La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (106)
Jeanne démarra en sautillant vers le Pont Neuf, tout en lançant son nouveau joujou comme une balle.
« Eh, dis donc, toi, là bas, arrête de faire la maline ! ne put s’empêcher de lui crier Pernoud tandis qu’elle s’éloignait. Cette fille est un vrai malheur ! »
Eugène Olivier opina en faisant la moue. Il ne pouvait tout de même pas rétorquer à haute voix que, pour un malheur comme celui là, il était prêt à donner tous les bonheurs du monde.
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« Mais faites donc quelque chose !! Comme si on ne pouvait pas raser ces barricades ! Et d’abord, qui a laissé faire ça ? Faites sauter les paras, envoyez la flotte, que sais-je, les kafirs s’apprêtent à nous donner l’assaut ! Grouillez vous un peu, que diable, vous êtes stupides ou quoi ? ».
« On fait l’impossible, très honorable Movsar-Ali. Mais vous ne voudriez pas, tout de même, être victime de manœuvres irréfléchies de notre part ! ».
« Je tiens encore moins à souffrir de votre inertie trop réfléchie ! Vous savez que je dois être tenu à l’abri de toute violence. Vous n’avez pas affaire au premier venu, mais à l’imam de la mosquée Al-Franconi en personne ! Etes-vous capable de comprendre, militaire, ce que pourrait signifier pour vous l’incapacité de me protéger ? ».
« On fait le maximum. Au moindre changement de situation, appelez ».
Kassim raccrocha avec soulagement. La voix criarde de l’imam continuait à résonner dans sa tête comme un écho dans une caverne.
Le Q.G., installé dans le centre de documentation religieuse (que, par habitude, beaucoup de convertis continuaient toujours à appeler « magasin Shakespeare et C° ») se trouvait à proximité immédiate du Petit pont. Mais il y avait loin de la coupe aux lèvres. En dépit de ses vociférations hystériques que, pour un peu, on aurait pu entendre d’ici sans l’aide du téléphone, l’imam filait du mauvais coton.
Deux jeunes lieutenants avaient pris place, de façon un peu cavalière, sur des cartons de livres pieux. Pour faire la pause, entre deux séries de briefings, ils se versaient le café d’une bouteille thermos. Il y avait peu de chances qu’un prédicateur osât s’approcher d’ici à moins d’un kilomètre, la mésaventure de Movsar-Ali s’était évidemment répandue comme une traînée de poudre. Malgré l’absurdité du contexte, il n’était pas désagréable, pour une fois, de se sentir dans la peau d’un chef. Devant la porte se languissait une nouvelle recrue, affectée aux fonctions d’estafette. Il tripotait un paquet de cigarettes qu’il sortait et remettait sans cesse dans la poche de son uniforme mal ajusté. Kassim avait examiné la veille le dossier de ce garçon nommé, semblait-il, Abdoullah. Avant qu’on ne le case ici, il avait été le chauffeur d’Abdolvahid. Originaire du ghetto, récemment converti. Il fallait le voir se recroqueviller, furieux d’avoir été arraché à sa petite sinécure pour être directement propulsé dans l’enfer du casse-pipe. On dit, et c’est bien vrai, qu’il n’y a de veine que pour la canaille. Tous ses parents, c’était à parier, pourrissaient dans la fosse commune et, du crâne d’Abdolvahid, il ne restait plus que des éclats pas plus gros que des boîtes d’allumettes, mais celui-là, au moment de l’assaut, il passerait à travers maille sans coup férir.
Mais moi-même, songea Kassim, en quoi étais-je supérieur à cette misérable créature ? Avais-je sauvé Antoine ? Oh, si l’on pouvait, dans le chamboulement, oublier le ghetto ! Cependant, sans cette émeute incroyable, Antoine aurait peut-être déjà partagé le sort de la famille de ce trouillard d’Abdoullah. Mais Antoine ne me haïssait pas. Au son de sa voix, il était clair qu’il ne nourrissait pas de haine à mon égard. Et avant de mourir, il m’aurait pardonné, ce qui était moins évident pour les parents de ce fumier, que l’on avait traînés vers la fosse commune, alors qu’au même instant, peut-être, leur fils franchissait le seuil de la maison familiale pour rejoindre la zone de la charia.
Malgré tout, j’étais, et je reste opposé à ces procédés. Pourquoi massacrer, dans une famille, tous ceux qui refusent de se convertir ? Dans ces conditions, inutile de se voiler la face, seuls les salauds sautent le pas. Sinon, les jeunes normalement constitués rejoindraient nos rangs sans hésitation, il leur suffirait de comparer les perspectives d’avenir. Il faut reconnaître que la jeunesse comme il faut se détourne actuellement de l’islam, ce qui n’était pas le cas de mon temps. Mais aujourd’hui, on ne recrute plus que des avortons du genre de cet Abdoullah. Et on ne cesse de serrer la vis encore et toujours davantage. Que l’on fiche ou non la paix au ghetto, cela revient au même pour les jeunes Français, la vie y est impossible.
J’allais oublier aussi cette petite différence. Dans ma jeunesse, on n’exigeait pas le « témoignage par le sang ». Je veux bien admettre que mon cousin me méprise, mais qui peut dire si cet Abdoullah n’a pas égorgé quelqu’un de sa parentèle, puisqu’il est précisé, dans son dossier, qu’il est le seul de sa famille à s’être converti.
Et puis, qu’ils aillent tous se faire foutre ! Et puis cet autre, dans la mosquée, qui s’égosille à en mouiller sa culotte.
« Eh, toi, là-bas ! Pourquoi restes-tu planté devant la porte ? cria Kassim avec humeur. Cours me chercher des cigares, n’importe quelle marque, je m’en balance. Allez, ouste, dégage, t’as compris ?! ».
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L’imam Mosvar-Ali gardait l’oreille collée au combiné. Les signaux brefs qu’il émettait étaient des plus exécrables, mais il ne se décidait toujours pas à raccrocher, comme si ce geste allait couper le dernier fil qui le reliait au monde normal. Cependant, il ne pouvait pas rester cloué sur place avec son téléphone, alors que les gardiens de la vertu qui avaient réussi à se réfugier dans la mosquée le dévisageaient d’un drôle d’air. Si l’imam avait été curieux de savoir l’effet qu’il produisait, il lui aurait suffi de regarder dans le miroir de leurs yeux. Mais le vénérable Movsar-Ali était bien trop préoccupé par le salut de sa précieuse personne pour s’intéresser à pareilles bagatelles. Ayant finalement raccroché, il pivota sans mot dire sur les talons de ses babouches et sortit brusquement du salon de réception.





