Pêle-mêle

  • Accueil
  • > La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
11 février 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (106)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

Jeanne démarra en sautillant vers le Pont Neuf, tout en lançant son nouveau joujou comme une balle.
« Eh, dis donc, toi, là bas, arrête de faire la maline ! ne put s’empêcher de lui crier Pernoud tandis qu’elle s’éloignait. Cette fille est un vrai malheur ! »
Eugène Olivier opina en faisant la moue. Il ne pouvait tout de même pas rétorquer à haute voix que, pour un malheur comme celui là, il était prêt à donner tous les bonheurs du monde.

*
**

« Mais faites donc quelque chose !! Comme si on ne pouvait pas raser ces barricades ! Et d’abord, qui a laissé faire ça ? Faites sauter les paras, envoyez la flotte, que sais-je, les kafirs s’apprêtent à nous donner l’assaut ! Grouillez vous un peu, que diable, vous êtes stupides ou quoi ? ».
« On fait l’impossible, très honorable Movsar-Ali. Mais vous ne voudriez pas, tout de même, être victime de manœuvres irréfléchies de notre part ! ».
« Je tiens encore moins à souffrir de votre inertie trop réfléchie ! Vous savez que je dois être tenu à l’abri de toute violence. Vous n’avez pas affaire au premier venu, mais à l’imam de la mosquée Al-Franconi en personne ! Etes-vous capable de comprendre, militaire, ce que pourrait signifier pour vous l’incapacité de me protéger ? ».
« On fait le maximum. Au moindre changement de situation, appelez ».
Kassim raccrocha avec soulagement. La voix criarde de l’imam continuait à résonner dans sa tête comme un écho dans une caverne.

Le Q.G., installé dans le centre de documentation religieuse (que, par habitude, beaucoup de convertis continuaient toujours à appeler « magasin Shakespeare et C° ») se trouvait à proximité immédiate du Petit pont. Mais il y avait loin de la coupe aux lèvres. En dépit de ses vociférations hystériques que, pour un peu, on aurait pu entendre d’ici sans l’aide du téléphone, l’imam filait du mauvais coton.

Deux jeunes lieutenants avaient pris place, de façon un peu cavalière, sur des cartons de livres pieux. Pour faire la pause, entre deux séries de briefings, ils se versaient le café d’une bouteille thermos. Il y avait peu de chances qu’un prédicateur osât s’approcher d’ici à moins d’un kilomètre, la mésaventure de Movsar-Ali s’était évidemment répandue comme une traînée de poudre. Malgré l’absurdité du contexte, il n’était pas désagréable, pour une fois, de se sentir dans la peau d’un chef. Devant la porte se languissait une nouvelle recrue, affectée aux fonctions d’estafette. Il tripotait un paquet de cigarettes qu’il sortait et remettait sans cesse dans la poche de son uniforme mal ajusté. Kassim avait examiné la veille le dossier de ce garçon nommé, semblait-il, Abdoullah. Avant qu’on ne le case ici, il avait été le chauffeur d’Abdolvahid. Originaire du ghetto, récemment converti. Il fallait le voir se recroqueviller, furieux d’avoir été arraché à sa petite sinécure pour être directement propulsé dans l’enfer du casse-pipe. On dit, et c’est bien vrai, qu’il n’y a de veine que pour la canaille. Tous ses parents, c’était à parier, pourrissaient dans la fosse commune et, du crâne d’Abdolvahid, il ne restait plus que des éclats pas plus gros que des boîtes d’allumettes, mais celui-là, au moment de l’assaut, il passerait à travers maille sans coup férir.

Mais moi-même, songea Kassim, en quoi étais-je supérieur à cette misérable créature ? Avais-je sauvé Antoine ? Oh, si l’on pouvait, dans le chamboulement, oublier le ghetto ! Cependant, sans cette émeute incroyable, Antoine aurait peut-être déjà partagé le sort de la famille de ce trouillard d’Abdoullah. Mais Antoine ne me haïssait pas. Au son de sa voix, il était clair qu’il ne nourrissait pas de haine à mon égard. Et avant de mourir, il m’aurait pardonné, ce qui était moins évident pour les parents de ce fumier, que l’on avait traînés vers la fosse commune, alors qu’au même instant, peut-être, leur fils franchissait le seuil de la maison familiale pour rejoindre la zone de la charia.

Malgré tout, j’étais, et je reste opposé à ces procédés. Pourquoi massacrer, dans une famille, tous ceux qui refusent de se convertir ? Dans ces conditions, inutile de se voiler la face, seuls les salauds sautent le pas. Sinon, les jeunes normalement constitués rejoindraient nos rangs sans hésitation, il leur suffirait de comparer les perspectives d’avenir. Il faut reconnaître que la jeunesse comme il faut se détourne actuellement de l’islam, ce qui n’était pas le cas de mon temps. Mais aujourd’hui, on ne recrute plus que des avortons du genre de cet Abdoullah. Et on ne cesse de serrer la vis encore et toujours davantage. Que l’on fiche ou non la paix au ghetto, cela revient au même pour les jeunes Français, la vie y est impossible.

J’allais oublier aussi cette petite différence. Dans ma jeunesse, on n’exigeait pas le « témoignage par le sang ». Je veux bien admettre que mon cousin me méprise, mais qui peut dire si cet Abdoullah n’a pas égorgé quelqu’un de sa parentèle, puisqu’il est précisé, dans son dossier, qu’il est le seul de sa famille à s’être converti.
Et puis, qu’ils aillent tous se faire foutre ! Et puis cet autre, dans la mosquée, qui s’égosille à en mouiller sa culotte.
« Eh, toi, là-bas ! Pourquoi restes-tu planté devant la porte ? cria Kassim avec humeur. Cours me chercher des cigares, n’importe quelle marque, je m’en balance. Allez, ouste, dégage, t’as compris ?! ».

*

L’imam Mosvar-Ali gardait l’oreille collée au combiné. Les signaux brefs qu’il émettait étaient des plus exécrables, mais il ne se décidait toujours pas à raccrocher, comme si ce geste allait couper le dernier fil qui le reliait au monde normal. Cependant, il ne pouvait pas rester cloué sur place avec son téléphone, alors que les gardiens de la vertu qui avaient réussi à se réfugier dans la mosquée le dévisageaient d’un drôle d’air. Si l’imam avait été curieux de savoir l’effet qu’il produisait, il lui aurait suffi de regarder dans le miroir de leurs yeux. Mais le vénérable Movsar-Ali était bien trop préoccupé par le salut de sa précieuse personne pour s’intéresser à pareilles bagatelles. Ayant finalement raccroché, il pivota sans mot dire sur les talons de ses babouches et sortit brusquement du salon de réception.

→ A suivre

4 février 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (105)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

Chapitre 15.
 
Les Barricades (suite).

« Le plus rageant serait qu’ils se mettent à bombarder depuis le ciel ! ».
Il faisait frisquet en ce petit matin de mai, et Jeanne releva le col de son anorak. Elle avait le bout du nez tout rouge ainsi que les joues, et ses yeux gris étaient embrumés de sommeil.
« Imagine qu’ils touchent Notre-Dame ! ».
« Ils ne prendront pas ce risque, rien à craindre pour Notre-Dame, répondit EugèneOlivier avec assurance. La Cité n’est pas plus grande qu’un mouchoir de poche. Si on la canardait, il y aurait forcément du grabuge. Tu sais toutes les richesses qu’ils ont stockées à la Conciergerie, au Palais de Justice, partout ! Même l’artillerie, ils ne l’utiliseront que quand ils se seront  rendu compte que nous en avons une. Une poignée d’émeutiers ne vaut pas tant de dégâts, et, de toute façon, ils nous délogeront en vingt-quatre heures. Par contre, s’ils connaissaient le clou de l’affaire, je pense qu’ils ne ménageraient ni leurs bombes ni leurs obus. Mais comment l’apprendraient-ils à l’avance ? ».
« Oui, c’est formidable que Notre-Dame redevienne Notre-Dame pour de vrai, répondit Jeanne, radieuse. Je crois que si la cathédrale était une personne, elle accepterait de mourir pour connaître un seul jour comme celui-là. En tout cas, moi, à sa place, j’accepterais ».
Tout en devisant ainsi, ils passaient devant le Palais de Justice en plein jour, ou plutôt, dans la lumière de l’aube, la kalachnikov à la bretelle, tous deux insouciants, ils déambulaient au cœur même de l’islam de France, et la brise jouait dans la chevelure de Jeanne. Un pareil instant valait bien de mourir dix fois, se disait Eugène Olivier. Alors, fallait-il déplorer le sort de la cathédrale ? Jeanne avait raison. Qu’il fût transformé en être humain, certes le sanctuaire exprimerait son accord, mais même sans ça, en ce moment précis, il partageait ces sentiments, car ses pierres ne pouvaient être complètement dépourvues d’âme.
Devant le bâtiment d’Europol, autour d’un empilement de caisses contenant des missiles « Stinger », s’affairaient des maquisards. Eugène Olivier en reconnut évidemment plusieurs, parmi lesquels Maurice Loder, toujours aussi sombre en dépit de la gaieté ambiante. Ce garçon du ghetto avait perdu sa mère l’année passée quand l’imam du coin s’était mis dans la tête de prendre en main leur famille. Lui-même n’en avait réchappé que par miracle. La veille du jour fatal, il avait été hospitalisé pour une appendicite. Le chagrin l’avait poussé à entrer au maquis. Il avait aussi, semblait-il, un frère plus jeune, lui aussi disparu. Eugène Olivier n’en était pas certain, mais la délicatesse lui interdisait de poser une telle question. Car chaque famille pleurait des morts et il ne connaissait personne qui n’eût à déplorer la perte d’un être cher.
Maurice, tout occupé à suivre les instructions, ne remarqua même pas le signe de la main que lui adressait Eugène Olivier. Jeanne laissa tomber :
« C’est chouette, on se croirait à la plage, en été. Tu crois qu’on va pouvoir encore longtemps bronzer au calme comme maintenant ? ».
Eugène Olivier ne répondit pas tout de suite.
« Deux heures environ. Pas moins. Pour le moment, ils se tiennent tranquilles, on les comprend, ils sont encore sous le choc. Vraisemblablement, ils se sont contentés de barrer l’accès aux ponts et de tenir conseil jusqu’à usure complète de leurs culottes. Du haut en bas de la hiérarchie ».
« Il est huit heures et demie et la messe doit commencer avant midi. Tu sais, peutêtre qu’on n’aura pas besoin d’engager tellement d’hommes. Si ça se trouve, on pourra même assister tranquillement à la messe de Notre-Dame. Pourvu que les Sarrasins ne se mettent pas en branle pour donner l’assaut avant une heure ! ».
Comme il était simple, tout compte fait, de bavarder avec elle et de marcher à ses côtés ! C’était idiot de se torturer la cervelle pour imaginer un sujet de conversation, il suffisait d’être soi-même. Si cela avait pu continuer cent ans ! Mais voilà qu’accourait vers eux leur chef de section, Georges Pernoud.
« Alors quoi, tu bayes aux corneilles, Lévêque ? »
« C’est La Rochejaquelein qui m’a demandé de patrouiller le long de la seconde ligne des barricades ».
« On déleste les barricades d’un homme sur deux. Tu n’es pas au courant du dernier coup dur ? Quelques survivants parmi les flics se sont retranchés à l’intérieur de la cathédrale et dans l’appartement de l’imam. Ils mitraillent les abords immédiats, en particulier depuis le toit ».
« Merde ! »
« Comme tu dis. File te mettre aux ordres de Roger Bertaud, son groupe se trouve à droite du portail principal. Toi, Sainteville, tu peux continuer à patrouiller. Tiens, prends ce mobile, tu sauras t’en servir ? ».
Jeanne attrapa le téléphone au vol.
« Il est classe ! Tu l’as pris à un flic ? ».
« Exact. J’ai l’impression qu’il n’a pas de code PIN, mais, pour plus de sécurité, ne l’éteins pas. S’ils commencent à se rassembler pour l’assaut, appelle La Rochejaquelein. C’est le premier numéro que j’ai mis en mémoire ».
« Sans problème ! ».

→ A suivre

28 janvier 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (104)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

« Ouf, vous me rassurez, dans la mesure où l’on peut encore me rassurer, qu’Allah vous bénisse. Mais qui est-ce ? ».
« Moi ».
Slobodan se sentit soudain léger, comme dans un rêve où tout devient possible : nager en eau profonde, admirer algues et coraux sans avoir à se soucier de sa respiration, survoler les villes à tire d’aile, passer à travers les murs…Depuis combien d’années il s’était interdit, même en rêve, de leur jeter la vérité au visage….
Ahmad ibn Salih ouvrit la porte toute grande. Le cheik avait l’impression de délirer, de devenir fou, et on le comprend, sous le coup de tels désagréments. A peine le savant avait-il proféré son absurde réponse, qu’une femme âgée, vêtue comme une kafirka, fit son entrée dans le bureau. Cela aussi était surréaliste que, dans le cabinet de travail d’un haut fonctionnaire, une mécréante en jeans noirs, tête non seulement découverte mais cheveux épars sur les épaules, entrât avec insolence.
« Tu as parfaitement entendu, fils de chien » laissa-t-elle tomber gaiement, comme avec négligence. « Il est vraiment un espion russe, et Serbe de surcroît. Et maintenant, devine qui je suis. Allez, je te donne un indice : tu connais la berceuse qu’on chante à tes petits enfants ? » (91).
Tentant de s’arracher à cette hallucination, le cheik, en titubant, se jeta vers l’alarme. Mais il continuait à s’engluer dans la logique délirante du cauchemar : personne ne fit un geste pour l’en empêcher. En un éclair de conscience, il imagina que le système avait été mis hors d’usage. Mais non, tout était en ordre, rien ne clochait, le signal rouge clignotant indiquait que le message était bien passé.
Il appuyait, il appuyait comme un fou sur le bouton, et les deux autres le regardaient faire tranquillement.
« Il n’y a plus personne pour répondre, précisa la femme. Vos gardes sont déjà en train de peloter avec ardeur les houris aux yeux noirs ».
« Sévazmiou ! ».
« Vous avez enfin pigé. J’ai finalement demandé à notre ami de Russie de me faire voir le type qui avait décidé d’empoisonner nos retenues d’eau. Je vous vois, et je me pose à nouveau la question : comment se peut-il que des nullités puissent provoquer des malheurs monstrueux, incalculables ? Qu’une montagne accouche d’une souris, on peut le comprendre, cela n’offense pas la logique. Mais que le contraire se produise, je n’arriverai jamais à l’admettre, j’en ai peur. Je crains que la malheureuse histoire du genre humain durant les cent cinquante dernières années ne soit qu’une succession ininterrompue de montagnes mises au monde par des souris….Par chance, je vois devant moi une souris qui n’a pas eu le temps d’accoucher ».
« Comment….comment êtes-vous ici, comment êtes-vous entrés, kafirs ? Où sont les gardes ? Où est la police ? ». L’effort désespéré du cheik pour comprendre au moins quelque chose de ce qui se passait avait même chassé sa peur.
« Si tu veux savoir, c’est la Neuvième Croisade qui a commencé » lança  Sofia avec un éclair de malice, tout en arrêtant Slobodan de la main. « Nous avons mis un peu de temps à la mettre sur pied, par contre on a fait les choses en grand. Il n’y a plus d’Euroislam, et bientôt, il n’y aura plus d’islam du tout. Voilà, Slobo, vous pouvez en finir avec lui, vous verrez que cela ne vous procurera pas une sensation aussi fabuleuse que vous imaginiez ».
Le cheik Saïd se tenait debout, sans essayer de se sauver. Il avait le regard vitreux d’un aveugle et peut-être, inconscient de la menace, il se contentait de se balancer, sur un rythme étrange, d’avant en arrière.
Slobodan dégaina son revolver.
Curieusement, ne jaillit pas entre eux cette proximité qu’allume la haine. Ils étaient devenus transparents l’un pour l’autre, chacun d’eux se mouvant dans la dimension de son propre rêve. Mais le rêve de Slobodan était léger et lumineux, alors que celui du cheik Saïd était un cauchemar dont l’absurdité lui donnait des sueurs froides.
Mais quand le corps du cheik s’écroula, heurtant lourdement le tapis de la nuque entre le tabouret renversé et les débris du pot de céramique, Slobodan reprit ses esprits. Il considéra avec un désenchantement bizarre ce visage figé dans la même perplexité fielleuse, avec  un petit trou au dessus du sourcil gauche. Effectivement, ce qu’il ressentait n’avait rien à voir avec ce qu’il avait imaginé depuis tant d’années. Juste un léger dégoût, une sensation de froid au creux de la poitrine, comme s’il avait touché un cafard de sa main nue.
« Sonia, vous n’avez pas l’impression d’avoir un peu dérapé ? ». Slobodan s’exprimait maintenant facilement et naturellement en russe comme s’il n’avait jamais cessé de le pratiquer des années durant. « Vous n’auriez pas légèrement grossi le trait ? ».
« Mais qu’est-ce que vous avez tous, on dirait que vous n’avez jamais joué au poker ! Il y a des fois où un peu de bluff aide à mettre les points sur les « i ». Bon, le Palais de Justice est à nous, par contre ça mitraille encore du côté de la Conciergerie. Vous entendez ? ».
Des coups de feu crépitaient, en effet, derrière les fenêtres obscures. Ils ne faisaient pas plus de bruit que le chant des grillons…Preuve de l’efficacité des doubles vitrages modernes.

______________________________________

  91 – Voir chapitre  neuf. (NdT).    

 → A suivre

21 janvier 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (103)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

Mustapha renversa la poubelle, tomba, s’écorcha durement les mais sur le béton, bondit et se mit à filer à toutes jambes vers les escaliers en poussant des hurlements…C’est ce qui le perdit, car personne n’en voulait à la vie de cet inoffensif éboueur. Mais on ne pouvait pas non plus lâcher dans les rues cette sirène vivante alors que l’opération en était au tout début. Un coup de feu claqua. Mustapha n’eut même pas le temps d’éprouver, pour de bon, du ressentiment à l’égard du baron Samedi.
Eugène Olivier rengaina son revolver.
A la sortie du métro, les détachements d’avant-garde s’étaient séparés, comme prévu, en deux groupes. Le premier, avec toute la vélocité qu’autorisait un équipement lourd, courut s’emparer du Palais de Justice et de la Conciergerie. L’autre se hâta d’aller couper les ponts.
L’arrière garde, que commandait Brisseville, fut également répartie en deux contingents. Il fallait, d’une part, transborder sur le quai du métro les armes lourdes qu’on ne pouvait faire monter qu’après la prise de l’île. D’autre part, on devait établir une ligne de défense souterraine dans les tunnels des trois stations ouvertes, à savoir Châtelet, Saint-Michel et Pont-Neuf.
Et pour ce faire, on ne disposait, en tout et pour tout que de quatre heures. Brisseville, en se mordant la lèvre, cassa précipitamment le bout d’une ampoule d’adrénaline. S’injecter de l’adrénaline était un procédé ancestral qui remontait aux années trente du siècle passé, mais c’était mieux que rien. L’essentiel était de réussir dans les temps, peu importait le reste. Aussi bien le problème des médicaments serait résolu, du même coup, une bonne fois pour toutes.
* **
Au premier étage du Palais de Justice, quelques pièces spacieuses étaient vivement éclairées, bien qu’à cette heure, le secrétariat fût désert. Le cheik Saïd al-Masri, resté seul, alors qu’il faisant les cent pas dans son bureau lambrissé de chêne vernis, avait déjà fait tomber au passage un tabouret à vis et un bonzaï en pot. Et personne pour les ramasser, il n’avait pas envie de faire monter son chauffeur. Du coup, dans le passage, traînait, au milieu de fragments de céramique, ce bout de ferraille, dans lequel il s’était encore douloureusement cogné. Avec ses semelles, il écrasait la terre qui s’était répandue sur le tapis.
En temps ordinaire, il déambulait lentement, avec toute la dignité seyant à son rang et à son tempérament. C’est l’émotion qui le rendait maladroit.
Des dizaines de photocopies encombraient les bureaux. L’écran d’un ordinateur diffusait une lumière blafarde. Depuis des temps immémoriaux, le cheik Saïd ne saisissait plus ses textes lui-même. Mais le rapport qu’il s’efforçait de rédiger maintenant ne pouvait être confié à personne, pas même au secrétaire le plus sûr.
Un fiasco. Un fiasco insensé, inimaginable, impossible. Son agent de Moscou l’avait informé que le réseau de sabotage, entraîné avec tant de soin, venait d’être démasqué, mis hors d’état de nuire, complètement démantelé. Ensuite, il avait interrompu le contact. Cela faisait vingt-quatre heures que le cheik Saïd avait perdu le sommeil, l’appétit et négligeait la prière. Il tentait de vérifier, de faire des recoupements, d’avoir au moins un début de précision. Etait-ce vraiment la vérité ? Cela en avait, hélas, toute l’allure.
La démission. C’était la meilleure solution. Et la présenter lui-même sans attendre. Mais comment, comment pareille chose avait-elle bien pu advenir ? Cela dépassait l’entendement, c’était résolument impensable. Est-ce qu’il n’y aurait pas, dans les tiroirs, quelque chose contre la tension ? Ou, à défaut, contre la tachycardie. Il n’allait pas appeler un docteur, faire naître lui-même des rumeurs prématurées. Par contre, s’il pouvait trouver un cachet…Il y en avait, bon sang…non, pas ça, c’était de l’aspirine, et ça, pour la digestion…. Contre les brûlures d’estomac….Mais, que diable, il en avait eu sous la main, il y a peu, quand il n’en avait nul besoin !
La porte s’ouvrit trop doucement, c’est pourquoi le cheik entendit, perçut avec son dos le léger frémissement de l’air, l’imperceptible pivotement des charnières bien huilées….
Il n’attendait pas du tout ce visiteur, mais il ne s’étonna nullement de sa présence. En ces lieux, le patron des laboratoires de recherche atomique, n’était pas non plus, à proprement parler, un intrus.
« Vous voulez me voir, effendi ? Qui vous a mis au courant ? ».
« Quel intérêt cela peut-il avoir maintenant » prononça Ahmad ibn Salih, en pesant ses mots.
C’était évident. Donc, il savait tout. Le cheik Saïd, pris d’une soudaine faiblesse, se laissa choir dans un fauteuil. Ahmad ibn Salih restait dans l’embrasure de la porte, peu pressé, visiblement, de la refermer. Au contraire, il la retenait de la main.
« Il me semble qu’il serait plus curieux pour vous d’apprendre qui a mis Moscou au courant ? ».
« Quoi ?! » Le cheik Saïd avala sa salive de travers et se mit à tousser. « Vous savez déjà d’où vient la fuite des informations ? ».
« Des fuites d’information aussi totales, aussi exhaustives, cela n’existe pas ». Les lèvres d’Ahmad ibn Salih se plissèrent en un rictus mauvais. « Il ne peut s’agir que d’une transmission systématique et préméditée. Autrement dit, cela ne peut être que le résultat de l’action d’un agent secret infiltré au cœur même du dispositif. Très profondément infiltré et connu de vous personnellement ».
« Qui ?! ». Le cœur du cheik cognait quelque part dans ses tempes comme un marteau sur une enclume. De toute façon, sa carrière était fichue, mais quelle satisfaction tout de même si ce fils de Satan pouvait en prendre au maximum. Oh, il aurait été le premier à lui sauter à la gorge…Si seulement… « Il est toujours vivant, j’espère, il n’a pas eu le temps de se brûler la cervelle ? Effendi, au nom d’Allah, dites-moi qu’il vit encore ! ».

« Non seulement il est bien vivant, mais il est frais comme un gardon ».

→ A suivre

14 janvier 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (102)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

« Oui, ils n’ont aucun besoin de savoir à l’avance de combien d’explosif nous disposons ! »
« Moins l’affaire leur semblera sérieuse, plus longtemps nous résisterons ».
Eugène Olivier acquiesça. Sous ses côtes, le sac de ciment lui semblait étonnamment moelleux et ses paupières s’alourdissaient. L’accalmie, précédant une nouvelle phase de l’action, lui jouait un mauvais tour. Bien que la nuit fût avancée, le sommeil, qu’on le veuille ou non, n’était pas prévu au programme.
L’assaut de la Cité commença au point du jour. Depuis la veille au soir, dix-huit heures, les insurgés se regroupaient peu à peu en détachements armés dans les souterrains avoisinant la station de métro de l’île. Les usagers musulmans, s’engouffraient dans les escaliers du métro, jouaient des coudes pour occuper une place assise, ouvraient tranquillement les journaux du soir et les paquets de chips, à mille lieues d’imaginer que le spectre impitoyable de la ville profanée les hantait de si près.
Presque personne ne descendait à la station Cité. En général, les gens y prenaient le métro en direction de Cluny, de Concorde, de Maubert-Mutualité, bref, vers les quartiers résidentiels, riches ou pauvres. Vers vingt heures, le torrent des usagers qui affluaient des quatre coins de l’île commença à se tarir, à se diviser en maigres ruisseaux. Puis ce fut le tour des retardataires isolés qui n’avaient plus à se presser pour arriver à temps pour le repas du soir. Vers vingt et une heures, des Noirs en combinaison orange envahirent les quais avec leurs balayeuses sans se soucier autrement de la gêne qu’ils pouvaient encore occasionner.
De luxueuses limousines aux chauffeurs empressés avaient, entre temps, pris en charge leurs éminents propriétaires. Elles s’éloignaient par le pont Neuf, le Petit pont, le pont de Fer, autrefois pont Saint-Louis. Les résidents des Champs Elysées et de Versailles se hâtaient eux aussi vers leurs logis.
Vers minuit, quand la nuit diaphane de mai eut enfin enveloppé la ville de son voile léger, la station Cité ferma. L’île était déserte, depuis le square fleuri de la pointe orientale où s’élevait jadis, à ce qu’on disait, un mémorial aux Français victimes des fascistes, jusqu’à son extrémité occidentale  écrasée par la masse énorme du Palais de Justice. Quelques fenêtres y étaient encore allumées, c’était inévitable, comme à la Conciergerie et sur la longue façade en béton du siège français d’Europol, édifié à l’endroit même où s’élevait la Sainte-Chapelle. Les wahhabites avaient rasé ce miracle de verre irisé au moment de leur coup d’Etat. Mais ces lueurs disséminées de façon aléatoire sur les sombres silhouettes des bâtiments ne faisaient qu’accentuer l’obscurité ambiante. Notre- Dame, comme un roc sculpté par les vents, s’élançait vers les nuages qui floconnaient au firmament nocturne. Les appartements de l’imam, aménagés dans l’ancien Trésor de la cathédrale, étaient eux aussi éclairés.
Le nègre Mustapha extrayait nonchalamment des poubelles les sacs plastiques qu’il vidait dans un conteneur sur roulettes. Au reste, il n’était Mustapha que pour les imbéciles, son vrai nom avait une consonance toute différente dans la langue (88). Sur ses lèvres épaisses jouait un sourire de satisfaction. Il portait sans cesse la main à la poche pectorale de sa salopette où se trouvait un stylo à bille minable à moitié vidé de son encre. Il avait aujourd’hui fait sortir de ses gongs son patron en tentant d’émarger pour sa paye avec un crayon à la mine cassée. Le patron avait piqué une colère :
« Par Allah, quelle maudite engeance ! Tiens, prends ce stylo, tête d’abruti, et tu peux le garder ! ».
Mustapha attendait ce moment depuis au moins quatre mois, mais en vain. C’est que le respectable Charif-Ali était sacrément pingre. Il n’aurait pas lâché même une boîte d’allumettes. Et cette fois, il s’était laissé rouler, ce blaireau. Pas plus tard que cette nuit, Mustapha se rendrait, dans le quartier du Marais, chez une vieille femme très experte qui était au service des guèdes, les loas (89) des cimetières, de la pourriture, des croque morts et de la fornication. C’est à elle qu’il allait remettre l’aimable présent de son respectable patron. Et là, il serait coincé : qu’il le veuille ou non, il faudrait bien qu’il augmente Mustapha de trente euros, pas moins, et, par-dessus le marché qu’il lui donne sa fille comme épouse. Qui serait de taille à défier le baron Samedi (90) en personne ? La vieille (dont il vaut mieux ne pas répéter le nom), à ce qu’on disait, l’avait vu de ses propres yeux. Pas difficile de reconnaître le baron Samedi au milieu de la foule. Il porte un costume noir avec un lacet noir comme cravate, des lunettes noires. Il fume le cigare et aime bien plaisanter. Il mange comme quatre : il ne ferait qu’une bouchée d’une dizaine de pites farcies à la viande de mouton, accompagnées d’autant d’assiettes de couscous. Tu peux tout obtenir dans la vie pour peu que tu honores non pas le vendredi, mais le baron Samedi, le jour de l’agonie. Et quel idiot irait deviner que tel arbre a été planté spécialement dans l’arrière cour, ou que telles écuelles d’argile n’ont pas été disposées sur les étagères de la chambre pour faire joli ! On raconte que sous les catholiques, jadis, c’était moins commode. Dans les colonies, leurs curés avaient du flair pour ce genre de choses. Il fallait se tenir à carreau sinon, gare au châtiment. Mais où étaient-ils passés, ces curés, aujourd’hui ? Les hommes Noirs étaient les plus rusés, ils savaient attendre leur heure en douce…..
Si Mustapha n’avait pas rendu un culte au baron Samedi, il se serait bien gardé de travailler dans le métro. On racontait tant de choses sur les stations désaffectées. Par exemple, qu’elles traversaient des cimetières souterrains, pleins d’ossements de Blancs, impropres aux envoûtements. Ces os étaient gardés par des esprits blancs au service des morts qui, autrefois, régnaient sur la ville. Les esprits blancs s’infiltraient aussi dans les vieilles lignes de métro, ils allaient où ils voulaient. Mais lui Mustapha, il serait toujours protégé par le baron Samedi, il n’avait rien à craindre d’un quelconque esprit blanc….
Mustapha venait de jeter un sac dans le containeur, lorsqu’il se redressa. Qu’est-ce que c’était encore que ce bruit qui venait de là-bas, dans le tunnel ? Ah-a-a-a !!
Le fantôme blanc avait de longs cheveux argentés, ondulés, rejetés dans le dos, il tenait une mitraillette, au fait à quoi bon une mitraillette pour un fantôme, on nageait en plein fantasme, c’était clair ! Et les esprits ne font pas de bruit avec leurs semelles, alors qu’on entendait du fond des ténèbres s’approcher la rumeur sourde d’un piétinement. Encore un autre fantôme, avec comme une mitraillette lui aussi, et un autre encore, et encore….

________________________________

88 – Dialecte africain Fon. (NdT).
89 – Les loas sont des esprits dans le culte vaudou (NdT).
90 – On a utilisé ici certains éléments du culte vaudou tel qu’il est pratiqué en Afrique occidentale et dont  le personnage mis en scène est un adepte.

→ A suivre

1...56789...28

lescroco2010 |
edemos |
Rituel amour retour |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Exos et mandas passion
| BELTOGOMAG
| tout et n'importe quoi