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18 mars 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (111)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Chapitre 16
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L’accalmie
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« La petite Valérie avait bien raison d’être fâchée contre nous », dit le père Lotaire. Il marchait, vêtu de sa soutane noire, en compagnie de Sophia et de Lescure entre les marronniers en fleurs, tout resplendissants de leurs chandelles roses.
« Nous avons mis trop de temps à résoudre un problème simple dont la réponse semblait évidente à son intelligence d’enfant. Si l’on est incapable de préserver une relique, mieux vaut l’anéantir de ses propres main que de la livrer à la profanation ».
« Eh oui, quand on a affaire à des sots », sourit Sophia.
A la lumière dorée du soleil mêlée à la clarté rose des marronniers, le père Lotaire remarqua soudain avec stupéfaction que les yeux de Sophia Sevazmiou n’étaient pas noirs comme il lui avait toujours semblé. Seule la pupille était noire et pas plus développée que la normale. D’ailleurs, une pupille anormalement dilatée est le signe d’une pathologie de l’œil et non l’attribut d’une femme fatale. Alors, d’où lui venait cette impression, partagée avec d’autres il en avait l’intuition, que l’iris et la pupille se fondaient chez Sophie dans une même couleur ? Or, cet iris était plutôt gris à l’intérieur et vert glauque sur les bords. Il en vint à conclure que cet éclair noir qui jaillissait comme d’un lance-flamme, c’était juste son regard, c’était juste l’expression de ces yeux incroyables.
« Dites-moi, Sophie, continua le prêtre, seriez-vous d’humeur à faire quelques pas dans la Cité en compagnie de monsieur de Lescure et de moi-même ? Nous aimerions réfléchir avec vous à certaines questions. Vous vous souvenez sans doute que, dès le départ, je m’étais réservé la possibilité de poser certaines conditions ? ».
« Je m’en souviens ».
« Le problème, Sophie, vient de ce que Notre-Dame est une relique bien trop monumentale et bien trop sacrée ».
« Ce que vous dites est assez évident» répartit Sophie d’une voix tendue.
« Mais vous avez compris tout de suite que c’est justifié ».
« Ecoutez, mon Révérend, il me vient comme des pressentiments complètement idiots. Parlez sans détour ».
« J’avais admis que certaines circonstances pouvaient rendre possible la destruction de Notre-Dame. Rendre nécessaire cette destruction…. ».
Sophie rejeta la tête en arrière :
« Et vous allez me dire maintenant, qu’après avoir fait sauter Notre-Dame, il n’est plus légitime, il n’est plus possible de demeurer en vie?».
« Comment cela,il n’est plus possible, rétorqua le père avec amertume. C’est vous qui le dites ! Et vous tentez en plus de me faire endosser cette absurdité ! Saint Pierre,après avoir trahi le Sauveur, après l’avoir renié trois fois, a continué à vivre ! Notre-Dame n’est pas le Sauveur, mais juste l’un des mille reflets splendides de son enseignement dans notre monde pécheur. Peut-on comparer le fardeau qui m’est dévolu à celui qui pesait sur l’Apôtre ? ».
« Alors, où est le problème? Vous croyez, mon Révérend, que je n’ai pas compris où vous vouliez en venir ? Vous ne voulez pas quitter la cathédrale,c’est bien ça ? »
« C’est bien ça », confirma le père Lotaire en inclinant la tête comme font les enfants têtus.
« C’est de la folie ! Vous êtes en pleine contradiction avec vous-même ».
« Oui. Avant même, Sophie, que vous ayez évoqué cette idée, j’avais déjà compris qu’une célébration, une unique liturgie, justifiait à elle seule l’entreprise. Mais, au même moment, j’ai eu la conviction – sachant que la cathédrale allait sauter – qu’il me serait impossible de la quitter. Littéralement impossible, mes jambes refuseraient de me porter. Si Dieu le veut, j’aurai le temps de dire cette messe. Les fidèles qui voudront y assister pourront quitter la Cité par les couloirs du métro. Moi, je resterai pour prier, prier jusqu’au bout ».
« Vous êtes chrétien, pour vous, le suicide est interdit ! » lança sèchement Sophia.
« Peut-être que je me trompe, peut-être est-ce faiblesse de ma part. Mais j’ose tout de même espérer que le Seigneur ne tiendra pas pour un suicide cette prière dans une cathédrale condamnée. Notre faiblesse peut tout attendre de sa miséricorde : peut-être fera-t-il en sorte que toute issue me soit coupée ? Cependant, si je perds mon âme par faiblesse, ce sera un péché dont il me faudra répondre. En France, Sophie, il est des cathédrales plus belles que Notre-Dame, on le sait. L’édifice est massif, encore trop chargé de son héritage roman, le dépouillement austère en moins. Et la cathédrale de Reims est encore plus disgracieuse. Mais, c’est précisément entre les murs de ces deux sanctuaires que l’on sent le souffle de ce pays, de cette terre que l’on nommait jadis « la fille aînée de l’Eglise ».
Sophie, on ne peut pas abandonner Notre-Dame dans le malheur. Si l’on est dans l’incapacité de détourner le fléau, il faut demeurer avec elle jusqu’à la fin ».
« Et puis, un soldat ne laisse pas tomber son officier, ajouta doucement de Lescure, pour reprendre visiblement un débat précédemment entamé avec Lotaire. La place d’un servant d’autel est d’être aux côtés du prêtre jusqu’au bout. Les rapports de féodalité furent toujours l’âme de notre nation, aussi longtemps que cette âme est restée vivante. Certaines choses échappent aussi à mon pouvoir. Et, de plus, je suis déjà trop vieux, tout simplement ».
« Et moi, bien entendu, je suis une jeunette » ironisa Sophia.
Le père Lotaire leva la main en signe d’avertissement :
« Ce n’est pas le moment de dire des sottises ».
11 mars 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (110)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
« Joli coup ! Tiens, bois du jus de fruit, le frigo en regorge. Et portes-en aux autres,tant qu’il est frais ».
« C’est pas de refus ». Eugène-Olivier plongea dans les entrailles de l’énorme réfrigérateur. « Il y a du jus de tomate, super ! ».
Brisseville fut secoué par un violent accès de toux accompagné de râles :
« Et alors, ce fusil, qu’est qu’on va faire ? ».
« Je n’en mettrais pas ma main au feu, reprit La Rochejaquelein, mais j’ai bien l’impression que leur sniper dispose d’un SB-04 avec viseur à infrarouges. C’est un engin extra, conçu en Russie dans les années dix. Mais comment cette merveille est-elle tombée entre les mains de ce flic ? ».
« Mais qui vous dit qu’il s’agit d’un flic? intervint Sophia en riant. Nous sommes loin d’avoir exterminé tout le monde. Un homme d’Europol a pu se glisser dans la cathédrale, et, de toute façon, il est évident qu’une ou deux dizaines de gens passablement armés se cachent encore dans les recoins de la Cité. Celui-là nous a échappé, car ils prennent soin de se camoufler avant le moment de l’assaut ».
Brisseville n’arrêta it pas de tousser.
« C’est clair comme de l’eau de roche» dit-il en crachant du sang dans son mouchoir.
« Bon, admettons que le sniper sur le toit de la cathédrale soit équipé d’un fusil à viseur infrarouge. N’empêche que les pertes sont incomparablement inférieures de nuit que de jour. Pardon, mon Révérend, voulez-vous du thé ? ».
Le père Lotaire ne put s’empêcher de rire.
« Je vous remercie, Sophie, vous avez toujours l’art de conclure avec élégance. C’est vrai, maintenant, je ne vais pas faire le difficile au point de refuser ce breuvage dont,pardonnez-moi, vous vous gorgez littéralement depuis une demi-heure ».
« Bien qu’il ait un arrière goût de poisson mariné dans le pétrole », précisa LaRochejaquelein.
« Je n’aurais jamais imaginé que j’étais tombée dans un cercle de gourmets ». Sophia extirpa de la pile un gobelet de carton où elle versa le thé qui infusait directement dans une bouilloire électrique. « C’est de l’authentique Lapsung Souchong, j’en avais un demi paquet qui traînait dans mes poches. Mais peut-être que je vous force la main, père Lotaire ? Si vous préférez du jus de fruit, ne vous gênez pas ».
Le père accepta la tasse avec un plaisir non dissimulé :
« Non, pour boire chaud, je serais prêt à absorber même de la jusquiame ».
« Lévêque, informe Bertaud que nous allons libérer la cathédrale cette nuit ».
« Bien ».
Eugène-Olivier sortit, chargé d’une provision de jus de fruits frappés.
*
**
Roger Bertaud décapsula un jus d’ananas :
« Si je comprends bien, c’est ventre au soleil jusqu’à la nuit avec boissons glacées à gogo, comme sur la côte d’Azur. J’aimerais bien savoir, tout de même, qui le premier va passer à l’offensive. Nous, pour l’assaut de la cathédrale, ou eux pour celui de la Cité. Il faudrait se munir d’un totalisateur et prendre les paris. De toute façon, on n’a plus rien à faire qu’à glander. A moins d’installer des chaises-longues ».
« C’est pas vraiment l’endroit ». Eugène-Olivier était tracassé par cette histoire de fusil qui permettait la vision nocturne. « Et tu ne sais pas à quel endroit, sur le toit, le salaud a pris position ? ».
«Un peu partout. Sur la grande galerie, au centre, juste au dessus de la rosace ».
On pouvait, évidemment tenter une approche depuis le chevet, en longeant les murs. Est-ce que cette ordure, de là où il était, verrait les gens devant les portails ou non ? De toute façon, pour enfoncer les portes, il serait impossible de rester plaqué contre la muraille, il faudrait prendre du recul, et l’autre, de là-haut, pourrait faire un carton.
Qu’imaginer pour s’en débarrasser ?Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas vu Notre-Dame de si près. Les deux tours aux couronnes dressées vers le ciel, la circonférence gigantesque de la grande rose, les trois portails aux ébrasements passés à la chaux pour dissimuler l’arrachement des statues brisées. Et il se souvenait même de leurs noms, le portail de la Vierge sur la gauche, au centre, le portail du Jugement Dernier, et enfin, le portail de sainte Anne. Mais il ne savait pas à qui s’adresser pour qu’on lui expliquât ces appellations et la raison de leur choix. Au fait, pourquoi ne pas demander au père Lotaire ? Il faudrait profiter d’un moment où il serait libre.
Encore un peu de courage, Notre-Dame. Comme disent les vieilles personnes, la paix et la lumière succèdent aux tourments d’une longue agonie. La mort vient libérer de toute souffrance. Encore un peu de patience, ce ne sera pas long.
« Eh, Lévêque, regarde un peu, mais regarde-moi ça ! ». Roger, les genoux ployés, se tapait de grands coups sur les cuisses. « Non, vraiment, La Rochejaquelein est un type formidable. Tout est réglé comme sur du papier à musique ! ».
Dans le ciel sans nuage, des hélicoptères semblables à des libellules noires faisaient tournoyer leurs pales. Et ces libellules grossissaient à vue d’œil.
« Ils vont faire sauter les paras ! Que le diable m’emporte, c’est un parachutage ! ».
**
Ibrahim entra en trombe dans le petit bureau où s’était réfugié l’imam Movsar Ali pour ne plus voir ni entendre personne.
« Des parachutistes !! Les hélicoptères de l’armée approchent, ils vont sauter d’un moment à l’autre ! »
Movsar Ali sursauta dans son fauteuil :
« Quoi ?! Mais comment peux-tu savoir,tête de mule, qu’ils vont parachuter des hommes ?! Aussi bien, au contraire, ils vont se mettre à mitrailler ou à larguer des bombes et c’est nous qui allons tout prendre! Alors, d’où sors-tu ça, parle ! ».
« C’est l’officier qui l’a dit, et s’il l’a dit, c’est que les paras vont bel et bien sauter ! ».
Enfin, ils avaient retrouvé leurs esprits, ce n’était pas trop tôt. Grâces en soient rendues à Allah, ils n’avaient plus qu’à rester ici une heure ou deux, bien à l’abri de la porte solidement verrouillée, le temps que les nôtres mettent tous les maquisards hors d’état de nuire. Movsar Ali poussa un soupir de soulagement. En un seul jour, il avait bien perdu cinq à six kilos, et sansavoir besoin d’aller au sauna.
*
**
Maurice Loder extirpa un missile « Stinger» de sa caisse. Paul Germy attendait qu’il eût fini pour en faire autant. Slobodan qui, d’emblée, n’avait pas jugée indispensable sa présence au Q.G., s’était équipé avec un soin particulier, économe de ses gestes, comme s’il n’avait jamais cessé de combattre durant ces dix dernières années. Une gigantesque libellule, barbouillée en vert et noir, sauta soudain en l’air comme une grenouille et disparut instantanément. Elle s’était tout simplement volatilisée, au point qu’il était difficile d’établir un lien entre l’effacement du monstrueux insecte et la détonation plutôt discrète qui l’avait précédé.
« Alors quoi, ils ne s’attendaient pas, ces vermines, ils ne se doutaient pas que nous aurions ce genre de pétards en réserve ? » murmurait Jeanne avec jubilation. Elle regardait les hélicoptères se désintégrer et s’abîmer entre les ponts au milieu de la danse frénétique des gerbes d’eau.
« Pourvu que personne n’ait été atteint par des fragments. Ce serait la mort à coup sûr, pensa le père Lotaire. Bien que deux hélicoptères aient directement piqué dans la Seine, j’en suis presque sûr ».
« Nous allons avoir droit à un nouveau petit time out, dit Brisseville à LaRochejaquelein, en soulignant l’anglicisme avec ironie. Même s’ils ont eu le temps de se préparer à l’assaut, ils vonttout remettre à plat. Pour s’armer plus efficacement ».
4 mars 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (109)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Les insurgés avaient établi leur Q.G. dans les locaux d’Europol. Brisseville n’avait pas hésité à réquisitionner deux garçons, Malezieux et Garaud, pour effacer tous les fichiers sur les disques durs des ordinateurs.
On ne voyait pas l’urgence de cette démarche, mais elle ne suscita aucune réserve. Sophia Sévazmiou qui avait troqué papirosse et révolver contre une tasse de thé en carton – hérésie presque contre nature – avait laissé tomber ce commentaire énigmatique : « Ce qui est bon pour un Russe, est fatal pour un étranger ».
Henri décrocha :
« Allo, La Rochejaquelein au téléphone ! Oui, Laval, alors, comment ça se passe chez vous ? ».
Pierre Laval était responsable des opérations d’évacuation au ghetto de Pantin, le plus important de Paris.
« Le mieux du monde. Figure-toi que, dans tout le ghetto, il ne restait plus que cinq flics. Les gens se sont remis de leurs émotions et, à l’heure qu’il est, on a évacué dans les souterrains plus de quatre cents personnes. Le seul ennui, c’est que les femmes bourrent leurs baluchons d’un tas de souvenirs : des photos, des bouquins, des assiettes de l’arrière grand-mère et que sais-je encore….Je les comprends, bien sûr, mais ça fait problème… ».
Le vrai problème est pour plus tard, pensa machinalement La Rochejaquelein. Il allait falloir entasser dans les catacombes plus de dix mille personnes, et, ensuite, par petit groupes, leur faire quitter Paris…Mais tout était bien comme ça, très bien même.
« Et à Austerlitz, c’est comment ? ».
« Pour le moment, tout a l’air de se passer normalement. Bon, je raccroche. Bien que la ligne soit sécurisée, on ne sait jamais, salut ! ».
Le père Lotaire se mordait les lèvres :
« Neuf heures dix….Sophie, la pose des mines prendra combien de temps ? ».
« En mobilisant cinq hommes, on y mettra moins d’une heure. Mais il en faudra deux et plus pour déloger les occupants. Ils se sont rudement bien embusqués, ces fils de chien ».
« Plus l’heure qui nous sera nécessaire – et peut-être davantage – pour examiner le chœur, procéder à sa nouvelle consécration. Sophie, nous n’allons pas pouvoir donner ordre à tout dans le temps canonique ».
« Qu’entendez-vous, mon Révérend, par temps canonique, ne put s’empêcher des’étonner Brisseville. Il me semble n’avoir jamais entendu cette expression ».
Le père Lotaire répondit d’un ton morne :
« Les néo-catholiques disaient la messe à n’importe quelle heure de la journée, quand ça les arrangeait. Cela ne faisait aucune difficulté puisqu’ils avaient aboli le jeûne liturgique. Selon le droit canon, le prêtre ne doit ni manger, ni boire avant de célébrer ».
« Et combien de temps avant ? »
« A partir de minuit ».
« Et alors, vous…. »
« Oh, pour moi, c’est sans importance, j’ai l’habitude. Comprenez moi bien, je peux très bien tenir jusqu’au soir, s’il le faut, sans absorber une goutte d’eau, comme il est de règle, chez nous, le Samedi Saint. Mais commencer une célébration après midi, ça, je ne peux pas, que j’ai bu ou non, ce n’est pas le problème. C’est interdit, un point, c’est tout ».
« D’accord, mais, pour le moment, nous n’avons aucune raison de nous désoler ».
Sophie s’était levée avec, comme toujours, la vivacité propre à la jeunesse. Elle avait soulevé le panneau de verre opaque teinté. Devant la fenêtre, un jeune marronnier ployait sous le poids d’une incroyable multitude de petites pyramides d’un rose éclatant. « Il est neuf heures passé, et, pour le moment, nous n’avons à déplorer aucune perte. Soit dit en passant, et toute émeute mise à part, il y a des jours bien plus néfastes. Nous ne pouvons tenir l’île plus de vingt-quatre heures. Mais ils ne savent rien de notre plan. De leur côté, ils doivent considérer ces vingt-quatre heures comme notre objectif minimum, sinon, le contour de ce qui se trame leur sauterait aux yeux. Qu’en dites-vous, Henri ? ».
« Je dirais que je n’aimerais pas avoir à prendre la cathédrale d’assaut. Ils ont barricadé les fenêtres avec ce qui leur tombait sous la main. Pas facile de les déloger, et les abords immédiats ont été transformés en terrain nu. Tous les arbres ont été abattus depuis longtemps et remplacés par des fleurs idiotes, selon leur stupide fantaisie. On y laisserait trop d’hommes, c’est rageant, et qui aurait dit qu’il nous faudrait prendre en premier lieu la cathédrale elle-même et non le Palais de Justice ou Europol ! »
« A quoi bon s’arracher les cheveux maintenant? Vous êtes bien tous d’accord avec moi que le moment le plus favorable pour s’emparer des bâtiments, avec le moins de pertes possible, est le petit matin ? ».
La Rochejaquelein fronça le sourcil.
« Nous n’éviterons pas les pertes, nous ne ferons que les limiter. Il y a tout de même une chose qui me chiffonne, c’est que l’un de ces salauds, celui qui a pris position sur le toit de la cathédrale, est armé d’un fusil à lunette. Oui, Lévêque, qu’y a-t-il ? ».
« Les gars ont réussi à couper la queue du téléphone, annonça joyeusement Eugène-Olivier. Reste à savoir, bien sûr, où ils en sont avec les mobiles. Mais les liaisons par fil sont interrompues »
25 février 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (108)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Les ancêtres…Plus que jamais, les pensées qui se télescopaient dans la tête de l’imam le renvoyaient au passé. Quelle irrésistible ascension avait accompli sa famille au cours de ces cinquante dernières années ! Et pourtant, ils n’étaient pas de la lignée du Prophète, mais de simples Tchétchènes, rien de plus. Des gueux misérables, de simples exécutants entre les mains de Basaïev(94). A l’origine de leur promotion, il y avait eu, au début du siècle, ces cinq filles attribuées d’un seul coup aux camps d’entraînement des « martyres d’Allah ». Le gain n’était pas énorme, mais suffisant pour commencer à faire pelote, ce qui était aussi une initiative avisée. Par la suite, ils eurent la chance de se retrouver du bon côté du « rideau vert » où ils avaient eu l’idée de transférer leurs capitaux au bon moment. Et là, en leur qualité de parents de vierges élues, ils purent déjà prétendre à des alliances avantageuses avec des familles arabes. Oui, ce fut une magnifique ascension, mais il fallait reconnaître que, sans ces shahidki , lui, Movsar Ali, serait encore à croupir en Tchétchènie, au milieu de ces renégats qui autorisent leurs filles – honte à ces traînées – à travailler à la télévision ou dans les théâtres, et qui, sans vergogne, vivent côte à côte avec les mécréants ! Ou alors, il aurait atterri ici, en Euroislam, comme pauvre manœuvre. Non, son parcours était un sans faute. Et il fallait utiliser le même levier pour se sortir d’affaire maintenant.
« Ecoute-moi, vieux bouc ! ».
L’imam, sidéré, porta le regard sur son épouse. Elle venait de saisir le premier objet qui lui était tombé sous la main (c’était un lourd et antique casse-noix), et de l’autre main, elle avait attrapé le petit qui jouait sur le tapis. Ayant fait un saut en arrière pour s’éloigner le plus possible de son mari, elle le menaçait en brandissant le casse-noix.
« Fais seulement un pas vers mon enfant et je te tue. Allah m’est témoin, je te tue ! ».
« Tu perds la boule, femme. Souviens-toi à qui tu parles ! Et qu’est-ce que ça veut dire d’abord « ton » enfant ? Qu’est-ce qui t’appartient ici ? ». Khadisha continuait à agiter son arme dérisoire.
« N’essaie pas de m’embobiner, salopard ! Qu’est-ce que tu manigançais en regardant le petit ? Quelle horreur tu ruminais ? Crois-moi, je lis sur ta gueule d’enfoiré comme sur les pages d’un livre ! ».
Movsar Ali se mit à fulminer.
« Voyez-moi le caquet de cette chipie ! Mais attends un peu, tu vas me payer ça dès qu’on aura massacré les kafirs ».
« Rien ne dit qu’ils ne te feront pas la peau les premiers. Et s’ils y parviennent, qu’Allah les bénisse ! ».
Malgré son insolence inouïe, cette invective fit tomber la colère de l’imam. Rien ne disait, en effet qu’il n’allait pas y passer. Non, il fallait réfléchir, trouver une solution. Avec cette teigne de Danoise, il serait toujours temps de régler ses comptes, si toutefois il s’en tirait sain et sauf . On pouvait, bien sûr, lui enlever l’enfant de force. Lui-même ne s’y risquerait pas, ce n’est pas qu’elle le tuerait, mais pour ce qui est de mordre et de griffer, elle se transformerait en tigresse. Sans doute, ses collaborateurs en viendraient à bout, mais ce serait long et laborieux. Seulement, où trouver un autre enfant ? Impossible d’aller s’en procurer dans le ghetto. S’il y avait la moindre possibilité de rejoindre le ghetto, ces maudits maquisards perdraient leur temps à le chercher ici ! Ah ! Mais quel idiot il faisait ! Il avait vraiment la tête à l’envers, pensa Ali en se frappant le front du plat de la main. Tout cela était plus simple que bonjour ! Oubliant complètement sa femme, il revint précipitamment dans l’antichambre vers le téléphone le plus proche. Bien sûr, bien sûr, en attirant son attention sur son jeune fils, Allah lui-même lui avait suggéré la variante la plus sûre ! Il suffisait d’envoyer des autobus dans le ghetto le plus proche pour y rafler au hasard une centaine, non, plusieurs centaines d’enfants ! Il faudrait ensuite les aligner le long des quais tout autour de la Cité, et commencer le massacre ! Les maquisards ont tous des parents dans le ghetto. Il est évident que leur première réaction serait d’accepter aussitôt la libération de l’imam et de sa suite.
Et ensuite….mais qu’est-ce qu’il en avait à faire de la suite ? Cela ne le concernait plus, il serait bien à l’abri dans sa résidence secondaire, au Vieux moulin, au bord de son étang !
Movsar-Ali, à la hâte, forma le numéro de son dernier interlocuteur. Ce fut le même capitaine détestable qui décrocha . Mais peu importait, après tout.
« Capitaine ! Ecoutez-moi attentivement, capitaine ! ».
« Je vous écoute. Il y a-t-il du nouveau ? ».
« Ce n’est pas le problème ! Il faut, de toute urgence, vous m’entendez, de toute urgence…. ».
L’imam secoua le combiné. Il ne manquait plus que ça : la communication venait de s’interrompre alors que chaque minute comptait ! Plus de tonalité.
« Eh ! Ibrahim, va chercher en vitesse le radiotéléphone ! Je crois qu’il traîne quelque part dans mon cabinet de travail ! ».
Le jeune dévot qui assistait l’imam ne fut pas long à ramener l’appareil, mais son visage était maintenant décomposé par la frayeur.
« Il semble que la ligne soit coupée, maître. C’est sûrement un sabotage des maquisards ».
« Les fumiers ! Les enfants de Satan ! Mais que quelqu’un me passe son mobile, vous êtes bouchés ou quoi ? ».
Un hercule en uniforme rétorqua d’un air sinistre :
« Nous ne sommes que la police municipale, très honoré Avsar Ali. Chez nous, la règle, c’est un mobile pour cinq hommes. Forcément, ce n’est pas donné, les mobiles ! ».
«Et qu’est-ce que ça peut me faire ? ». Les précieuses secondes fondaient l’une après l’autre comme neige au soleil, «Vous êtes ici au moins une quinzaine, bande d’andouilles ! ».
Le flic le fixa d’un air qui frisait l’insolence.
« Le problème, c’est qu’aucun de nous n’a de mobile ».
Avoir affaire à des abrutis pareils, c’était à devenir fou.
« Dans ce cas, Ibrahim, ramène-moi mon mobile. Il est aussi dans le bureau. Et plus vite que ça ! ».
« Maître, hier vous m’avez ordonné d’aller le faire réparer, il est encore sous garantie. J’y suis allé, mais ils m’ont dit qu’ils n’avaient pas la pièce en stock. Ils se sont confondus en excuses avec promesse de le livrer à domicile aujourd’hui, avant neuf heures… Et puis, vous savez…. ».
L’imam se laissa choir pesamment sur le sol, et, le visage dans les mains, se mit à gémir d’une voix de fausset.
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94 -Shamil Salmanovitch Basaev (1965-2006), un des chefs du mouvement séparatiste tchétchène. Il a notamment organisé, à Moscou en
2002, la prise d’otages du théâtre de la Doubrovka au cours de laquelle périrent 129 personnes et, à Beslan, l’opération qui coûta la vie à
330 otages dont 182 enfants. (NdT).
18 février 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (107)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Dans son bureau, l’imam se laissa choir, sans force, sur un divan dont les coussins moelleux accueillirent son corps en souplesse. Avec quel souci du confort de l’éminent personnage ces pièces avaient été meublées, avec quel zèle ses épouse savaient présidé à leur décoration, discutant entre elles et avec les designers, marchandant avec les ouvriers et les fournisseurs ! Du temps des kafirs, ces appartements étaient occupés par une exposition d’objets précieux. Très pratique par mauvais temps, un couloir intérieur les faisait directement communiquer avec la nef. Bien sûr, il avait fallu ajouter quelques pièces supplémentaires que l’on avait accolées au mur extérieur. L’ancien occupant, un vieillard débile, se contentait de vivre à l’étroit avec sa dernière et – désormais – unique femme.
Bien que les enfants de ses deux plus anciennes épouses aient été depuis longtemps tirés d’affaire, l’imam Movsar-Ali avait tenu à faire les choses en grand. Et qui aurait pensé, qui aurait imaginé que ce prestigieux logis sis en plein cœur de la ville pût un beau jour se transformer en une redoutable souricière sur laquelle se refermerait en claquant la trappe des ponts !
Et que n’avait-il pas tenté pour obtenir sa mutation depuis la Vieille mosquée, quels efforts n’avait-il pas déployés !
Et tout ça pour en arriver là?! Que n’était-il resté rue Quatrefages, il serait bien tranquille maintenant, à quelqu’un d’autre que lui de supplier au téléphone ces incapables des compagnies de sécurité de se remuer un peu ! Mais que les choses rentrent dans l’ordre et il leur en cuirait avec leur « on fait le maximum » !
Les choses rentreraient-elles dans l’ordre ? C’était bien le hic….
Dévoré par l’angoisse, Movsar-Ali passa dans les appartements des femmes. En chemin, il tomba sur sa troisième épouse, Khadicha qui jouait aux cubes sur un tapis avec le petit Aslanbek, âgé d’un an. A la vue de son mari, son visage, naturellement apeuré, prit comme d’habitude une expression de bête traquée ce qui avait le don, même en des temps bien plus fastes, d’exaspérer Movsar-Ali. Lequel ne  cessait de ruminer en son for intérieur qu’il n’avait pas eu la main heureuse pour cette troisième union. Pourquoi avoir choisi de combler de bonheur, d’élever jusqu’à son statut social une famille des plus quelconques ?
Il n’en avait retiré ni avantage matériel, ni agrément. Certes, sa femme, il fallait lui rendre justice, lui avait donné un enfant robuste et sain. Par malchance, c’était encore un garçon,or il en avait déjà cinq, Aslanbek ne venait qu’en sixième position. Par contre, tout ce qu’il  avait entendu dire, dans sa jeunesse, sur la prétendue fougue sexuelle des Scandinaves, c’était une supercherie pure et simple. Il avait été roulé. Car on sait bien que le premier, voire le second mariage, sont conclus dans le jeune âge pour asseoir sa situation. Mais ensuite, n’est-l pas légitime de s’accorder un petit plaisir ? Ce qu’il visait alors, c’était une nymphette d’une quinzaine d’années, fraîche, ça va de soi, mais aussi délurée et pas bégueule. La plus jeune épouse bénéficiant de plus de cadeaux que les autres, n’était-il pas normal qu’elle fasse tous ses efforts pour s’en rendre digne ? C’était d’ailleurs son propre intérêt que de savoir complaire à son époux. Oui, mais il avait fallu déchanter. Au lit, elle ne bougeait pas plus qu’une bûche, tout juste si elle ne se mettait pas à brailler, comme si on la violait (92). D’un pas mal assuré, l’enfant essayait d’atteindre la tour de cubes que sa mère avait édifiée, mais il tomba sans se faire mal et sans pleurer, préférant tout de même poursuivre son chemin à quatre pattes. En fixant du regard la petite tête blonde, l’imam fut saisi d’une trouble pensée.
A force de vivre dans l’insouciance, on se retrouvait désarmé dans l’adversité. Les anciens auraient eu tôt fait de mettre la main sur des otages. Des gosses, comme celui-là, il n’y avait rien de mieux. Plusieurs, de préférence, pour en égorger un sous les yeux des kafirs par mesure d’intimidation et garder les autres en vue de négociations. Et justement, Aslanbek ressemblait à un enfant de kafir, surtout de loin. Il n’était pas inscrit sur son visage qu’il était né dans la vraie foi. C’était une idée à suivre. Personne, mieux que lui-même, n’irait se soucier de sa sauvegarde. Et pourquoi ne pas donner l’ordre aux policiers de faire savoir aux kafirs, en exhibant Aslanbek, qu’ils détenaient en otage des enfants du ghetto ? Avec, comme exigence, qu’on laisse sortir de la Cité l’imam et sa famille, ou, du moins, les gens qui l’accompagnaient. Oui, mais dans tous les cas, il lui faudrait leur livrer son fils, et la manière dont ils réagiraient à cette escroquerie était imprévisible. C’est sûr que lui, si on le ridiculisait à ce point, il n’hésiterait pas à fracasser le crâne de ce chiot contre le premier mur venu.
Mais ça pouvait tourner encore plus mal, et alors, impossible de prévoir jusqu’où il faudrait aller. Peut-être devrait-il lui-même abattre l’enfant. Ah, si au moins les domestiques avaient des gosses. Mais même pas !
Bon, il s’agissait de raisonner sainement. Aslanbek était son sixième fils, né d’une épouse de piètre extraction. Même s’il fallait lui faire prendre des risques, des risques majeurs, ce n’était pas plus grave que de sacrifier aux échecs un pion pour sauver le roi. Le père possède sur ses enfants un droit sacré de propriété, et seul une mauviette serait incapable, dans de telles circonstances, de ne pas faire preuve de la force de caractère requise. Pour une telle faiblesse, ses vénérables ancêtres lui auraient craché au visage !(93)
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92 – Je renvoie ici le lecteur à un court-métrage sorti récemment sur les écrans hollandais sous le titre Soumission. L’auteur, Khirsi Ali,
une ex-musulmane, dépeint la situation de la femme dans les familles musulmanes. Le metteur en scène de ce film, Théo Van Gogh, a été
assassiné le 2 novembre 2004. Je viens d’entendre aujourd’hui même cette information à la télévision, alors que j’étais occupée à corriger
les épreuves de ce livre.
93 -Je suis la première à éprouver un malaise en écrivant ce livre. Hier, 11 octobre, alors que cet épisode me venait à l’esprit, je me posais
la question : est-ce que je ne serais pas malhonnête ? Est-ce que je n’en rajouterais pas ? Le soir même, j’entends les titres du Journal
télévisé Notre Temps:« Dans le nord du Caucase, des terroristes ont tenté d’utiliser leurs propres femmes et enfants comme boucliers
humains ».
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