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22 avril 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (116)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Les unités militaires ne cessaient d’affluer. Pas la police, pas les compagnies de sécurité, mais de véritables divisions armées. A quoi bon ce déploiement contre une ridicule poignée de maquisards, songea involontairement Kassim. Mais l’ordre d’attaquer n’arrivait toujours pas.
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Bon, parfait, la culée de l’arc-boutant dissimulait maintenant Eugène Olivier. Mais, aussi bien, personne ne regardait dans cette direction, comment auraient-ils deviné l’objectif qu’il se proposait ? Il grimpait comme qui traverse un pont de pierre, il avait même envie, là où c’était possible, de se dresser de toute sa taille et de marcher normalement. Mais c’était de l’enfantillage. En général, le plus redoutable n’est pas de grimper, c’est deux fois plus facile que de de scendre. La descente, c’est une autre paire de manches. Mais quelle que soit l’issue de l’entreprise, il n’aurait pas à redescendre par le même itinéraire. Comme déjà la chaussée, en bas, lui semblait loin…
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Il commençait à avoir des crampes. Ayant délicatement déposé son arme, Vali-Farad entreprit de se dégourdir les jambes. C’était agaçant de n’avoir plus rien à faire et encore plus vexant d’avoir raté le maquisard quand il avait trahi sa présence. Personne ne bougeait maintenant, ils attendaient que la nuit soit tombée. Pour lui, aucune importance, ils ne pouvaient se douter de quel type de fusil il disposait. On allait bien s’amuser. Et dire que ses camarades s’étaient moqués de lui quand il avait demandé à son père de lui offrir, pour ses dix-huit ans, un SB-04. En effet, à quoi aurait pu servir un fusil thermique à un gradé subalterne de la police ? C’était un cadeau hors de prix, et, de toute façon, il n’était pas réglementaire de patrouiller avec cette arme. Il ne l’avait jamais emmené en patrouille, mais il gardait son fusil sur son lieu de travail. Et, en fin de compte, qui avait raison ? Il allait s’en servir maintenant, et comment !
Le visage poupin, habituellement boudeur de Vali-Farad, rayonnait de bonheur. Sur ses lèvres, que soulignaient des moustaches encore trop clairsemées pour être taillées, errait un sourire béat. Il venait à peine de se résigner aux directives draconiennes de son père : pas d’opérations dans le ghetto, pas de chasse aux maquisards tant qu’il n’aurait pas reçu la formation adéquate. Et, avant de suivre cette formation, il fallait encore s’embêter tout un an comme simple contractuel, même si c’était dans un quartier chic, ce qui fait quand même bien dans un CV. D’ailleurs, les ambitions de Vali-Farad dépassaient de beaucoup la simple traque des maquisards en France. Il rêvait d’aller combattre dans le Daral-Harb (100). En effet, la guerre sainte n’était-elle pas suspendue que provisoirement ? Tu parles, la bombe ! Il suffirait de l’extorquer, cette bombe, aux mécréants et puis de repartir en guerre encore et encore…
Depuis toujours, Vali-Farad rêvait de combattre les infidèles. A l’âge de treize ans, il avait constitué avec ses copains une petite « brigade ». Les gamins avaient arrêté leur choix sur le ghetto d’Austerlitz. Ils avaient réussi à s’amuser seulement cinq fois, mais ils s’en étaient donné à cœur joie. D’abord, et c’était une idée de Vali-Farad, ils cernaient une maison en pleine nuit et se mettaient à pousser des grognements de cochon devant les portes et sous les fenêtres. C’était génial, les kafirs sont bien des porcs, n’est-ce pas ? Les lieux une fois reconnus, ils faisaient irruption dans le logis sans distinguer – comme l’auraient fait de véritables fidèles – ce qui était autorisé de ce qui ne l’était pas. Ils avaient envie de se défouler et, après tout, les kafirs n’ont pas le droit d’exister en ce monde ! Ils cassaient carrément la vaisselle, sautaient sur les lits pour les défoncer, pelotaient les femmes, surtout les filles de leur âge car ils redoutaient quelque peu les adultes. Par contre, déchirer le pyjama d’une fille qui hurle et qui griffe, c’était jouissif. Ils n’osaient pas aller jusqu’au viol, dissimulant derrière des plaisanteries leur appréhension d’échouer et de perdre la face devant les copains. Ils n’étaient encore que des jeunots. Les kafirs adultes le comprenaient aussi d’une certaine façon. Ils se contentaient de les attraper par les bras, de leur faire la morale, de les menacer, sans aller jusqu’aux coups. Ils se doutaient bien, ces ordures, qu’on n’allait tuer ni violer personne ! Mais, tout demême, quel plaisir de leur filer entre les pattes avec des cris de sauvages et de s’éparpiller dans toute la maison. Va-t-en mettre la main sur six galopins dont l’un crache dans les casseroles, l’autre pisse sur le tapis, le troisième casse les vitres à coups de gourdin, le quatrième court après la fille de la famille, le cinquième saute à pieds joints sur une pile de hardes arrachées à la penderie et le dernier assiste au spectacle en faisant des grimaces…. L’affaire fut vite ébruitée. Les copains n’hésitèrent pas, bien sûr, à donner le nom du meneur dont la responsabilité – en tant qu’aîné– était évidente. Il leur en cuisit, mais modérément. Pour Vali-Farad, il était clair que, même si son père jugeait nécessaire de réprimer les pulsions de son fils, il n’en reportait pas moins sur lui ses plus grands espoirs.
Maintenant, bien sûr, il avait mûri, s’était rangé. Il s’était sincèrement résigné à se morfondre, et, soudain, cette divine surprise. C’est vrai que les maquisards n’allaient pas faire long feu, mais il aurait tout de même le loisir de faire quelques cartons. Et il n’y avait aucune inquiétude à se faire : la mosquée était imprenable, les défenseurs tiendraient facilement jusqu’à l’arrivée des renforts. Vali-Farad tira de sa poche une friandise au chocolat qui tombait à pic.
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Un grand merci à vous, vénérables architectes, aimables tailleurs de pierre de n’avoir ménagé ni votre temps, ni votre peine pour doter la cathédrale de son décor sculpté foisonnant ! Si vous aviez été des adeptes convaincus du classicisme, rien que de penser aux à-plombs qu’il resterait encore à escalader fait froid dans le dos! Néanmoins, Eugène Olivier avait été, à deux reprises, sur le point de dévisser. Mais il n’avait même pas eu le temps de prendre peur. La première fois, il avait trouvé un appui pour le pied, et, la seconde, une prise commode. Ce n’était pas pour rien qu’il avait passé, quand il était gosse, des journées entières à crapahuter sur les ruines des monuments de banlieue. Ses mains déchirées laissaient sur la pierre des traces de sang. Il avait été bien inspiré de ne pas enlever ses baskets. Même si, nu-pieds, on sent mieux la moindre aspérité, il lui aurait été insupportable d’avoir maintenant les pieds dans le même état que les mains. Il avait de quoi être fier, tout de même, peu de gens auraient été capables de grimper sur le toit de la cathédrale dans les mêmes conditions que lui. Mais pour les fanfaronnades, on verrait plus tard !

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100 -Territoire de la guerre (arab.). NdT.
→ A suivre
15 avril 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (115)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Quand il était gosse, il plongeait bien dans l’eau glacée. Seulement, il valait mieux aujourd’hui ne pas fermer les yeux comme alors. Eugène Olivier se glissa furtivement jusqu’au dernier buisson décoratif derrière lequel il se tapit, attendant un moment propice pour se lancer dans l’espace découvert. Car, toute la pointe orientale de l’île avait été, par les soins de ces maudits, totalement engazonnée et semée de fleurs, comme s’ils y avaient déroulé leur stupide tapis de prière. Il songea que les vrais seigneurs de Paris, les rois, ne redoutaient ni le peuple ni les venelles étroites. Que c’était Bonaparte qui, le premier, avait entrepris de dégager de vastes espaces. Les musulmans n’avaient fait que l’imiter. Comme d’habitude, ils ne pouvaient rien imaginer par eux-mêmes. Bon, tout ça, c’était de l’Histoire, et il avait à résoudre un problème autrement crucial : enlever ou non ses baskets ? Pour grimper, ce serait plus facile, sûrement. Mais il ne pouvait pas les suspendre à son cou, il faudrait s’en débarrasser. Dans ce cas, il ne lui resterait plus qu’à souffrir des pieds jusqu’au matin. Non, il se débrouillerait avec. Allez, en avant !Eugène Olivier courait en louvoyant, se pliait en deux, zigzaguait. Des balles ricochèrent sur l’allée toute proche, heureusement, elles ne provenaient pas d’une arme automatique. Si le but de la course avait été un mur, ce jeu du chat et de la souris eût été moins risqué : il lui aurait suffi de s’aplatir le nez contre la surface plane pour échapper aux tireurs embusqués derrière les fenêtres. Mais c’était un arc-boutant qu’il devait atteindre. Il fallait, à tout prix, déloger le sniper de sa passerelle. Faites, Seigneur, que son accostage passe inaperçu !
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Le père Lotaire serrait entre ses mains un vieux bréviaire aux signets défraîchis et aux angles de cuir râpés.
« Les privilèges mexicains (97) représentent une redoutable tentation. Vous voyez mon bréviaire de Lescure ? Apparemment, il n’a rien de particulier,n’est-ce pas ? ».
« N’oubliez pas, tout de même, que vous parlez à un bouquiniste ». De Lescure prit avec précaution le livre du père Lotaire et l’ouvrit à la page où la date de parution figurait en chiffres romains. « Oui, 1901. Doré à la feuille, bien entendu ».
« Je ne sais rien de la dorure, sauf qu’elle ne s’est pas écaillée avec le temps ».
« Et vous savez pourquoi ? Ce n’est pas de la peinture. Sur la tranche du livre, on appliquait une feuille d’or extra-fine que l’on frottait ensuite avec de l’ivoire jusqu’à ce que les feuilles commencent à se décoller. On savait faire ça. Ceci dit, il s’agit d’une édition ordinaire, à fort tirage. De la mais on Fréderic Poustet à Ratisbonne, je m’en étais douté immédiatement ».
« Il est bien vrai que chacun mesure les choses à son aune. Mais que de problèmes m’a valu, à Flavigny, ce bréviaire « ordinaire ». Nous portions le nom de Fraternité Saint-Pie X, et quelle vénération nous ressentions pour ce pape, rien que pour son Serment contre l’hérésie du modernisme (98). Qu’il ait été le premier à réformer le Bréviaire, qui, durant mille ans, n’avait suscité aucune réserve, de cela personne ne soufflait mot. Les laïcs, dan sleur majorité, ignoraient même que le bréviaire n’était plus celui qu’utilisaient leurs grands-parents. Je m’étais incliné alors. Sur quoi repose l’Eglise, sinon sur l’obéissance ?Je m’étais soumis en me faisant violence.Ce bréviaire que vous voyez, je l’avais alors remisé au fond d’une malle pour adopter la nouvelle mouture. Mais, quand on reste des mois entiers sans voir son évêque et, dans certains cas, quand on a perdu tout contact avec lui….. Cela fait longtemps que j’ai repris mon vieux bréviaire. C’est bien la façon la plus hypocrite qui soit d’interpréter les privilèges mexicains! ».

« N’est-ce pas justement le bréviaire de saint Pie X que l’on considère comme antérieur à la réforme ? ».
« Effectivement, le bréviaire de saint Pie X que nous utilisons a été adopté soixante ans seulement avant la parution de cette inimaginable Liturgie des Heures! Mais, Lescure, s’il n’y avait que le bréviaire ! Une pensée ne cesse de me tarauder : pourquoi avons-nous si obstinément considéré Vatican II comme le commencement de la fin ? Bien sûr, c’est après le Concile que le catholicisme n’a plus été qu’une parodie de lui-même avec ces petites dessertes en lieu et place des autels, avec cet abandon du latin, cet œcuménisme, cette mutilation du canon de la messe. Mais si, avant Vatican II, tout avait été si idyllique, d’où serait-il sorti ce Concile ? Vous connaissez le principe des chirurgiens : éradiquer la tumeur en incisant tout autour dans le tissu sain. En rompant avec le pape, n’est-ce pas dans un tissu malade que nous avons incisé? L’Ordre des dominicains, jusqu’au XIXe siècle a combattu le dogme de l’Immaculée conception (99), il l’a combattu tant qu’on ne lui a pas rompu l’échine ! Et alors, et si, à la suite de ces dominicains authentiques qui avaient traversé les siècles, je considère ce dogme comme absurde ? Ah, Lescure, si l’on pouvait réunir un véritable Concile, si l’on tentait de comprendre à quel moment nous avons défiguré la foi de nos ancêtres ! D’où vient cette fracture à partir de laquelle le catholicisme a volé en éclats ? ».
« Il est trop tard pour nous, Lotaire, prononça gravement le vieillard. Mais peut-être que d’autres le feront après notre disparition. Je ne sais si vos interrogations sont légitimes ou si elles vous sont envoyées comme une tentation. Je ne peux rien dire, vraiment, c’est trop complexe pour moi. Ce qui nous attend maintenant, c’est de purifier notre âme par le repos éternel. Vous avez toujours été un bon soldat de l’Eglise, ne dites pas le contraire, je le vois mieux que vous, de l’extérieur. Dans la souffrance peut-être, mais vous vous êtes soumis. A l’exception, disons, du bréviaire. Le Seigneur est miséricordieux. Si nous faisons fausse route, que nos égarements disparaissent avec nous dans les flammes qui anéantiront notre cathédrale ».
« Amen », dit le père Lotaire avec un sourire.
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97 – Privilèges mexicains : à l’occasion des persécutions sans précédent qui s’abattirent sur l’Eglise catholique mexicaine dans les années 1920-1930, persécutions comparables par leur ampleur à celles auxquelles les bolcheviks soumirent l’Eglise russe, le pape Pie XI (1922-1939) octroya au clergé mexicain des prérogatives particulières : dans des cas extrêmes, les prêtres étaient autorisés à interpréter le droit canon selon leur conscience, sans en référer à l’évêque titulaire du diocèse.
98 – Institué le 1 septembre 1910 par le pape Pie X, ce serment se présentait sous la forme d’une confession de la foi catholique en Dieu et en la Révélation divine, en la sainteté et en l’origine divine de la fondation de l’Eglise. Il contenait également une réfutation des thèses modernistes sur l’évolution du magistère, sur « l’incompatibilité des dogmes avec l’enseignement authentique du Christ », sur la nécessité d’une révision critique de l’Histoire du christianisme etc…Tous les candidats au sacerdoce étaient tenus de prononcer ce serment avant leur ordination et de le renouveler ensuite chaque année.
99 – Ce dogme affirme que Marie, dès sa conception, a échappé au péché originel (NdT).
8 avril 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (114)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
« Non. Et il ne te vient pas à l’esprit que nous voyons Paris de jour pour la dernière fois ? ».
« Ca, il n’y a que Dieu qui le sache ».
« Tu ne m’as pas compris, répliqua Eugène Olivier avec agacement. Tout est en train de changer. Grâce à Dieu, on procède en ce moment même à l’évacuation des gens du ghetto, mais, sans ghetto, il n’y aura plus d’organisation clandestine. Demain matin, si nous sommes encore en vie, nous nous planquerons dans les catacombes. Il faudra peut-être y croupir, sans voir la lumière du jour, un mois entier, deux peut-être. Ensuite, nous gagnerons les forêts de Vendée, mais ils se mettront alors à persécuter encore davantage les paysans. Les citadelles souterraines sont immenses dans ce s bois, elles existaient déjà à l’époque des Blancs qui, du reste, ne les avaient pas non plus creusées eux-mêmes. Et pourtant, elles ne seront qu’une halte sur la route des frontières de l’Euroislam ».
Jeanne serra ses petits poings.
« Oui. C’est l’exode ».
« C’est quoi ? ».
« Bon sang, ce que tu peux être ignorant ! ».
« Attends, tu parles de quoi là, de la Bible ? ».
« Bien sûr. L’Exode. Mais pas seulement la fin de la captivité, mais aussi l’adieu à la terre natale ».
« Qui sait, peut-être reviendrons-nous ici un jour. Sur des tanks ».
Eugène Olivier voulait tellement remonter le moral de Jeanne, et il avait, semblait-il, trouvé les mots justes. Le visage de la jeune fille s’illumina.
« Sur des tanks russes ? » demanda-t-elle en marquant une certaine hésitation.
« Tu sais bien que Sophia Sévazmiou est russe, rappela Eugène Olivier ».
« Alors, il ne sera pas difficile de s’entendre avec eux, je pense, pour peu qu’ils ressemblent à Sophie. Mais à part ça, il ne me plaît pas du tout que personne n’ait vu Valérie. Bon, je cours, je vais la chercher ».
C’était vraiment du Jeanne tout craché. Elle ne pouvait pas rester en place une minute. Eugène Olivier plissa les yeux pour essayer de repérer la silhouette qui se dissimulait sur la galerie. Il se camouflait, le salaud, avec son fusil à infrarouges. Si l’on pouvait seulement prendre position sur le toit, ce ne serait pas compliqué de lui régler son compte. Il observait ce qui se passait en bas sans s’attendre à subir une attaque. La surprise serait complète.
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Le père Lotaire et de Lescure étaient assis sur un banc devant un parterre planté lelong de la Conciergerie. Le vieux bouquiniste tournait entre ses doigts les grains en porcelaine d’un chapelet encore plus vieux que lui, tandis que le prêtre regardait des moineaux effrontés qui, en sautillant, se disputaient un morceau de brioche tombé par terre. De Lescure, après avoir embrassé la croix, enfouit le chapelet dans sa poche.
« Je commençais à m’inquiéter de ce que le jour ne compte que vingt-quatre heures. Vous vous rappelez combien de fidèles se sont présentés hier à la confession ? Et tout s’est bien passé, je ne sais comment, tous ont réussi à se confesser ».
« Tous, répéta le père Lotaire sans quitter des yeux la bande bagarreuse des moineaux. Tous, sauf un. Et celui-là, je ne puis guère lui venir en aide ».
« C’est vrai, vous ne le pouvez pas. Tout s’est déroulé trop précipitamment comme sur ces vieilles vidéos que l’on visionnait en mode accéléré. Je comprends votre affliction, Lotaire. Mais peut-être me confierez-vous ce qui pèse sur votre âme ? Evidemment, je n’ai pas le pouvoir de remettre vos péchés, mais, qui sait, vous vous sentirez quelque peu soulagé ? ».
« Vous êtes très bon. Mais je ne voudrais pas, le dernier jour de ma vie (du moins, j’espère qu’il sera le dernier) ajouter un nouveau péché à ceux qui n’ont pas encore été absous : celui de me décharger sur autrui de mes douloureuses pensées ».
« Mon Révérend, j’ai l’impression que vous poussez le scrupule jusqu’à l’absurde ! Depuis combien d’années vous portez dans votre cœur les souffrances les plus secrètes de tous les fidèles de notre communauté. Serait-ce un crime que l’un de ces nombreux pénitents prît sur lui une part infime de votre fardeau ? ».
Le père Lotaire, sans se tourner vers son interlocuteur, continuait à regarder fixement devant lui, bien que les moineaux se fussent égaillés depuis longtemps sans laisser une seule miette. Et dans la dignité de son maintien, le maintien d’un homme qui ne faisait plus qu’un avec son habit de prêtre, il y avait quelque chose de militaire.
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Sa visite à Ahmad ibn Salih, alias Knejevitch, avait tourné à la courte honte d’Eugène Olivier. C’était maintenant de l’histoire ancienne. Tout de même, on l’avait choisi pour cette mission non pas tellement en raison de ses compétences en informatique mais à cause de sa maîtrise de l’escalade artificielle. En l’occurrence, cette aptitude s’était avérée presque inutile car l’affaire était plus simple que bonjour. Pour cette paroi de vieilles pierres, il n’en allait pas de même, mais ce n’était pas non plus un surplomb à
franchir. On pouvait grimper facilement par les arcs-boutants. Il était plus logique et moins risqué de tenter l’escalade côté est, puis que cette brute était postée sur la galerie. Encore fallait-il parvenir jusqu’aux arcs-boutants. Les fumiers retranchés à l’intérieur en couvraient les abords par des tirs de barrage. Attendre l’obscurité ? Mais l’autre, sur la galerie, n’attendait que ça, lui aussi.
Et puis zut, advienne que pourra !
1 avril 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (113)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Le père Lotaire éclata de rire de si bon cœur et si joyeusement que Sophia et de Lescure en firent autant sans comprendre de quoi il s’agissait. Le rire vint dissiper l’atmosphère pesante de cette difficile conversation.
« Vous êtes une vraie malédiction, vous, les gens des années vingt, une vraie malédiction, Sophie ! « Diabolique » est, sans doute, le terme le plus adéquat dans votre esprit pour qualifier la proposition que j’ai l’intention de vous faire ! Je ne peux m’empêcher de rire ! Hélas, on ne vous a pas assez frotté les oreilles dans votre enfance ! ».
« Je vous demande pardon. Ce terme est stupide appliqué à un prêtre, et il est vrai que jurer par le diable est une habitude détestable. Mais, de mon temps, personne ne le  prenait au pied de la lettre, c’était une simple plaisanterie ».
« Mais un véritable tic chez certains. Mais passons, il est un peu tard maintenant pour refaire votre éducation, surtout dans les circonstances actuelles ».
Sophia fit comprendre par un sourire qu’elle appréciait l’humour du propos.
« Je me souviens parfaitement que vous êtes orthodoxe, poursuivit le père Lotaire. En fait, pas vraiment orthodoxe, bien sûr, car vous demeurez tranquillement hors de l’Eglise, mais tout de même…. Je peux, malgré tout, donner la communion in extremis(95) à une personne se trouvant dans la déplorable situation spirituelle qui est la vôtre, sans trop redouter d’encourir l’accusation d’œcuménisme.
Nos Eglises ne contestent pas qu’elles se situent l’une et l’autre dans la continuité apostolique ».
« Hélas, je ne sais plus. Mais il suffirait que cela vous soulage pour que j’accepte. Je commence d’ailleurs à penser que cette raison n’est pas la seule ».
« Je n’ose espérer davantage, je suis réaliste. Et donc ? ».
« Je communierai à cette messe. Et même, je me confesserai préalablement, quoique toute ma confession, comme dans le roman de votre grand écrivain français, se résume aisément en deux mots ».
« Ce roman est impie, mais cette scène est forte, on ne peut le nier, songea de Lescure. Très forte même, en dépit de tous les immondices dont était bourré le crâne de cet auteur. Voyons, comment était-ce donc ?
« Que chacun, dit Grand-Francoeur, confesse ses fautes à haute voix. Monseigneur, parlez ».
Le marquis répondit :
« J’ai tué ».
« J’ai tué », dit Hoisnard.
« J’ai tué », dit Guinoiseau.
« J’ai tué », dit Brin-d’Amour.
« J’ai tué », dit Chatenay.
« J’ai tué », dit l’Imânus.
Et Grand-Francoeur reprit :
« Au nom de la Très Sainte Trinité, je vous absous, que vos âmes aillent en paix ».
« Ainsi soit-il » répondirent toutes les voix.
Le marquis se releva.
« Maintenant, dit-il, mourons ».
« Et tuons », dit l’Imânus(96).
Ma mémoire, soit dit en passant, est encore fidèle, je ne crois pas m’être trompé en reconstituant cette citation. Il est vrai que ce passage où les personnages prennent si ostensiblement le dessus sur l’auteur lui-même est inoubliable. Cela a toujours été mon péché mignon de chercher dans les livres confirmation de ce que la vérité artistique l’emporte toujours sur une idée fausse. Mais pour quoi se soucier des livres en ce moment ?

Je suis comme un Romain, implanté en Gaule depuis la troisième génération qui remuerait des rouleaux de parchemins dans sa villa  pavée de mosaïque chauffante sans remarquer que les canalisations commencent à fuir et, qu’alentour, des colosses crasseux, des Francs, s’affrontent à coups de hallebardes. Ce n’est pas la première fois que notre monde s’ensauvage, et ce n’est pas davantage le moment de se tourner vers les poètes du passé. Il faut observer avec lucidité la naissance, sous nos yeux, d’une nouvelle épopée ».
« Monsieur de Lescure, vous planez dans vos rêveries, dit le père Lotaire. Voilà au moins une minute que nous vous observons ».
Il souriait. Souriait aussi Sophia Sévazmiou.
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Le sniper était bien embusqué, top bien même pour que ça ne pose pas problème. Encore heureux qu’on ait eu du temps à revendre pour cogiter, l’ennemi ne se hâtait pas de donner l’assaut. Eugène-Olivier voyait sur la quai d’en face, de l’autre côté de la Seine, les uniformes bleus qui commençaient à grouiller, il entendait le vacarme des camions.
« Pour le moment, nous gagnons du temps, dit Jeanne. Dis-moi, tu n’aurais pas vu Valérie, par hasard ? ».
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95 -Ici, dans des circonstances exceptionnelles (lat.).
96 -Du roman de Victor Hugo Quatre vingt treize, livre V, ch. XI.
25 mars 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (112)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
« Rassurez vous, ce que je vais dire est on ne peut plus sensé. Que vous le vouliez ou non, c’est tout de même moi qui vais vous faire sauter. Alors, en tenant compte de la donne que nous tenons entre nos mains, le plasticage de Notre-Dame est-il ou non un péché ? ».
« Oui et non ».
« Pour le non, je comprends. Mais il y a un oui, et ce oui suppose un lourd péché, n’est-ce pas ? Trop lourd pour que j’en charge les épaules d’un jeune garçon qui a toute la vie devant lui. C’est moi qui minerai l’édifice, et je ne me ferai assister de quelques personnes que pour les travaux de manutention annexes. Mais je prends sur moi l’entière responsabilité morale de cette explosion. Vous avez tout calculé en fonction de votre petit confort, et moi, je n’ai plus qu’à me débrouiller comme je peux ? C’est d’une galanterie exquise, tout à fait à la manière masculine. Je devine ce que vous allez me rétorquer : que je viens juste d’échafauder mon plan, à l’instant même où vous exposiez vos décisions. Mais, en fait, cela ne change rien. Tout simplement je n’avais pas eu le temps de réfléchir auparavant. De toute façon, dans la cathédrale, cela m’aurait semblé évident. Les arguments que vous avancez pour refuser de quitter la cathédrale sont aussi valables pour moi que pour vous. Peut-être même, plus valables. Mais, sur ce dernier point, je suis prête à faire des concessions ».
« Sophie, vous a-t-on déjà dit que vous étiez un monstre ? Assez sympathique, il faut le reconnaître, mais un monstre intégral tout de même ».
« On me l’a dit, n’en doutez pas ».
« Je savais bien que je n’étais pas original ».
« Arrêtez ces salades de sacristie ! Espérez vous sérieusement, mon Révérend, me circonvenir avec vos histoires ? ».
« Pas sérieusement, Sophie, soupira le père Lotaire, mais ça ne m’empêche pas d’espérer ».
« Voyez-moi ça ! ». Dans les yeux de Sophia passa une lueur joyeuse, et le père Lotaire constata, non sans étonnement, que ces yeux étaient bien noirs, comme il lui avait toujours semblé. «Vous devriez avoir honte, à la fin. J’ai l’impression d’avoir affaire à un gamin de trente ans… ».
« Trente-trois, si vous permettez ».
« La différence est énorme, en effet. Avez-vous calculé, même approximativement, quel âge je pouvais bien avoir ? Figurez vous que je suis née avant Internet ! Est-ce que vous pouvez seulement l’imaginer ? Bien sûr que non, vous ne vous souvenez même pas du temps où, en Europe, le Web n’était pas filtré. Par rapport à vous, je suis vieille comme Hécube. Et cependant, je ne me permets pas de vous contredire, bien que l’âge m’en donne le droit. Monsieur de Lescure, n’est-ce pas que nous avons le droit, vous et moi, d’exiger des jeunes qu’ils ne sacrifient pas leur vie ? ».
« Cela s’appelle racoler des alliés dans le camp de l’adversaire, de plus en plein dans le feu de l’action, répondit le bouquiniste que secouait un petit rire de vieillard. Non, madame Sevazmiou, j’ai un autre sujet de préoccupation, sans rapport avec le nombre des années vécues. Les fidèles vont se retrouver sans pasteur ».
« Grâce à Dieu, je ne suis pas encore le seul prêtre en France ! », rétorqua sèchement le père Lotaire.
« Mes amis, chacun de nous voudrait bien convaincre les deux autres » suggéra de Lescure avec un de ces sourires dont on attribue la finesse, comme on dit, à la perspicacité du grand âge. Et Sophia pensa qu’en réalité, le sourire des vieillards était fin du fait de l’amincissement naturel de leurs lèvres. Elle se dit qu’elle-même n’échappait pas à la loi qui transforme les stigmates des ans en simulacre d’esprit. Mais, chez de Lescure, c’était dans ses petits yeux bleus délavés, enfouis sous la broussaille des sourcils grisonnants, que se cachait la véritable sagacité. Ce vieillard n’était pas ordinaire, et même tout à fait singulier, comme Sophia l’avait déjà remarqué l’avant-veille. « Remettons les cartes biaisées dans nos manches. Même vous, Sophie, vous n’êtes pour moi qu’une gamine. Internet, pensez donc un peu ! Quand je suis né, il fallait une salle de belles dimensions pour loger un seul ordinateur. Que chacun de nous fasse ce que lui dicte sa conscience ou son cœur. Pour notre père Lotaire, cela ressemble au devoir d’un capitaine envers son navire, pour moi, ce serait plutôt celui du soldat envers son commandant qu’il ne saurait quitter… Quant à vous, Sophie…Soit dit sans vous offenser, dans cette histoire, vous figurez, depuis le début, comme l’archétype de la Mort. La Mort ne peut demeurer vivante,ce serait illogique ».
« Voilà encore un des privilèges du grand âge. Nous avons eu le temps de nous imprégner de livres détruits, à ce jour, jusqu’au dernier… Voyez, monsieur de Lescure, comme notre cher père Lotaire fait la grimace ! C’est qu’il a grandi dans ces années où « ils » avaient usurpé l’image de la mort. Souvenez vous comment ils avaient commencé :
Vous aimez la vie, nous, c’est la mort que nous aimons. Mais c’était déjà une imposture. Ce n’est pas la mort qu’ils aiment, mais seulement l’absence de vie. L’apparence cadavérique, la décomposition, la putréfaction dans tous les sens de ces termes. Je me souviens ce que disaient les gens de la génération de mes parents : qui aime la vie ne redoute pas la mort. La mort n’éprouve que celui qui n’aime pas la vie.
Reconnaissez qu’un chrétien ne doit pas avoir peur de la mort, mon Révérend, et ne faites plus ce visage chagrin !
« Il ne le doit pas, Sophie, il ne le doit pas… ». A en juger par l’expression changeante de son visage, le père Lotaire semblait plongé dans une sérieuse réflexion, dans un intense débat intérieur. « Finalement, je suis d’accord avec monsieur de Lescure en ce qui vous concerne, Sophie, mais, une fois de plus, mon accord est lié à une condition. Pas vraiment une condition,plutôt un souhait ».
« Que vous faut-il encore ? Le marchandage est en train de tourner, je le crains, à votre avantage et il est vraisemblable que j’accepte, même si je lis dans vos yeux que vous tramez je ne sais quelle machination diabolique ».
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