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27 mai 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (121)

« Je ne vais pas te tuer. Si tu avais été mon frère, je l’aurais fait sans doute. Mais là….Non, je vais te conduire où il convient. Mais ne te fais pas trop d’illusions, en fin de compte ça m’étonnerait que quelqu’un ait pitié de toi. Il faut que les choses suivent leur cours, dans l’intérêt de la cause. Le reste m’est indifférent. Allez, ouste ! ». Et Maurice donna une bourrade dans le dos de son prisonnier avec le canon de sa mitraillette.
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Avec son trophée à la bretelle, Eugène Olivier dévalait l’escalier de pierre en spirale qui l’aspirait comme le tourbillon d’un entonnoir. Il pensait, avec une pointe d’envie, que son grand-père Patrice avait gravi ces marches plus de cent fois. Il aurait été curieux de savoir s’il savait aussi sonner les cloches, au moins un peu. Lui, à sa place, c’est sûr qu’il aurait tout fait pour apprendre.
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« Ils passent à l’attaque ! Ils vont nous donner l’assaut ! ». En quelques heures, la voix de l’imam Movsar-Ali s’était complètement éraillée. « Ils attaquent ! Les maquisards attaquent, les kafirs attaquent ! Et ces fils de Satan, là-bas, à l’Etat-major, au gouvernement, sont encore incapables de rien entreprendre ! ».
« Mais les nôtres aussi attaquent, très honorable Movsar-Ali » s’enhardit à faire observer un jeune gardien de la vertu.
« D’ici, on entend bien qu’on se bat ».
« Les nôtres attaquent ?! Tu veux dire qu’ils ont battu en retraite dès que le jour est tombé, et, depuis, pas un seul coup de feu ! Et c’est précisément le moment que les kafirs ont choisi pour nous tomber dessus ! ».
Décidemment, l’imam de la mosquée Al-Franconi n’était pas d’humeur à écouter des paroles de réconfort.
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« J’aimerais bien savoir où est passé le fameux sniper au fusil thermique », lança gaiement Paul Germy au moment où il courait à découvert, lors d’une sortie de routine. Bien sûr, les balles crépitaient sur les pavés, mais seuls les ricochets étaient à redouter, car, dans la nuit, les assiégés tiraient au hasard.
« Pourquoi, il te manque ? ».
« Pas vraiment ! ». Paul ne savait même pas à qui il venait de répondre, mais c’était sans importance. Roger Moulinier tira une grenade de sa poche.
« Je vais tout seul jusqu’à la façade ! Vous allez voir, je vais vous ouvrir les portes dans la plus pure tradition britannique des majordomes stylés ! ».
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Il ne lui restait plus que quelques marches à descendre. Tout allait dépendre de la chance. Les antiques verrous intérieurs étaient coulés dans le bronze, et les vantaux taillés dans un bois de chêne si solide qu’il aurait fallu être idiot pour songer à les barricader davantage. Dans quelques secondes, il allait pouvoir ouvrir tout grand le portail. Ce n’était qu’une question de chance. Roger Moulinier fixait sa grenade au battant du portail. Voilà qui était fait ! Il détala aussitôt le long du mur, en prenant ses jambes à son cou, c’est le moins qu’on puisse dire ! Une explosion retentit.
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Movsar-Ali, recroquevillé sur un divan du salon, voyait s’écrouler avec horreur la pile de livres édifiée derrière la fenêtre. Il y a une minute, elle servait encore d’abri au policier embusqué là avec son fusil. Mais, dans la mosquée, il y avait maintenant beaucoup moins de policiers et de fusils que de fenêtres. Ces livres n’étaient pas tombés tout seuls. Leur chute fut immédiatement suivie par l’apparition d’un maquisard sur le rebord de la fenêtre. Lequel, sans accorder un regard à l’imam, jeta un coup d’œil circulaire, puis se pencha vers l’extérieur pour tirer à lui un deuxième homme, vraisemblablement celui qui l’avait aidé à se hisser en le prenant sur ses épaules. Ils sautèrent ensemble sur le plancher de l’appartement. Ici et là, dans la pénombre de l’énorme édifice, des coups de feu claquaient en salves désordonnées.
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En entendant le fracas de l’explosion, Eugène Olivier, oubliant toute prudence, déboula de la cage d’escalier. Il faillit recevoir sur lui les battants qui s’effondraient du portail du Jugement Dernier. Roger Moulinier se tenait dans l’encadrement béant.
« Lévêque !! Mais d’où sors-tu ?! Tu n’étais pas avec nous dans le commando d’assaut ! ».
« Et ça, tu l’as vu ? » répondit Eugène Olivier en brandissant son trophée.
« D’accord, je comprends maintenant la disparition du sniper! Et nous qui nous torturions les méninges ! ».
Roger épaula : un groupe de cinq ou six policiers se dissimulait dans une galerie latérale. Notre-Dame était maintenant envahie par les maquisards, et, cependant les choses allaient moins vite que nécessaire. Les tréfonds de l’antique cathédrale recélaient trop de recoins, autant de caches idéales qu’il fallait sonder. Les musulmans s’étaient retranchés dans les tribunes réservées aux femmes, dans les appartements de l’imam, dans le chœur et dans la crypte. Le plus facile – cela prit moins d’une heure – fut d’éliminer ceux qui trahissaient leur présence par des tirs. Mais , pour que la messe pût être célébrée sans problème, il fallait passer au peigne fin l’immense sanctuaire, comme une toison pouilleuse. Pendant longtemps, des tirs isolés et des cris retentirent encore ici et là, parfois à une demi-heure d’intervalle.
20 mai 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (120)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Michelle aussi se hâtait, secouée de sanglots, essuyant de la main les larmes qui ruisselaient sur son visage. Elle avait les doigts engourdis et douloureux. Durant plus d’une heure, elle avait serré les mains de Philippe-André Brisseville dans les siennes, avant qu’il n’expulse dans un spasme incroyablement douloureux son dernier soupir. Après quoi, ses lèvres bleuies étaient devenues violettes et, sur son front, les veines gonflées avaient noirci. Ses poumons n’avaient pas résisté à la fumée et aux émanations toxiques du brasier. Comme il avait souffert, ce pauvre monsieur Brisseville ! Ce ne fut pas le cas de Michelle. Elle trébucha soudain sur ses talons-aiguilles, s’affaissa d’abord sur les genoux, puis tomba sur le dos, le tout en moins d’une minute.
« On peut trouver, peut-être, ce qu’il faut dans son sac. Tu piges quelque chose à la médecine ? ». Un adolescent de quinze ans, qui occupait avec Jeanne une position de défense depuis le début des combats, Arthur, avait bondi vers Michelle écroulée au pied de la barricade.
« Plus besoin de piger quoi que ce soit » . Jeanne appuya délicatement, mais sans précautions inutiles, la tête bouclée de Michelle contre la racine d’un platane. « Regagne ton poste de tir et ne te fais pas de souci. Pour elle, c’est un jour de fête ».
*
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La première attaque s’était soldée par un échec. Les maquisards tiraient maintenant dans le dos des fuyards, et, bientôt, ce fut de loin, juste par mesure d’intimidation. Sur le pont, il n’y avait plus un seul soldat en uniforme bleu qui se tînt sur ses deux jambes.
« Nous avons encore quelques heures devant nous ». La Rochejaquelein s’essuya le front d’un revers de main, ce qui lui donna tout d’un coup la tête d’un fêtard le jour de Mardi-Gras. « Sainteville, méchant petit cochon, arrête de me fourrer ce miroir sous le nez. Revisse le plutôt à sa place, on en a besoin pour des choses plus sérieuses. Et puis, tu ferais mieux de te regarder. Ah, j’y pense, Maurice, tu sais où sont entreposées les boîtes d’aliments pour chiens ? Tu devrais y envoyer quelqu’un. M’est avis qu’il ne serait pas inutile d’en disposer en core quelques unes dans cette ferraille calcinée ».
« Je m’en occupe, La Rochejaquelein. Arthur ! Ramène du dépôt cinq ou six mines de plus ».
Ayant accompagné du regard le gamin qui démarrait en trombe, Maurice Loder décida de ne pas perdre de temps. Disposer les mines à même des carcasses de voitures noircies, sur lesquelles le moindre fil électrique se distingue nettement, lui semblait risqué. Autant rechercher, en attendant, un endroit plus discret. La kalachnikov à la bretelle, Maurice escalada les tas de sable et de ciment. Sur le pont, il n’y avait plus que des cadavres d’ennemis. De la charogne pour les corbeaux, pensa-t-il. Parvenu tout près de la casse improvisée, Maurice se mit sur le qui-vive. Venu du fond de l’amas de tôles, il avait perçu comme un frémissement et entrevu un bout d’étoffe bleue. Un individu tentait de s’extirper de l’enchevêtrement, pour filer naturellement en direction de la Seine.
« Ecoute, ordure ». A tout hasard, Maurice s’adressa à lui en sabir français. « Pour sortir, tu vas sortir, mais pas de ce côté, plutôt de l’autre. Et ne t’avise pas de faire un geste douteux ou d’essayer de tirer. De toute façon, tu ne peux pas me voir depuis ta niche carbonisée, mais moi, au moindre mouvement, je te transforme en passoire ».
Abdoullah s’extrayait lentement, très lentement de sa cachette pour retarder au maximum le moment de l’inévitable rencontre, mais il n’osait pas ruser avec le maquisard. Il avait beau lambiner, le temps filait à toute allure. Ses bottes touchèrent l’asphalte, et il fallut bien abandonner cette planque providentielle. Il ne restait plus qu’à le livrer aux supérieurs pour le soumettre à un interrogatoire, bien que l’envie fût grande de le cribler de balles sur place. Mais, dans le temps, semblait-il, on baptisait « langue » des types comme ça, et on les jugeait précieux.
« Mau- Mau- rice ! » s’exclama la « langue» d’une voix plaintive qui tremblait de joie. Le visage de Loder, devenu gris, se pétrifia. Lui-même, en frissonnant des pieds à la tête, se mit à scruter du regard sa nouvelle capture.
« Rends toi compte, Maurice, j’étais chauffeur », dit Abdoullah que la jubilation rendait volubile. « Oui, chauffeur ! Et, sans crier gare, ils m’ont enrôlé dans l’armée, et, en plus, pour m’envoyer ici ! Je ne voulais pas, tu sais bien toi, Maurice, que jamais de la vie je n’aurais voulu une chose pareille ! ».
« Je sais, tu tiens trop à ta peau ». Loder parlait d’une voix blanche. « Mais voilà, elle va en prendre un sacré coup, ta peau. Au moment où tu passais chez les salauds, ils emmenaient maman à la fosse commune ».
« Mais qu’est-ce que je pouvais y faire ? C’est elle qui ne voulait rien entendre, elle ne voulait pas ! Elle s’est entêtée à refuser l’islam ! Maurice, tu ne vas pas me tuer, dis ? Tu es mon frère, souviens-toi ! ».
« Il y a frère et frère. Il ne t’est jamais venu à l’esprit que, dans certains cas, Abel pouvait tuer Caïn ? ».
« Pas ça, Maurice ! Maurice, pas ça ! Tu sais bien que nous sommes frères, toi et moi ! ».
« Frères…. ». Le visage décomposé de Loder faisait peur à voir, mais il parlait d’une voix lente et posée, comme quelqu’un qui se concentre sur un épineux problème de conscience. « Peut-être, en effet, Abel et Caïn n’ont rien à voir dans cette affaire. C’est vrai, Caïn s’appelait Caïn et Abel, Abel. Ce sont des évidences difficiles à nier. Mais moi, je n’ai jamais eu de frère portant le nom d’Abdoullah. Non, nous ne sommes pas frères ».
« Ne me tue pas ! ».
13 mai 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (119)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Chapitre 17
L’assaut au cœur de l’assaut. Les flammes léchaient encore les carcasses calcinées des voitures, mais le rideau de fumée s’était déchiré, usé non par les ans comme les vieilles tentures , mais effiloché en quelques heures, au point de devenir translucide. On voyait converger les détachements militaires qui se préparaient à donner l’assaut. On distinguait déjà les éternelles kalachnikovs et les casques blindés qui étincelaient au soleil.
« Et nous n’avons même pas de gilets pare-balles, pensa avec amertume LaRochejaquelein. C’est inconcevable, comment un dépôt d’armes peut-il être dépourvu de gilets pare-balles ? On y a trouvé pourtant des trucs invraisemblables comme des serviettes parfumées à l’eau de Cologne ! ».
« Attendez-vous, d’une minute à l’autre, à une charge si violente que vous en aurez le souffle coupé, dit Sophia en verrouillant la culasse de son revolver. Mais il n’y a pas de nigauds parmi vous, pas vrai ? Vous comprenez bien qui doit être éliminé en priorité ? ».
« Les gradés » marmonna, en pouffant de rire, un adolescent qui dévorait Sophia d’un regard adorateur.
« Et moi qui commençait à redouter que certain s n’aient pas tout pigé ! » Un sourire passa dans les yeux singuliers de Sophie.
«Privée de son commandement, une armée n’estplus qu’un troupeau ».
Le gamin rayonnait :
« On va tout faire pour les transformer en troupeau de moutons, eux qui les aiment tant ! »
« Très bien. Henri, je vous passe le commandement. Je participerai à la défense comme simple soldat. La nuit va commencer à tomber dans une heure. C’est le moment de se préparer à déloger les flics de Notre-Dame ».
La Rochejaquelein acquiesça d’une inclinaison de tête, avant de coller un œil à la mire de son fusil. Retentit alors le premier coup de feu. Ce fut, comme toujours, la pierre qui déclenche l’avalanche. Et l’avalanche s’abattit.
*
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Abdoullah faisait tous ses efforts pour se glisser au dernier rang, dans le dos des autres assaillants. Si on lui avait dit, il y a seulement une semaine, le tour épouvantable qu’allait prendre sa petite vie tranquille et bien réglée, il aurait éclaté de rire et décidé qu’il s’agissait d’une mauvaise plaisanterie ! Privé de bienfaiteur, Abdoullah n’avait plus personne maintenant pour l’extraire de cette masse anonyme qui courait à découvert sur le pont, au devant des mitraillettes crépitantes ! Son tour était venu de salir son uniforme en l’accrochant à la ferraille encore brûlante. Il allait falloir, à l’instant, plonger sous la carcasse du bulldozer et ressortir en rampant dans un espace nu, derrière les autres peut-être, mais, quand il émergerait de sous le couvert salvateur du métal chaud, il aurait franchi une limite irréversible…Marche ou crève, il était déjà dans l’engrenage….Tiens, sur le côté, une portière était ouverte. Celle de la cabine écrabouillée d’un camion. On aurait dit le crâne d’une baleine ou d’un morse. Qui irait jeter un coup d’œil là-dedans ! Abdoullah se glissa en force à l’intérieur, lacérant son uniforme. Il était temps. Au même instant, le soldat qui le suivait, jurant et soufflant, le dépassait en rampant. Et voilà qu’il avait déjà bondi sur l’asphalte nu, à la place d’Abdoullah qui s’apprêtait, quant à lui, à rester planqué dans sa cachette aussi longtemps qu’il le faudrait.
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Les nouveaux assaillants butaient contre les corps de ceux qui étaient tombés. Les cadavres s’amoncelaient surtout au pied des barricades encore fumantes.
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Ne serait-ce pas le moment d’envoyer les tracteurs, pensa Kassim. On pouvait maintenant dégager sans problème ce monceau de ferraille. Son escalade causait trop de pertes humaines. Mais, étrangement, il tardait à donner les ordres nécessaires.
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Grâce à Dieu, nous ne manquons pas de cartouches, pensa La Rochejaquelein. Mais d’où affluaient tous ces hommes ? C’était à croire qu’ils avaient mobilisé des contingents de province. On déplorait déjà des blessés. C’étaient les chrétiennes des catacombes qui allaient les récupérer sur les ponts pour leur prodiguer les premiers secours. Tâche dont elles s’acquittaient avec assez de compétence, car, dans les ghettos, on manquait de médecins. Les mères de famille avaient pris l’habitude de ne compter que sur elles-mêmes. Mais un observateur extérieur au tourbillon insensé de cette fourmilière aurait pu remarquer que certaines femmes n’étaient pas occupées à panser des plaies. Comme les autres, penchées au-dessus de corps allongés sur le sol, elle s se tenaient à genoux, immobiles, la tête inclinée, un chapelet entre leurs mains jointes. La prière une fois dite, elles se relevaient précipitamment, baisaient au front le corps sans vie, et se hâtaient vers les barricades.
6 mai 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (118)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
« Difficile à évaluer pour le moment. Mais elles sont significatives tant pour le matériel que pour les hommes ».
« Quels sont vos plans ? ».
« On s’est replié à distance de sécurité . Les hommes du génie calculent la façon d’enfoncer ce qui reste du barrage avec le minimum de pertes. Il serait dangereux d’engager les sapeurs qui devraient travailler sous le feu de l’artillerie. Plus vite les mines exploseront, plus vite les barricades seront anéanties par les flammes. Les maquisards n’auront gagné que quelques heures ».
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« Nous ne gagnons que quelques heures, dit La Rochejaquelein à Sophie, mais, dans la situation où nous nous trouvons, ce n’est pas si mal que ça. Sophie, j’ai eu vent d’un bruit assez stupide qui est en train de se répandre… ».
« Plus tard, Henri, plus tard. On n’a pas la tête à ça pour le moment. Les forces mises en action sont bien plus importantes que prévu. Il faut s’attendre à des pertes sévères lorsque les barricades auront fini de brûler ».
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Quand la pétarade avait éclaté, Eugène Olivier se trouvait assis, le dos appuyé à la dentelle de pierre. Il tentait de vérifier s’il ne s’était pas sérieusement foulé le poignet. Il avait du mal à y croire : la première phase du combat venait de s’engager. L’assaut était donc imminent. Il fallait faire vite. Encore heureux que son poignet fonctionne normalement, même si ça faisait un peu mal. Une odeur âcre de cramé avait étouffé les effluves printaniers et les exhalaisons humides du fleuve. Dans l’air tourbillonnaient d’épaisses particules de suie, aussi denses qu’une pluie de confettis à la noce du diable. Elles se déposaient sur les flammèches roses des marronniers, sur la robe de soie de Michelle qui se penchait au-dessus de Brisseville, lequel, plié en deux, était assis par terre, le corps secoué par les effroyables convulsions de l’asphyxie. Michelle tremblait de peur en lui faisant sa piqûre, une simple sous-cutanée heureusement. Mon Dieu, même elle avait la gorge irritée, il fallait le transporter dans un endroit clos. Pourvu que la piqûre le soulage un peu…
*
**
Plus Eugène Olivier s’approchait de la galerie, plus il ralentissait l’allure. Il ne redoutait plus du tout de dévisser, mais de faire du bruit.
Du calme, du calme, c’était encore trop vite. Un coup de chance ! Le jeune flic, assis sur le sol de la galerie, somnolait en piquant du nez, son fusil posé juste à côté de lui. Eugène Olivier rampait, s’interdisant même de respirer. Il ploya le buste, tendit la main et, avec une infinie prudence, une insoutenable prudence, il serra entre ses doigts le canon de l’arme. Il fallait maintenant tirer, tirer vers le haut, comme un chat qui pêche un poisson rouge dans un aquarium. Encore un peu, et il  pourrait s’aider de l’autre main, ce serait plus sûr, le fusil étant trop lourd pour que l’on pût longtemps le soulever du bout des doigts. Ah, la poisse ! Son poignet droit venait d’être traversé par une douleur fulgurante. Il ne lâcha tout de même pas sa proie, mais la crosse vint frapper la pierre avec un bruit qui le trahit.
« Oh, oh, oh !! ». Le jeune policier, les yeux encore égarés par le sommeil, sursauta, et se mit à tirer la crosse de toutes ses forces. Comprenant qu’il allait devoir lâcher prise, Eugène Olivier sauta dans la galerie, ou plutôt se jeta de son haut sur le flic. Le fusil, devenu inutile pour l’un comme pour l’autre, tomba avec un bruit mat. Inutile tout autant que le revolver d’Eugène Olivier et le pistolet de son adversaire, inaccessibles dans leurs étuis respectifs. Ils luttaient corps à corps, se pressant contre la pierre, s’efforçant de ne pas relâcher l’étreinte, même un instant.
« Kafir, salaud, porc », haletait le policier, la respiration sifflante. Eugène Olivier se battait en silence. Il avait assez de professionnalisme pour ne pas se permettre de gaspiller son souffle de façon aussi improductive. Le gars se révélait costaud, bien découplé, bien nourri. Il pesait dix bons kilos de plus qu’Eugène Olivier, et il était parfaitement conscient de cette supériorité.
« Je vais te mettre en bouillie, sale kafir ! Tu ne vaux même pas la balle pour te tuer, ce serait trop beau pour toi ! Je vais t’égorger de mes propres mains ! Tu vas te fendre d’un grand sourire qui ira d’une oreille à l’autre ! ». Le flic était visiblement mortifié qu’Eugène Olivier ne réplique pas aux invectives qu’il éructait en crachant des postillons répugnants entre ses lèvres pulpeuses et vermeilles. Insensiblement, par petits mouvements successifs, Eugène Olivier ramenait son menton contre sa poitrine. Il étreignit son adversaire plus énergiquement, comme pour relancer le combat et releva brutalement la tête qui alla percuter le menton du policier, peut-être moins violemment qu’il n’y paraissait. Mais, sur le coup, celui-ci se tordit de douleur, ses muscles se débandèrent et il relâcha son étreinte. Eugène Olivier s’accroupit brusquement, saisit le musulman aux jarrets, rassembla ses dernières forces, se releva sansdesserrer sa prise, souleva le corps et le fit basculer sur la rambarde à hauteur des épaules. Et là, il se mit à pousser…
« Non !! ». La tête du policier pendait dansle vide, mais il faisait des efforts désespérés pour glisser en arrière, vers l’intérieur. Eugène Olivier pesait sur lui de tout son poids et poussait, poussait de toutes ses forces. « Fais pas ça !! Fais pas ça !! Mon père va t’écorcher vif, il va te planter sur un pal, arrête, crétin, tu ne sais pas qui est mon père, il peut… ».
Un dernier effort et le corps plongea en avant si impétueusement qu’Eugène Olivier eut à peine le temps de lâcher prise. L’écho faisait rebondir le cri et le corps pirouettait dans sa chute à la façon d’un mannequin de bois déjà privé de vie. Des paillettes éblouissantes dansaient devant les yeux d’Eugène Olivier, le sang cognait follement dans ses tempes. Une sonnerie maigrelette et ridiculement martiale retentit à proximité. Elle lui sembla tout droit sortie de son rêve délirant. Un petit mobile à clapet, du genre haut de gamme, dont l’existence avait si malencontreusement échappé à l’imam Movsar-Ali, gisait à ses pieds, tombé à terre au cours de la bagarre. Il pouvait bien sonner, que le diable l’emporte. Les paillettes lumineuses commençaient se raréfier devant ses yeux. Et puis non, il ne pouvait pas ignorer cet appel. Ceux d’en bas auraient-ils compris ce qui venait de se passer ? Il fallait en avoir le cœur net. Eugène Olivier ouvrit le téléphone.
« Allo ? ».
« Vali-Farad ? Comment ça se passe pour vous, tout va bien ? Eh là ! Qui est à l’appareil ?! A moi, vite, quelqu’un de la mosquée ! Appelez mon fils ! ».
« Vali Farad n’est pas disponible. Il est très pressé ».
Eugène Olivier referma le mobile d’un coup sec et regarda vers le bas. Vali-Farad, puisque c’est ainsi que se nommait cet enflé, n’avait plus à se presser nulle part. Son corps, minuscule vu d’en haut, gisait sur le sol, les jambes et les bras désarticulés. Depuis les ponts, tous sans exception, montaient vers le ciel des tourbillons gigantesques de fumée noire. Les eaux argentées de la Seine miroitaient calmement. Jadis, à l’endroit où se trouvait Eugène Olivier, une maîtresse cloche était suspendue. Elle avait aujourd’hui disparu, mais même sans elle, il était bon d’être là et le coup d’œil sur l’immensité des toits de Paris restait fabuleux. Hélas, pauvre gargouille décapitée ! Tu étais autrefois une Chimère…. Avec quelle audace tu t’élances encore vers le firmament, Notre-Dame ! Quelle joie, sur cette galerie haute, de sentir le vent jouer dans ses cheveux et de respirer à pleins poumons. Eugène Olivier souleva le fusil avec précaution. C’était un objet superbe qu’il aurait tout le loisir d’admirer, car l’assaut de Notre-Dame ne serait pas donné avant le crépuscule. Il lui faudrait donc patienter ici quelques heures encore. A la nuit tombante, il descendrait par ce fameux escalier à vis dont il avait tant entendu parler depuis qu’il était gosse. S’il jouait de malchance, on le liquiderait avant qu’il ait pu venir à bout du verrouillage intérieur. Mais la chance pouvait très bien lui sourire. Dans ce cas, il ouvrirait les vantaux du portail du Jugement Dernier pour livrer le passage aux siens. Bien sûr, d’un point de vue strictement pratique, il pourrait tout aussi bien ouvrir l’un ou l’autre des portails latéraux. Cela ne ferait aucune différence, mais il préférait le portail central. Car, dans un certain sens, le Jugement Dernier avait déjà commencé.
29 avril 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (117)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Brisseville laissa retomber ses jumelles : on voyait très bien à l’œil nu que les choses sérieuses commençaient de l’autre côté de la barricade. On avait mis en branle les gros engins de déblaiement : bulldozers, super tracteurs. Il fallait s’y attendre. Pour les voitures de pompiers, c’était bien vu. Mais de quelle utilité seraient-elles ?
« Cette fois, on y est » souffla un jeune inconnu, couché à côté de Jeanne. Comme fasciné, il observait un bulldozer qui s’approchait de la première ligne des barricades.
« C’est pas trop tôt, pouffa Jeanne. Ils ont dû se torturer ce qui leur tient lieu de cervelle pour en arriver là !Pourquoi est-ce que nous économisons les cartouches ? ».
Le bulldozer progressait lentement vers l’enchevêtrement des carcasses de voitures. Jeanne pouvait voir maintenant, à travers les vitres de la cabine, le visage gris de peur du conducteur black. Il faut croire qu’ils ne fabriquaient pas de cabines blindées.. Le godet gigantesque de la pelleteuse s’abattit brutalement sur la Citroën qui gisait, les roues en l’air. Par bonheur, Jeanne eut le temps d’entrouvrir la bouche, avant que la déflagration ne vint frapper durement ses tympans, ce qui en adoucit le choc. Les mines dissimulées, qui truffaient de bas en haut l’amas métallique , explosaient les unes après les autres. Les réservoirs d’essence prirent feu instantanément, et pour commencer, celui du bulldozer qui avait été renversé sur la chaussée. La muraille de flamme qui s’élevait maintenant vers le ciel interdisait de voir les pertes subies par l’ennemi. Mais, à en juger par le vacarme ambiant, les grincements, les grondements et les cris d’effroi, le résultat était encourageant. Et littéralement dans la seconde qui suivit, une nouvelle série de détonations assourdissantes se fit entendre sur l’autre bras de la Seine, à peine atténuée par la distance. Et puis, à nouveau de ce côté-ci, mais plus à l’ouest. Jeanne riait sans même remarquer qu’elle versait aussi des larmes de bonheur.
« C’est classe ! c’est vraiment classe ! Hé, tu as pigé qu’ils avaient reçu l’ordre d’attaquer tous les ponts à la fois ? ».
« Par parenthèses, je m’appelle Arthur »,dit le jeune homme en tendant la main.
« Jeanne ».
« Dites, vous n’avez pas de blessés ? ». C’était Michelle, la petite Africaine. Elle portait cette fois une robe rose pâle ornée de feuilles d’érable argentées ce qui jurait quelque peu avec l’énorme sac de soins d’urgence qu’elle traînait sur l’épaule.
« Pour le moment, rien à signaler, répondit Jeanne. Ecoute, tu aurais pu, au moins aujourd’hui, t’habiller comme tout le monde. C’est à pleurer de voir comme tu sautilles sur tes talons-aiguilles ! ».
Michelle leva le menton d’un air résolu.
« Et s’il faut aujourd’hui donner sa vie pour Notre Seigneur Jésus ? ».
« Quel rapport avec lestalons-aiguilles ? ».
« Pour une telle fête, on sort ses plus beaux habits ».
Jeanne fit l’étonnée.
« C’est sans doute pour ça que, même dans le ghetto, tu étais si bien pomponnée ? ».
« Bien sûr, chaque jour pouvait devenir mon jour de fête. Excuse-moi, j’y vais, puisque chez vous tout est OK ».
Jeanne ne put s’empêcher de l’accompagner d’un petit sifflement admiratif. Elle se sentait loin d’une telle piété.
*
**
« Bon, pour quelques « Stinger », passe encore, mais les mines, d’où les sortent-ils ? D’où sortent-ils ces mines ? Des mitraillettes, des fusils, on peut à la rigueur l’expliquer !Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’ils vont encore nous sortir, et d’où le tirent-ils ? ».
La voix du général s’enrageait dans le combiné comme un fauve dans sa cage.
« Je ne pense pas tout de même que ça vienne de Russie, répondit Kassim avec lassitude. Et puis, mon général, ce n’est sans doute pas le meilleur moment pour engager une enquête judiciaire. Mais il doit y avoir quelque part un dépôt d’armes qui a été sérieusement dévalisé».
« On est en train de contrôler l’état des stocks. Il faudrait au moins savoir ce que nous mijotent encore les kafirs. Et l’imam Movsar-Ali, il a cessé d’appeler ? ».
« Exact, mon général ». Cette réponse sembla rassurer le général.
« Ce n’est pas plus mal comme ça. Même si ça doit faire scandale, je n’ai pas l’intention de mobiliser des tas de soldats pour le sauver à tout prix. Le personnel des mosquées n’est pas de mon ressort ».
Kassim rit sous cape. Le général n’était pas français, mais issu d’une famille aisée installée à Paris depuis quatre générations. Il ne se serait jamais permis de tenir des propos aussi équivoques en présence d’un autre Arabe.
« Il y a beaucoup de pertes ? « 
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