholiques africains augmenta de deux millions et le nombre de prêtres africains de presque mille. En 1962, monseigneur Lefèbvre quitta le Sénégal, laissant son siège épiscopal à un évêque africain qu’il avait lui-même consacré. Il fut alors nommé archevêque de Tulle. Il participa aux travaux du Concile Vatican II, où il prit la tête du groupe des opposants à la « rénovation » de l’Eglise catholique romaine, qui désiraient rester fidèles à la doctrine et au rite catholiques traditionnels. En 1968, il fut contraint de prendre sa retraite et se fixa à Rome. En 1969,à la demande d’un groupe de séminaristes souhaitant recevoir une formation catholique traditionnelle (et non réformée), Mgr Lefèbvre fonda la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X et ouvrit un séminaire à Ecône (Suisse), puis à Flavigny, en France. Les prêtres et séminaristes, membres de la Fraternité, rejetaient les réformes rituelles et dogmatiques instituées par le Concile Vatican II. En 1974, Mgr Lefèbvre signa une Déclaration, dans laquelle il refusait de « suivre Rome dans ses aspirations néo-modernistes et néo-protestantes », tout en soulignant que les membres de la Fraternité n’avaient pas l’intention de se séparer du pape et de l’Eglise catholique. Le Vatican lui répondit par une interdiction d’ordonner des prêtres, interdiction à laquelle il ne se soumit pas. En 1988, vu son grand âge et l’approche de la mort, Mgr Lefèbvre et son compagnon de lutte Mgr Antonio de Castro-Meyer prirent la décision de consacrer des évêques pour leur succéder. Sans avoir reçu l’accord du Vatican, le 30 juin 1988, Mgrs Lefèbvre et de Castro-Meyer consacrèrent quatre évêques, non légitimés par le pape, pour les besoins de la Fraternité. Le 2 juillet 1988, le pape Jean-Paul II excommunia Mgr Lefèbvre et ses partisans, mais les « lefèbvristes » eux-mêmes refusèrent de reconnaître la validité de cette excommunication et rejetèrent les accusations de schisme. Aujourd’hui encore, ils se considèrent toujours comme membres de l’Eglise catholique.