Apocalypse est pour demain (21)
J’avais déjà entendu le son de cette voix. Mais, où? «Le mot! Il a prononcé le mot», hurlait la voix. Sautant de son fauteuil roulant, le chef des Élus était tombé à genoux. De ses ongles, il se déchirait le visage et lacérait sa poitrine, puis cognait sa tête contre le sol en criant «Pitié! au nom des Ailes, et des Portières… » «Vous deviez lui interdire de prononcer le mot» poursuivit la voix. Sur ses genoux atrophiés, le chef des Élus se traînait par terre. «Pardon, Grand Maître – c’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma très grande faute…» Il n’eut pas le temps de poursuivre ses explications. Une espèce de robot s’avançait vers lui, monstre muni d’une douzaine de bras mécaniques, sorte de super-Siva, aux membres de fer terminés par des pièces d’acier dont je distinguais mal la forme. Mais je compris bientôt de quoi il s’agissait. Les innombrables mains du robot étaient en réalité des socs de charrue miniatures. Quatre bras saisirent le chef des Élus aux poignets et aux chevilles et le plaquèrent au sol, tandis que les mini-charrues lui labouraient le corps dans tous les sens. C’était horrible ! Le chef poussait des hurlements épouvantables qui ne cessèrent que lorsqu’il ne fut plus qu’un amas de chair informe. Alors, de ce qui servait de tête au robot sortit une sorte de trompe qui aspira les débris sanglants. Les Élus s’étaient arrêtés de circuler et contemplaient ce spectacle avec des lueurs de joie mauvaise dans les yeux. Quand le chef eut complètement disparu, ils tombèrent à genoux en criant: «Moi… moi… Tout-Puissant Maître – Moi Tout-Puissant Maître… » Je ne comprenais rien à ce qui se passait. La voix s’éleva alors et, dans un ricanement insupportable, dit: «Silence! Corporelles charognes! Sachez que vous n’êtes des Élus que par ma volonté. Numéro 18 – Prenez la place du numéro 1 – Par mon divin moteur, j’ai dit!» Je compris que les Élus avaient crié «Moi, moi» pour obtenir la place du chef, et que celui-ci était désigné. Un Élu à gros ventre et jambes minces se précipita. Il plaça son fauteuil roulant à côté de celui, plus élevé, qu’avait abandonné, et pour cause, l’ancien chef. À l’aide des bras, il se hissa sur le haut siège. Puis il s’installa devant le tableau de commande et cria dans un micro : «Je suis votre nouveau chef. Sachez que celui qui désobéira au Tout-Puissant Maître Automobile verra sa corporelle enveloppe détruite comme vient de l’être celle de l’ancien numéro 1. Maintenant, Élus, reprenez votre travail. » Les Élus se relevèrent, s’assirent et les fauteuils roulants recommencèrent à circuler. Le nouveau chef se tourna alors vers moi. «Nouvel Élu, dit-il, c’est à cause de vous que l’ancien numéro 1 a péri. Mais encore une fois, la chance est avec vous. Il est mort car il ne vous avait pas prévenu. Tout être qui prononce, ou tolère que l’on prononce en sa présence, le mot maudit doit payer de sa vie son offense au Grand Maître. Pensez-у toujours. » J’eus la tentation de demander de quel mot il s’agissait, car décidément, je n’y comprenais rien. Mais je songeai qu’il était plus prudent de chercher sans rien dire quel pouvait être le mot en question. Je m’efforçai de revivre la scène. Le chef m’avait invité à prendre place dans un fauteuil roulant et j’avais répondu : «Je peux très bien marcher. » « JE-PEUX-TRÈS-BIEN-MARCHER. » Mais oui, c’est bien sûr. Le mot maudit ne pouvait être que celui-là, MARCHER. L’Automobile était-elle à ce point sacrée dans le cerveau de ces fous que le fait de prononcer le mot MARCHER équivalait à la mort ! Je ne perdis pas de temps à réfléchir davantage. J’ouvris ma portière et, d’un mouvement rapide, passai – sans poser les pieds à terre – d’une position assise à une autre position assise, en me retrouvant sur le fauteuil roulant. « C’est bien. Vous m’avez compris », dit le nouveau chef. «Vous allez travailler avec nous. Notre laboratoire recherche les raisons pour lesquelles certains conducteurs réussissent à ne pas être détruits. » Il me désigna le mur : « Regardez. » Sur l’immense paroi, une centaine d’écrans de télévision – couleur – s’allumèrent. «Grâce à des milliers de canaux et des milliers de caméras, dit-il, nous pouvons surveiller n’importe quel endroit du pays. Partout, vous en avez fait l’expérience, des dispositifs sont prévus pour exterminer les conducteurs. Certains échappent, miraculeusement, à cette destruction systématique. Votre tâche consistera à repérer les conducteurs plus chanceux que les autres, afin de voir si nous pouvons en faire des Élus. De ce pupitre. » Il me montra une table de commande. «Vous pourrez communiquer à un ordinateur les numéros de ceux qui vous paraîtront particulièrement intéressants. » Je manoeuvrai mon fauteuil roulant, pris place devant la table de commande et commençai à regarder les écrans. Le premier permettait de suivre ce qui se passait dans un camp de déportés. Je n’ignorais pas que de tels camps existaient, mais je n’en avais jamais vu. Les conducteurs ayant commis des fautes de conduite mais qui pouvaient être utiles, un jour, dans l’industrie automobile n’étaient pas toujours abattus par les policiers. Parfois, on les punissait simplement de déportation. En effet, il fallait bien une sanction, pour que les autres conducteurs ne hurlent pas au favoritisme et ne risquent pas de faire grève, ce qui aurait paralysé le pays. Car, vieille survivance du passé, le droit de grève existait toujours, mais sous une forme différente de celle qu’avaient connue nos ancêtres. Tout individu pouvait faire la grève, s’il réussissait, malgré la circulation, à se rendre sur une esplanade – prévue pour cela – et nommée place de grève. Généralement, le gréviste était écartelé. Ses membres étaient attachés aux pare-chocs des voitures-bourreaux, qui partaient chacune dans un sens, arrachant évidemment lesdits membres au ras des épaules et du bassin. Par ailleurs, la formule de la roue était toujours en vigueur, à cette différence que le gréviste était attaché nu à la roue d’un camion de 15 tonnes, qui faisait plusieurs fois le tour de la place de grève. Comme la roue était toujours d’un diamètre inférieur à la taille du gréviste, et que celui-ci y était attaché par le torse, il était rapidement transformé en homme tronc. (Retour 20)
→ A suivre





