17 janvier 2016
La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (2)
Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Mais maintenant, Sonia ne s’installerait pas en Angleterre. Il est même douteux qu’elle souhaite un jour y remettre les pieds. Il n’a pas le droit de l’emmener loin d’ici,mais il vaudrait pourtant mieux pour elle ne pas s’y trouver, ne pas dévisager d’un regard glacé sous le pli des paupières la face de leurs compatriotes, Russes ou, ce qui était encore plus navrant, Juifs, bien que depuis longtemps, dans son for intérieur, il eût cessé de se considérer du même sang qu’eux. Maintenant, il se sentait proche seulement de ces Juifs qui n’étaient pas ses compatriotes, du moins pas pour le moment. Et cette pensée, comme elle le hantait souvent : vendre son affaire, prendre Sonia avec lui, et filer de l’autre côté des mers. Sans doute, ce n’était pas un havre de paix, mais, là-bas, elle retrouverait la quiétude, surtout quand elle serait appelée sous les drapeaux, dans trois ans, comme toutes les filles du pays. Mais la prendrait-on seulement dans l’armée ? La question était problématique. Non, il valait mieux ne pas partir, les choses, semblait-il, commençaient à changer dans le bon sens. Et, d’ailleurs, toutes ces pensées étaient dérisoires, une seule chose comptait : il n’avait pas le droit de l’emmener loin d’ici, loin de ces visages qu’elle connaissait tous parfaitement pour les avoir vus à la télévision, car elle n’était pas fille à regarder les chaînes musicales.
Effectivement Sonia les connaissait grâce à la télévision, mais elle ne les avait jamais vus réunis en un même lieu. Ils se tassaient ici, sous l’objectif avide des caméras, excités comme des supporters après un match. Par exemple, ce député au physique rustaud, accouru au premier signal. Dans les clips de campagne législative il avait tenté de jouer aussi sur son patronyme d’origine paysanne : il s’affichait tantôt au milieu de vaches, tantôt avec sa vieille « maman » en jaquette et fichu en poil de chèvre. On raconte qu’il y a quelques années, Sonia était encore petite, il avait dépouillé, pour ne pas dire pire, une centaine d’orphelins de son âge. Les employés de l’ambassade des Etats-Unis avaient passé toute une nuit à faire des paquets d’aide humanitaire pour profiter d’un avion vide qu’il avait mobilisé pour lui tout seul aux frais du gouvernement. Mais, au matin, ledit député avait balancé toutes ces caisses sur le tarmac, la place lui étant nécessaire pour charger des équipements sanitaires destinés à sa résidence secondaire. Cela avait fait du bruit dans la presse, mais ne l’avait pas empêché de rester un député prospère. « Nos enfants n’ont que faire des aumônes des étrangers ! » avait-il déclaré aux journalistes de télévision qui le pressaient de questions. Cette fois ci, il avait pris l’avion pour vérifier sur place si les conditions d’incarcération répondaient à toutes les normes de confort qu’était en droit d’attendre le détenu. « Rien à dire, il a tout ce qu’il faut, bon,la télé, une douche »expliquait-il aux journalistes dans un langage rudimentaire qu’il complétait par des gestes destinés à décrire les lieux.








