Pêle-mêle

19 janvier 2011

« La Vipère » Alexeï Tolstoï

Publié par ditchlakwak dans "La Vipère"

Avant-propos

Trouvée dans une vieille remise d’un jardin de la banlieue parisienne, cette traduction de Zina Sachnina, immigrée russe, a été faite à la fin de 1928, alors que cette oeuvre de Alexeï Tolstoï n’était pas encore connue.

Elle est établie sur la base du texte originel, avant que celui-ci ne soit remanié par l’auteur lui-même du fait des contingences politiques de l’époque; elle est probablement inédite en France.

Pleine de fraîcheur et de spontanéité, elle nous transmet, de par sa concision, l’art de l’ellipse que sous-tend chacune des phrases d’Alexeï Tolstoï, la violence et la spécificité des passions qui animent les personnages.

La courte histoire d’Alga Viatcheslavovna, dénommée La Vipère, se déroule durant les premières années de la Révolution russe, alors que pèsent tant d’incertitudes. Ballotée par les malheurs, bafouée, humiliée, elle est submergée par ses passions et rattrapée par ses démons.

La Vipère débute alors que la guerre civile inexpiable entre Russes blancs et Russes rouges est entamée depuis quelques mois.

L’Armée rouge, nouvellement constituée par Trotski(mars 1918), subit ses premiers revers. La ville de Kazan est investie par les Blancs, grâce au renfort de la légion tchèque (juillet 1918).

Deux mois plus tard, les forces se sont inversées. L’Armée rouge s’est organisée et a trouvé sa cohésion dans une mobilisation massive. Kazan est reprise.

C’est la premières grande victoire de l’armée bolchevique, le 10 septembre 1918.

Olga, l’héroïne, est au coeur des combats, ballottée par le destin et ses propre passions…

*************
« Quand Olga entrait dans la cuisine, vêtue de son peignoir en indienne, les cheveux décoiffés et le visage renfrogné, tous le monde se taisait. Seuls les réchauds pleins de rage et de pétrole continuaient de ronfler. De cette femme à l’air sombre émanait on ne sait quel danger. Un des locataires avait dit d’elle: Elle a une de ces gueules. Toujours prête à tout! Il faut s’en méfier… »

Son verre et sa brosse à dents à la main, une serviette éponge autour de la taille, Olga faisait sa toilette au-dessus de l’évier, en passant sa tête brune aux cheveux ras sous le robinet. Lorsqu’il n’y avait que des femmes dans la cuisine, elle abaissait son peignoir jusqu’à la chute des reins, lavait ses épaules et ses seins aux bouts bruns, à peine développés comme ceux d’une adolescente. Grimpée sur un tabouret, elle lavait ensuite ses belles jambes musclées. On pouvait voir sur une de ses cuisses une longue cicatrice transversale. Dans son dos, au dessus de l’omoplate, un petit creux rose brillait – la marque d’une balle – et sur le bras droit, près de l’épaule, il y avait un petit tatouage bleuâtre. Son corps était harmonieux et svelte, aux tons ambrés.

Toutes ces particularités étaient bien connues des femmes qui habitaient l’appartement, un parmi tant d’autres, d’un grand immeuble de Zariadié. La couturière, Maria Afanassievna, qui détestait de toutes ses forces ladite Olga l’avait surnommée la tatouée. Rosa Abramovna qui était sans travail et dont le mari parcourait la toundra de Sibérie, se sentait littéralement mal à la vue d’Olga. Une troisième femme, Sonia Varentsova, appelée par tous Lialetchka – gentille mademoiselle, dactylo au Trust des Tabacs – quittait la cuisine, en abandonnant son réchaud, dès qu’elle entendait le pas d’Olga. Heureusement que Maria Afanassievna et Rosa Abramovna avaient toutes deux de la sympathie pour elle, sinon Lialetchka aurait mangé presque tous les jours de la kacha brûlée.

Une fois lavée, Olga regardait ses voisines de ses yeux sombres et farouches, puis regagnait sa chambre, au bout du couloir. Elle n’avait pas de réchaud, et personne ne comprenait comment elle faisait pour se nourrir le matin. Un des locataires, Vladimir Lvovitch Ponizovski, ancien officier, à présent intermédiaire dans le commerce d’antiquités, assurait qu’Olga Viatcheslavovna buvait à son petit déjeuner du cognac à soixante degrés. Cette hypothèse ne semblait pas impossible. En vérité, elle avait bien possédé un réchaud, mais par haine de l’humanité entière, elle l’avait utilisé dans sa chambre, jusqu’au jour où le Conseil des locataires le lui avait défendu. Le gérant de l’immeuble qui l’avait menacée d’expulsion si elle enfreignait à nouveau le règlement de sécurité-incendie, avait bien failli être assommé. Elle l’avait couvert d’injures qu’il n’avait jamais entendues de sa vie, même dans la rue pendant les jours de fêtes. Naturellement, l’appareil fut irrémédiablement abîmé.

A neuf heure et demie, Olga partais. Probablement achetait-elle en route un sandwich garni d’une cochonnaille quelconque et prenait-elle le thé à son bureau. Elle rentrait à des heures irrégulières. Jamais un homme ne lui rendait visite.

L’inspection de sa chambre par le trou de la serrure ne satisfaisait guère la curiosité: des murs nus. Ni photographies, ni cartes postales, rien qu’un petit revolver posé au-dessus du lit. En fait de meubles, cinq objets: deux chaises, une commode, un lit de camp et une table près de la fenêtre. Parfois la chambre était rangée: le rideau tiré, la glace, le peigne, deux ou trois flacons bien alignés sur la commode délabré, une petite pile de livres sur la table, et même une fleur dans une bouteille de lait. D’autres fois, jusqu’au soir, il y régnait un désordre cauchemardesque: lit en bataille, plancher recouvert de mégots et, au milieu de la pièce, le pot de chambre.

Rosa Abramovna gémissait d’une voix faible: « C’est un soldat démobilisé, mais pas une femme… »

Piotr Sémienovitch Morch, employé à l’Office du Cuivre, célibataire et maniaque, au crâne luisant, avait conseillé un jour, en riant doucement , de faire fuir Olga Viatcheslavovna, en insufflant dans sa chambre dix grammes d’iodoforme, à l’aide d’un entonnoir en papier placé dans le trou de la serrure:

« Aucun être vivant ne peux résister aux vapeurs d’iodoforme », avait-il dit.

Ce plan ne fut pas exécuté, car jugé trop dangereux. Quoi qu’il arrivât, la vie d’Olga alimentait les conversations quotidiennes et entretenait les menues passions des locataires; sans elle, l’ennui eût envahi le logement. pourtant, aucun oeil indiscret n’avait pu percer sa vie intime. Même la frousse qu’elle inspirait à l’inoffensive Sonietchka Varentsova demeurait inexplicable.

Quand on l’interrogeait, Lialetchka secouait ses boucles et bredouillait n’importe quoi. Elle était charmante, et, si ce n’était son nez, il y a longtemps qu’elle serait devenue une étoile de cinéma.

« A Paris, lui disait Rosa Abramovna, votre nez aurait fait sensation!…Oui certes, mais allez-y donc à Paris, par les temps qui courent! Ah! mon Dieu!… »

En attendant cela, Lialetchka souriait, rougissait et ses yeux bleus devenaient rêveurs. Piotr Sémienovitch Morch donna son opinion: « Pas mal, la fillette, mais bête!… »

Et bien, non! la force de Sonia Varentsova résidait justement dans cette apparence niaise et aussi dans le fait qu’à dix neuf ans, elle avait su trouver son style. Cela prouvait un esprit pratique, qu’elle savait dissimuler. Elle savait plaire aux hommes d’âge mûr, accablés de travail et de responsabilités. Elle faisait remonter des profondeurs oubliées un sourire de tendresse. On avait envie de la prendre sur les genoux, de la bercer, pour oublier les bruits et les puanteurs de la ville, les chiffres et la paperasserie. Quand, ayant passé délicatement son mouchoir sur son nez, elle s’installait, bien droite, devant sa machine à écrire, le printemps rayonnait sur les murs aux papiers défraîchis et salis du Trust des Tabacs. Tout cela, elle le savait parfaitement. Elle était inoffensive et vraiment, qu’Olga Viatcheslavovna la détestât, il y avait là un vrai mystère…

Un dimanche, à huit heures et demie, comme d’habitude, la porte grinça au bout du couloir. Sonia Varentsova laissa tomber une soucoupe, poussa un petit cri et s’élança hors de la cuisine. On entendait la clé tourner dans la serrure puis sanglot. Olga Viatcheslavovna entra dans la cuisine. Deux rides se creusèrent autour de ses lèvres étroitement serrées, ses sourcils se froncèrent, son visage mince et anguleux de Tsigane paraissait malade. Elle avait serré sa serviette, de toutes ses forces, autour de sa taille fine. Sans lever les yeux, elle ouvrit le robinet et commença sa toilette en éclaboussant de l’eau partout comme le ferait un chien…

« Et qui va donc éponger maintenant? » murmura Rosa Abramovna.

Après s’être séché les cheveux, Olga Viatcheslavovna jeta un regard sombre sur chacun d’eux, y compris sur le petit Piotr Sémionovitch Morch qui venait de rentrer avec un ignoble roquet tout tremblant, serrant sous son bras un pain et une bouteille de lait. Ses lèvres sèches affichaient un sourire malicieux plein de fiel; cet homme était ainsi fait que si on lui montrait une belle pomme, il disait d’une voix grinçante: « Allons, il y a sûrement des petits vers! » Il avait le nez busqué, comme un oiseau, une petite barbe à moitié grisonnante et de grandes dents jaunies. Il était l’incarnation vivante de son ironique, universelle et inébranlable conviction « Qui vivra, verra ». Il aimait colporter de mauvaises nouvelles. Ses jambes arquées flottaient dans le pantalon sale qu’il mettait pour vaquer à ses occupations matinales.

C’est alors qu’Olga Viatchéslavovna émit un son étrange, guttural, comme si un trop-plein s’échappait d’elle en un glapissement ou un ricanement douloureux.

« Mais qu’est-ce que ça veut dire! » proféra-t-elle à voix basse, mettant se serviette sur son épaule et s’en allant.

Sur le visage parcheminé de Piotr Sémionovitch se dessina un petit sourire moqueur de satisfaction.

« Dans sa soûlographie, notre gérant d’immeuble s’est découvert un soudain intérêt pour la propreté, dit-il, en posant son petit chien à terre. Il se tenait au bas de l’escalier et affirmant que cette infection dans l’escalier était le fait de mon chien. Il me dit: « C’est sa crotte. Si votre chien continue à faire des siennes dans l’escalier, je vais vous poursuivre en justice ». Je lui réponds: « Ce n’est pas vrai, Jouravlev, ce n’est pas mon chien ». Et ainsi nous nous sommes disputés au lieu, lui, de balayer l’escalier, et moi, d’aller au travail! C’est comme ça en Russie! »

A ce moment, au bout du couloir, on entendit à nouveau: « Ah! mais qu’est-ce que ça veut dire! »

La porte claqua. Tous se regardèrent. Piotr Sémienovitch partit faire son thé et mettre son pantalon du dimanche. La pendule de la cuisine marquait neuf heure du matin.

A neuf heures du soir, une femme entra précipitamment dans un poste de police. Un petit chapeau cloche brun, enfoncé jusqu’aux yeux, cachait son visage. Le col relevé de son manteau dissimulait son cou et son menton; ce que l’on pouvait voir d’elle semblait très poudré. Le chef de section, en la dévisageant, découvrit que ce n’était pas de la poudre, mais l’effet de la pâleur – le visage de la femme était exsangue. S’appuyant contre la table couverte de taches d’encre, elle dit d’un ton bas, d’une vois désespérée:

« Allez voir la rue Pskov…J’ai commis là-bas…je ne sais quoi…Je dois mourir tout de suite… »

C’est alors que le chef de section remarqua serré dans son poing bleui un petit revolver, un vélodog. Il se pencha par-dessus la table, saisit l’avant-bras de la femme et lui arracha le dangereux jouet.

« Avez-vous le permis de port d’armes? cria-t-il.

La femme, la tête renversée en arrière à cause de son chapeau, regardait stupidement dans le vide.

« Vos nom, prénom et adresse? demanda-t-il plus calmement.

- Olga Viatchéslavovna Zotova… »

(à suivre…)

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