21 février 2016
La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (7)
Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
« Un chien d’infidèle ! »
« Maintenant, on va lui en faire voir avec son vin !! Le chien ! » blaguaient les adolescents.
Cependant, les policiers faisaient descendre le prisonnier. C’était un homme âgé, mais d’apparence encore juvénile, plein de force à en juger par sa démarche et par son visage bronzé, sec mais robuste, avec des muscles d’acier que l’on devinait sous la chemise de flanelle délavée. Son bleu de travail en jean était décoloré par l’usure et le soleil avait à moitié effacé sur sa casquette de base-ball grise le logo de compétitions sportives depuis longtemps interdites. Un paysan, à n’en pas douter, même si l’on ignorait qu’il fût vigneron. Où le conduisait-on de la sorte ?
Apparemment vers un poteau de béton, incongru et fraîchement dressé sous la voûte de l’Arc.
« Kiamran, eh, Kiamran, ça va commencer ! ». Un adolescent en chemise hawaïenne bariolée, visiblement drogué, se jeta on ne sait pourquoi vers un des conteneurs métalliques et se mit à en extirper des pierres, une, deux, plusieurs pierres de la grosseur d’une belle pomme. Peut-être croyait-il vraiment qu’il s’agissait de pommes? Il avait de drôles d’yeux blancs.
L’adolescent, maintenant de la main gauche les pierres contre sa poitrine, continuait à en faire provision. En se penchant maladroitement il laissa tomber un pavé sur ses pieds. Mais au lieu que la douleur le fasse jurer, il se mit à sourire béatement comme s’il entendait des voix. Il avait eu le temps de fumer plus d’un joint depuis ce matin !
« Eh, laisse la place, tu as fait le plein ! » La bonne femme en bleu, bousculant l’adolescent, se mit elle aussi à amasser des pierres dans les plis de sa parandja dont elle se servait comme d’un tablier. Ce fut ensuite le tour de deux gamins plus jeunes de bourrer les poches de leurs pantalons, Puis d’un gros type, qui serrait son cigare entre les dents pour avoir les mains libres, puis d’une fillette toute jeune, encore non voilée.
Ils n’avaient tout de même pas pu se shooter tous en même temps !
Depuis l’âge de douze ans, Eugène Olivier se considérait comme un combattant, et c’est bien ce qu’il était en réalité. Voilà pourquoi, il n’hésita pas à regarder honnêtement en face ce qu’un autre, dans sa mauvaise foi de petit-bourgeois paisible, se serait masqué en l’enveloppant de termes plus décents. Et il eut peur.
La vérité rebondissait comme un ballon qui ne veut pas entrer dans les buts. Elle était pourtant si évidente, si simple qu’elle crevait les yeux. Mais il ne réussissait pas à l’admettre. Du calme, mauviette ! Il faut se prendre en main et constater immédiatement ce qui se passe. Il faut cesser de refuser de comprendre. C’est inadmissible.
Zeïnab hésitait. Elle aussi avait envie de ramasser des pierres. Il suffirait après de se nettoyer les mains avec les lingettes parfumées qu’elle portait toujours sur elle, mais le problème c’étaient les ongles qu’elle avait si joliment laqués juste la veille. Quel gâchis !
On aurait pu, du reste, proposer contre paiement des projectiles plus commodes pour les gens de qualité. Ou tout au moins envelopper ces pierres de cellophane propre. Son mari avait raison. Pour mendier une augmentation des aides sociales ou pour se plaindre du chômage, ils étaient forts. Mais se retrousser les manches au bon moment pour se faire de l’argent, pas question, ils ne pensent qu’à s’amuser. Pourquoi était-elle condamnée soit à s’abstenir, soit à être ravalée au rang de cette pauvresse en parandja bleu sale toute rapiécée ?





