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1 février 2015

Apocalypse est pour demain (21)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

J’avais déjà entendu le son de cette voix. Mais, où? «Le mot! Il a prononcé le mot», hurlait la voix. Sautant de son fauteuil roulant, le chef des Élus était tombé à genoux. De ses ongles, il se déchirait le visage et lacérait sa poitrine, puis cognait sa tête contre le sol en criant «Pitié! au nom des Ailes, et des Portières… » «Vous deviez lui interdire de prononcer le mot» poursuivit la voix. Sur ses genoux atrophiés, le chef des Élus se traînait par terre. «Pardon, Grand Maître – c’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma très grande faute…» Il n’eut pas le temps de poursuivre ses explications. Une espèce de robot s’avançait vers lui, monstre muni d’une douzaine de bras mécaniques, sorte de super-Siva, aux membres de fer terminés par des pièces d’acier dont je distinguais mal la forme. Mais je compris bientôt de quoi il s’agissait. Les innombrables mains du robot étaient en réalité des socs de charrue miniatures. Quatre bras saisirent le chef des Élus aux poignets et aux chevilles et le plaquèrent au sol, tandis que les mini-charrues lui labouraient le corps dans tous les sens. C’était horrible ! Le chef poussait des hurlements épouvantables qui ne cessèrent que lorsqu’il ne fut plus qu’un amas de chair informe. Alors, de ce qui servait de tête au robot sortit une sorte de trompe qui aspira les débris sanglants. Les Élus s’étaient arrêtés de circuler et contemplaient ce spectacle avec des lueurs de joie mauvaise dans les yeux. Quand le chef eut complètement disparu, ils tombèrent à genoux en criant: «Moi… moi… Tout-Puissant Maître – Moi Tout-Puissant Maître… » Je ne comprenais rien à ce qui se passait. La voix s’éleva alors et, dans un ricanement insupportable, dit: «Silence! Corporelles charognes! Sachez que vous n’êtes des Élus que par ma volonté. Numéro 18 – Prenez la place du numéro 1 – Par mon divin moteur, j’ai dit!» Je compris que les Élus avaient crié «Moi, moi» pour obtenir la place du chef, et que celui-ci était désigné. Un Élu à gros ventre et jambes minces se précipita. Il plaça son fauteuil roulant à côté de celui, plus élevé, qu’avait abandonné, et pour cause, l’ancien chef. À l’aide des bras, il se hissa sur le haut siège. Puis il s’installa devant le tableau de commande et cria dans un micro : «Je suis votre nouveau chef. Sachez que celui qui désobéira au Tout-Puissant Maître Automobile verra sa corporelle enveloppe détruite comme vient de l’être celle de l’ancien numéro 1. Maintenant, Élus, reprenez votre travail. » Les Élus se relevèrent, s’assirent et les fauteuils roulants recommencèrent à circuler. Le nouveau chef se tourna alors vers moi. «Nouvel Élu, dit-il, c’est à cause de vous que l’ancien numéro 1 a péri. Mais encore une fois, la chance est avec vous. Il est mort car il ne vous avait pas prévenu. Tout être qui prononce, ou tolère que l’on prononce en sa présence, le mot maudit doit payer de sa vie son offense au Grand Maître. Pensez-у toujours. » J’eus la tentation de demander de quel mot il s’agissait, car décidément, je n’y comprenais rien. Mais je songeai qu’il était plus prudent de chercher sans rien dire quel pouvait être le mot en question. Je m’efforçai de revivre la scène. Le chef m’avait invité à prendre place dans un fauteuil roulant et j’avais répondu : «Je peux très bien marcher. » « JE-PEUX-TRÈS-BIEN-MARCHER. » Mais oui, c’est bien sûr. Le mot maudit ne pouvait être que celui-là, MARCHER. L’Automobile était-elle à ce point sacrée dans le cerveau de ces fous que le fait de prononcer le mot MARCHER équivalait à la mort ! Je ne perdis pas de temps à réfléchir davantage. J’ouvris ma portière et, d’un mouvement rapide, passai – sans poser les pieds à terre – d’une position assise à une autre position assise, en me retrouvant sur le fauteuil roulant. « C’est bien. Vous m’avez compris », dit le nouveau chef. «Vous allez travailler avec nous. Notre laboratoire recherche les raisons pour lesquelles certains conducteurs réussissent à ne pas être détruits. » Il me désigna le mur : « Regardez. » Sur l’immense paroi, une centaine d’écrans de télévision – couleur – s’allumèrent. «Grâce à des milliers de canaux et des milliers de caméras, dit-il, nous pouvons surveiller n’importe quel endroit du pays. Partout, vous en avez fait l’expérience, des dispositifs sont prévus pour exterminer les conducteurs. Certains échappent, miraculeusement, à cette destruction systématique. Votre tâche consistera à repérer les conducteurs plus chanceux que les autres, afin de voir si nous pouvons en faire des Élus. De ce pupitre. » Il me montra une table de commande. «Vous pourrez communiquer à un ordinateur les numéros de ceux qui vous paraîtront particulièrement intéressants. » Je manoeuvrai mon fauteuil roulant, pris place devant la table de commande et commençai à regarder les écrans. Le premier permettait de suivre ce qui se passait dans un camp de déportés. Je n’ignorais pas que de tels camps existaient, mais je n’en avais jamais vu. Les conducteurs ayant commis des fautes de conduite mais qui pouvaient être utiles, un jour, dans l’industrie automobile n’étaient pas toujours abattus par les policiers. Parfois, on les punissait simplement de déportation. En effet, il fallait bien une sanction, pour que les autres conducteurs ne hurlent pas au favoritisme et ne risquent pas de faire grève, ce qui aurait paralysé le pays. Car, vieille survivance du passé, le droit de grève existait toujours, mais sous une forme différente de celle qu’avaient connue nos ancêtres. Tout individu pouvait faire la grève, s’il réussissait, malgré la circulation, à se rendre sur une esplanade – prévue pour cela – et nommée place de grève. Généralement, le gréviste était écartelé. Ses membres étaient attachés aux pare-chocs des voitures-bourreaux, qui partaient chacune dans un sens, arrachant évidemment lesdits membres au ras des épaules et du bassin. Par ailleurs, la formule de la roue était toujours en vigueur, à cette différence que le gréviste était attaché nu à la roue d’un camion de 15 tonnes, qui faisait plusieurs fois le tour de la place de grève. Comme la roue était toujours d’un diamètre inférieur à la taille du gréviste, et que celui-ci y était attaché par le torse, il était rapidement transformé en homme tronc. (Retour 20)

→ A suivre

 

25 janvier 2015

Apocalypse est pour demain (20)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Supposant que, par un système de micro invisible, ma voix pouvait être entendue, je demandai:
«Que cherche cet homme?»
Puis je rajoutai vivement:
«S’il vous plaît?
- J e suis bien bon de vous répondre», dit la voix. Nous examinons votre véhicule pour savoir si c’est de lui que vient votre chance insolente. La position zodiacale de votre machine par rapport à son heure, son jour, son mois et son année de fabrication, explique peut-être votre survie exceptionnelle.
Dans ce cas, vous devez être brûlé vif. »
J’eus du mal à avaler ma salive et dis :
« Et si la chance qui me poursuit ne vient pas de ma voiture ?
- Alors, vous serez peut-être digne de faire partie des Élus, pour servir la toute-puissance du Grand Maître Automobile. Au nom des Ailes, des Portières, et du Moteur, ainsi soit-il. »
Tous les hommes au gros ventre et aux petites jambes se redressèrent.
Ils se touchèrent l’épaule gauche, puis la droite, puis le genou gauche, puis le genou droit. Et tous répétèrent: «Au nom des Ailes, et des Portières et du Moteur, ainsi soit-il».
J’étais effaré.
Je savais que la folie automobile régnait dans le monde, mais je ne pensais pas que ce fût à ce point. Tout s’embrouillait dans ma tête.
Les Élus… Le Grand Maître Automobile..,
La voix venue de nulle part s’était tue, et je n’osais relancer le dialogue.
L’homme aux petites jambes et au gros ventre qui continuait à tourner autour de ma voiture avait un visage impénétrable et je ne pouvais pas savoir si ses observations étaient positives ou négatives.
Au bout de quelque temps, il se dirigea vers la cloison, appuya sur un bouton, et mon automobile redescendit. La voix retentit :
« L’examen zodiacal de votre voiture révèle que sa situation astrale n’est pour rien dans votre chance. Nous allons maintenant contrôler son potentiel magnétique, et voir si votre véhicule n’est pas pourvu de propriétés extramécaniques.
Peut-être s’agit-il d’un véhicule médium. Présentez-vous au poste 2. »
Sans mot dire, je me dirigeai vers le poste numéro 2 et me trouvai devant une énorme boule de cristal. Un petit homme à gros ventre et à petites jambes me fit signe de prendre place sur une sorte de plate-forme à quatre pieds.
J’étais moite.
Sur une paroi lumineuse apparurent des signes cabalistiques et une inscription que j’avais vue, autrefois, dans de vieilles diapositives reproduisant des rituels de magie.
«Per Adonai Eloim Automobilus – Adonai Jehovah Sabaoth Voituris – Yog sototh condutore. »
La plate-forme se mit à bouger doucement, puis à s’incliner d’un côté à l’autre. Enfin à tourner de plus en plus rapidement.
Je compris qu’il s’agissait d’une table tournante, et cela me fut confirmé lorsque j’entendis l’homme aux jambes grêles sous l’énorme abdomen prononcer d’une voix sacramentelle.
«ESPRIT, ES-TU LÀ? QUI QUE TU SOIS, SI TU ES PRÉSENT, KLAXONNE DEUX FOIS.»
«ESPRIT ES-TU LÀ? QUI QUE TU SOIS, SI TU ES PRÉSENT, KLAXONNE DEUX FOIS.»
Les phrases furent prononcées une dizaine de fois. Mais mon klaxon resta muet. J’avais compris que le contrôleur tentait de savoir si ma voiture n’était pas possédée par quelque démon ayant choisi le métal comme refuge.
L’automobile ne paraissant pas être habitée par la moindre entité, l’homme au gros ventre cessa de l’interroger et, faisant pivoter la table tournante, l’amena en face de l’énorme boule de cristal où elle se refléta. Il scruta attentivement les reflets puis tira sur un levier. Les pieds s’enfoncèrent dans le sol et je me retrouvai sur le plancher du laboratoire.
La voix retentit. Elle était moins froide, moins sévère.
«Avancez, Robin Cruzo.»
Une lueur éclaira progressivement le centre de la salle et je vis que le chef des contrôleurs, du haut de son estrade, me faisait signe.
Je roulai jusqu’à me trouver en face de lui.
« Monsieur Robin Cruzo, dit-il, les tests que nous venons de vous faire passer établissent de façon formelle que vous êtes doué de la plus grande chance, sans que votre véhicule y soit pour quelque chose. Vous êtes donc un Élu en puissance.
Nous vous admettons parmi nous. Il est possible, si vous êtes un bon sujet, que vous ayez bientôt accès à la connaissance automobile. »
Je ne comprenais rien de ce que disait le chef des contrôleurs. Timidement, je risquai:
«Monsieur, je n’entends rien à tout cela… qui sont ces Élus et, si j’ose me permettre, qui êtes-vous?»
Le chef aux courtes jambes et au gros ventre éclata d’un rire sardonique.
«Je suis l’un des chefs des Élus, dit-il. Désigné par le Grand Maître Automobile, qu’il soit glorifié, au nom des Ailes, des Portières et du Moteur, ainsi soit-il.
- Qui est le Grand Maître ?
- Vous le saurez en temps utile. Pour l’instant, vous n’avez pas à interroger, mais à obéir. Assez de questions ! »
Une chose m’intriguait tellement que je ne résistai pas à la tentation de demander.
« Comment se fait-il que tous les hommes qui se trouvent ici possèdent de gros ventres, et des jambes ridiculement petites?
- Nous sommes les Élus du Grand Maître Automobile, répondit le chef.
Nous avons été choisis, nous aussi, en raison de ce potentiel de chance qui nous a permis de conduire des voitures pendant vingt ans sans mourir au volant. Le fait de vivre tout ce temps dans une voiture sans jamais en sortir a modifié notre morphologie. Nos jambes se sont atrophiées. Notre ventre, à cause de la position assise, est devenu énorme.Tout automobiliste qui ne périt pas de mort violente est un jour ou l’autre victime de cette transformation physiologique. De même, les bruits de la circulation nousont rendus sourds. Ce qui explique les fils qui sortent de nos oreilles. Nous sommes reliés à des amplificateurs.
Vous avez le droit de savoir tout cela, puisque vous allez faire partie des nôtres. Lorsque vous aurez vécu ici pendant vingt ou trente ans, sans jamais quitter votre fauteuil roulant, votre abdomen deviendra démesuré et vous perdrez l’usage de vos jambes. Mais vous ne vous en soucierez pas. Car seule comptera pour vous: LA TOUTE-PUISSANCE! Vous serez un Élu, fier de servir le Grand Maître Automobile. Au nom des Ailes et des Portières… »
Je n’écoutai pas la suite de la bénédiction, que je connaissais maintenant par coeur.
Qui était ce Grand Maître que les Élus semblaient vénérer comme une créature d’une essence divine. La civilisation automobile allait-elle laisser place à une véritable religion de la voiture?
Des images me traversèrent l’esprit. Un chemin de croix où le rédempteur poussait une gigantesque roue de camion. La montée du Golgotha au volant d’un 10 tonnes patinant dans de la boue de pétrole. Que sais-je encore.
Admis par les Élus, allais-je participer à la naissance d’une nouvelle mystique? Et allais-je accepter que mon ventre, perdant tout muscle, devienne une baudruche? Allais-je laisser s’atrophier mes membres inférieurs?
Et comment pouvais-je ne pas accepter?
J’étais toujours dans ma voiture, face au chef des Élus, dans un état d’hébétude tel que je ne me rendis pas compte qu’il s’adressait à moi.
«Robin Cruzo… Robin Cruzo ! »
Je repris conscience.
«Descendez de votre véhicule et prenez place dans un fauteuil roulant.
Nous allons vous donner du travail.
- Mais je n’ai pas besoin de fauteuil roulant, dis-je. Je peux très bien marcher. »
Un hurlement retentit dans la salle. Cri horrible, qui ne pouvait provenir que d’une gorge déchiquetée. Un râle abominable où l’on décelait à la fois la fureur et la douleur. Pourtant, ce cri avait des résonances qui m’étaient familières.
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→ A suivre

 

18 janvier 2015

Apocalypse est pour demain (19)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

En bas de la piste, il y avait une fosse au fond de laquelle je pus distinguer une sorte de moulinette géante.
Je pensai que c’en était fini du conducteur.
Après avoir rebondi dans tous les sens, la voiture se précipitait vers la fosse. La fosse horrible, la fosse effrayante, la fosse terrible où attendait, comme une araignée au centre de sa toile, la moulinette géante qui l’allait broyer.
Non! Car le véhicule roula sur une plaque «good luck». Deux flippers se déclenchèrent et le renvoyèrent au centre du terrain, tandis que le totalisateur enregistrait cent points.
Décidément, ce conducteur avait lui aussi de la chance. J’étais pris par le suspense extraordinaire qui se dégageait de ce combat entre l’Homme et le Hasard pur. Car il s’agissait bien de hasard. Les mouvements désordonnés imposés à la voiture par les ressorts des plots, et le sol huileux, lui interdisaient absolument de modifier sa course.
La voiture redescendait maintenant vers la fosse. Une énorme colonne se dressait au centre de la piste. Fasciné par la chance insolente de ce conducteur, je regardais comment il allait pouvoir l’éviter.
L’automobile heurta de plein fouet la colonne et la tête du chanceux fut précipitée dans le pare-brise. Je ne sais ce qui éclata en premier, le parebrise ou la tête. Toujours est-il que l’inscription TILT s’alluma sur le tableau totalisateur, tandis que toutes les autres lumières s’éteignaient.
Un des flippers s’allongea et balaya le véhicule accidenté vers la fosse et sa moulinette.
Le panneau mural se ralluma. Le compteur se remit à zéro.
Je sentis le sol bouger sous moi et ma voiture fut dirigée vers le couloir de départ. Je n’avais rien d’autre à faire qu’à me cramponner au volant pour que ma tête ne heurte pas l’habitacle. Quelques secondes s’écoulèrent, puis je sentis qu’une poussée colossale me précipitait en avant. Tout se mit à tourbillonner, à tournoyer. Des éclairs jaillirent de partout et je dérapai dans tous les sens.
Par réflexe, je tentai de redresser ma voiture à l’instant où j’allais être précipité de plein fouet contre une paroi de pointes acérées. Les pointes faisaient plus de 2 mètres et je ne pouvais pas ne pas être embroché.
À la dernière seconde, peut-être parce que je m’étais beaucoup agité, ma voiture réussit à se redresser. Les pointes ne firent qu’effleurer la carrosserie.
Mais ma course se poursuivit. Je rebondis plusieurs fois sur les plots.
Je ne savais plus où j’étais. J’étais mal. J’avais mal au coeur – où étais-je? – peut-être en haut du billard géant, ou au centre, ou en bas, non surtout pas en bas, pas en bas, où se trouvait la fosse broyeuse, où je ne devais pas tomber !
Soudain, dans une éclaircie, peut-être parce que mon véhicule avait été immobilisé quelques instants par une secousse plus forte, j’aperçus le couloir du départ. Et je vis qu’une énorme bille d’acier de 2 mètres de diamètre venait de prendre place devant le ressort. Les contrôleurs de chance, qui m’observaient sans doute, voulaient ajouter des difficultés à mon épreuve et ma course allait se poursuivre avec un adversaire de plus.
La bille d’acier fut lancée avec une force invraisemblable. Je savais qu’elle allait rebondir quelque temps en haut du billard, puis redescendre. Si je la rencontrais, elle m’écraserait. Il fallait à tout prix éviter cela.
Je distinguai tout à coup le cercle lumineux GOOD LUCK. Il avait été bon pour le conducteur qui m’avait précédé et lui avait prolongé la vie quelques instants mais, pour moi, c’était très mauvais.
Si je roulais dessus, les flippers lumineux me renverraient vers la bille.
Je tentai de freiner, fis deux ou trois tête-à-queue et me retrouvai en plein centre du billard, face à un couloir se terminant par un Y.
À gauche, un énorme massicot. À droite, un colossal marteau-pilon.
Cette fois-ci, j’étais perdu. Au centre se trouvait une sorte de cocarde tricolore. De toute façon, je n’avais rien à perdre.
Je corrigeai ma course et mon capot s’enfonça dans la cible. Tout sembla se pétrifier autour de moi. Puis une musique assourdissante retentit. C’était l’hymne francophone : « Qu’un sang impur abreuve nos pare-chocs. »
Au centre de la cible, qui s’écartait lentement, une large ouverture apparut.
Ma voiture fut entraînée vers l’avant. Elle piqua du nez et descendit une pente. Je devais être soutenu par une sorte de plot magnétique, car aucune de mes commandes, freins, volant, ne m’était du moindre secours.
Au bout de quelques instants, je me retrouvai dans une immense salle.
Tout d’abord, je ne distinguai pas très bien, puis je vis qu’il s’agissait d’une sorte de laboratoire.
Des hommes, vêtus de blouses blanches, circulaient un peu partout sur des fauteuils roulants. Dans le dos, ils portaient – brodé – un énorme insigne représentant une tête au crâne ouvert avec une voiture enfoncée dans l’oeil. Au centre, dans un fauteuil roulant plus élevé que les autres, un individu était assis devant un pupitre couvert de cadrans, de compteurs et d’une multitude d’écrans de télévision. Ce devait être le chef.
Il avait un ventre démesuré et de petites jambes courtes et grêles qui pendaient de son siège. De ses oreilles sortaient des fils, reliés à une sorte de batterie électrique fixée sur sa poitrine.
Je regardai les autres personnages qui se déplaçaient en fauteuil roulant.
Ils avaient tous la même conformation physique.
Tout à coup, une voix résonna :
«Vous avez vraiment de la chance, monsieur Robin Cruzo. »
Je ne répondis rien, ne sachant d’où venait la voix qui poursuivit:
«Un seul être sur un million réussit à pénétrer dans le centre des contrôleurs de chance. Nous allons vous examiner, afin de savoir pourquoi vous ne mourez pas, malgré nos efforts. Présentez-vous au poste numéro 1.»
Je jetai un regard circulaire et aperçus le poste numéro 1. C’était une sorte de pont de graissage devant lequel un homme à gros ventre et petites jambes était assis.
Je roulai vers lui. À nouveau la voix retentit:
« Prenez place sur le pont d’examen. »
Je fis ce qu’on me demandait. Ma voiture fut soulevée et l’homme aux petites jambes, toujours dans son fauteuil roulant, commença à tourner autour. Il prenait des notes. Je l’entendis murmurer :
« La voiture est sortie d’usine un 27 avril. Influencé par Uranus, le carré moteur était en opposition avec le sextuel carrosserie de Saturne. »
(Retour 18)

→ A suivre

11 janvier 2015

Apocalypse est pour demain (18)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Il y avait d’autres véhicules, devant et à côté de moi, sur plusieurs files, dont les conducteurs, comme moi, cherchaient leur chemin.
Soudain, une sorte de grille s’abaissa devant la rangée qui me précédait et, juste devant mon capot, une autre grille. Cinq voitures furent ainsi mises en cage. Je vis les conducteurs lever les yeux au ciel, s’attendant à ce que leur toit soit percé par quelque lame ou écrasé par quelque marteau pilon.
Mais l’attaque vint d’en bas. Je vis la terre s’ouvrir sur une ligne et cinq vrilles en sortirent, qui commencèrent à entamer le plancher des véhicules, puis le siège avant.
Conscients du danger, les conducteurs tentèrent de se lever, de monter sur leur siège, mais furent empalés en quelques secondes.
Au plafond du tunnel, de puissants électro-aimants aspirèrent les voitures devenues cercueils.
Les grilles se relevèrent. Sachant qu’ils ne pouvaient faire autrement, les conducteurs, dont je faisais partie, reprirent leur route.
Soudain le tunnel fut divisé dans le sens de la longueur par quatre murs de verre, qui formèrent cinq couloirs, violemment éclairés.
Je ne pouvais tourner ni à gauche ni à droite et dus emprunter le couloir numéro 3. Les parois de verre me permirent de suivre ce que faisaient les véhicules qui s’étaient engagés à ma droite dans le couloir numéro 4 et à ma gauche dans le couloir numéro 2. Ce que je vis me glaça d’effroi. Au centre du couloir numéro 4 se trouvaient une trentaine de gigantesques scies à ruban, espacées de 5 centimètres en 5 centimètres, qui commencèrent à découper le capot de la voiture, puis le pare-brise. Le conducteur se débattit, essaya de se coller d’un côté, puis de l’autre, puis de se réfugier dans le fond de son automobile, mais finalement, fut découpé en tranches verticales, tandis que le sol basculait vers l’avant pour faire tomber dans une fosse les débris ferreux et humains.
Le conducteur qui se trouvait à ma gauche avait suivi lui aussi, par la paroi de verre, le sort de l’automobiliste scié. Apparemment, dans son couloir, il n’avait pas subi le moindre dommage. Il me fit un signe de la main, le pouce en l’air, pour me montrer que tout allait bien et amorça un sourire qui se transforma tout à coup en un rictus horrible.
Je ne compris pas tout de suite ce qui se passait, puis je vis qu’une scie circulaire, de très grand diamètre et disposée horizontalement à 20 centimètres du sol, venait de découper le plancher de sa voiture et de lui sectionner les jambes au-dessus des chevilles. Il tenta de se lever mais, n’ayant plus de pieds, se trouva plus bas et se fit couper les genoux, ce qui le fit choir sur les cuisses, tandis que la scie lui coupait la taille.
Bientôt, je ne le vis plus.
Je regardai devant moi.
J’arrivais au bout du couloir, et il ne m’était rien arrivé.
La plupart des conducteurs qui étaient entrés en même temps que moi dans le tunnel de sélection avaient péri. Les scies circulaires, les pals, les mâchoires de fer, les broyeurs n’avaient pas cessé d’éliminer les machines et les humains. Quatre véhicules seulement, dont le mien, restaient encore en état de marche à la sortie du tunnel.
Celui-ci débouchait sur une cour en forme de V. Il était impossible à quatre véhicules de s’y tenir de front. Nous dûmes nous mettre en file.
J’occupais la troisième position.
À la pointe du V s’ouvrait une cage d’ascenseur. La première voiture s’y engagea. Une porte transparente se referma. Rien ne se produisit d’anormal, sinon que l’ascenseur ne s’éleva ni ne descendit.
Pourtant, tout à coup, quelque chose me parut bizarre. La voiture qui venait de pénétrer dans l’ascenseur était noire avec des sièges rouges, je distinguai très nettement qu’elle était devenue rouge avec des sièges noirs.
Je m’interrogeais sur cet étrange phénomène lorsque je vis le toit se boursoufler, la tôle se tordre et commencer à fondre. Je compris que l’ascenseur était en réalité un four à haute température et que la carrosserie était devenue rouge sous l’action de la chaleur. Ce que j’avais pris pour un siège noir n’était autre que le corps calciné du conducteur.
La voiture fondit comme beurre au soleil et, dans une sorte de rigole passant sous la porte, le métal en fusion se mit à couler. Un instant, j’aperçus quelques dents qui surnageaient. Je sentis quelques frissons me parcourir en songeant que ce sort tragique serait peut-être le mien dans quelques secondes.
Les murs qui cernaient la cour en forme de V semblèrent tout à coup s’élargir. Illusion d’optique? Non. Des cloisons mobiles s’écartaient. La cour devint rectangulaire et, de part et d’autre du four – ascenseur dont la porte ne se rouvrait pas – apparurent deux orifices sombres, surmontés d’un panneau ENTREZ.
Le conducteur qui me précédait hésita. Devait-il aller à droite ou à gauche? Il était maître de la situation. Fatalement, je devrais prendre la place qu’il allait laisser libre.
Il choisit l’orifice de gauche. J’attendis quelques instants pour voir quel sort lui était réservé. Je vis simplement sa voiture s’élever sur un monte-charge. J’avançai à mon tour, pénétrai dans l’orifice de droite, et sentis que je m’élevais également pour arriver dans une vaste salle où l’autre voiture se trouvait déjà.
Elle s’était engagée sur une piste inclinée conçue sur le principe des billards électriques que l’on trouvait autrefois dans les cafés – c’était un ensemble de couloirs, de trous, de rampes, et de plots lumineux. Sur le mur du fond, un gigantesque tableau comportait un immense panneau totalisateur de points.
De son monte-charge, la voiture avait glissé jusqu’à se trouver sur une sorte de rampe, entre deux murs assez peu élevés, juste ce qu’il fallait pour qu’elle ne puisse dévier de sa route si elle avançait.
Elle allait avancer! Un monstrueux ressort s’installait déjà derrière le véhicule. Il recula et, se relâchant avec une violence inouïe, le projeta en avant avec une force incroyable.
Le sol était huileux et la voiture partit à toute vitesse. Elle remonta toute la longueur de la piste, dérapa, tournoya, et redescendit vers le bas. Quatre couloirs s’ouvraient devant elle. Trois d’entre eux étaient conçus comme des stations de lavage, mais les jets qui s’y croisaient étaient sans doute des jets d’ammoniaque ou d’esprit-de-sel car une odeur insupportable se répandit. Par une chance incroyable, la voiture passa dans le couloir où il n’y avait rien. Une sonnerie retentit. Le compteur du tableau lumineux
enregistra dix points. La voiture continua à tournoyer. Elle heurta des plots et, à chaque fois, des points s’additionnaient.
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→ A suivre

4 janvier 2015

Apocalypse est pour demain (17)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Beaucoup de gens avaient été choqués lorsqu’on avait introduit les jeux de hasard dans la guerre. Ils préféraient l’ancienne formule où le destin des armées était confié aux militaires de carrière, ce qui ne décevait jamais et faisait bien évidemment beaucoup plus de morts parmi les civils. Mais peu à peu la chose était entrée dans les moeurs.
Après tout, les destructions arbitraires provoquées par les jeux n’étaient pas plus singulières qu’autre chose. Toute nouvelle société voit fleurir les réformes, et celles-ci étaient nombreuses, dans tous les domaines.
Par exemple, l’introduction de la chiromancie dans les cours de justice.
Cela méritait d’être cité : au cours des jugements les présidents des tribunaux, qui ne savaient plus comment faire pour envoyer les gens à l’échafaud, avaient pris l’habitude de faire lire les lignes de la main des prévenus.
Ceux qui avaient une ligne de chance réduite, et une ligne de vie très courte, étaient immédiatement décapités. Ceux qui avaient une croix sur le mont de Mercure étaient crucifiés. Ceux qui avaient une étoile sur le mont de Vénus, déportés, et ainsi de suite.
Tout cela faisait gagner du temps.
Toute la nuit, le général américain et le général francophone se poursuivirent à la lueur des projecteurs, sur la piste du jeu de l’oie.
Une véritable hécatombe avait eu lieu de part et d’autre, mais sans que cela soit vraiment passionnant. Le hasard avait voulu que les combattants n’atterrissent jamais sur les cases intéressantes.
Ainsi, il n’y avait pas eu d’officiers empalés, ni d’enfants de troupe déchiquetés, ni d’auxiliaires féminines de l’armée de l’air obligées de grimper sur les épaules les unes des autres pour être décapitées par les pales des hélicoptères.
Les cases «ablation du bras», «ventre ouvert», «crâne découpé» étaient restées désespérément vides. Une guerre médiocre, en vérité.
Il ne restait plus que quatre cases sur le parcours, et c’était au tour du général français.
Les chutistes sautèrent et indiquèrent les chiffres 3 et 1. Le général français avança 1-2-3-1.
Il terminait son parcours le premier et encore une fois, malheureusement, nous gagnions.
Le général français ôta sa vareuse et commença à se faire hara-kiri tandis que les drapeaux francophones étaient mis en berne.
La méthode hara-kiri, qui servait toujours de clôture aux batailles, avait été empruntée à de vieilles coutumes japonaises. Elle donnait toujours un certain cachet à la résolution des conflits.
À la sortie de l’École supérieure de guerre, les généraux passaient un mois dans un hôpital militaire. On leur fendait la peau du ventre sur toute la longueur et on refermait à l’aide d’une LÉGION ÉCLAIR. La LÉGION ÉCLAIR n’était pas autre chose que le grand cordon de la Légion d’honneur muni d’une fermeture ÉCLAIR. Lorsque les généraux connaissaient la honte d’être vainqueurs, ce qui ne permettait pas à leur pays de subir de salvatrices destructions, ils se faisaient hara-kiri en arrachant leur Légion d’honneur, ce qui leur rouvrait le ventre.
Le général français commença sa lente agonie, tandis qu’on jouait l’hymne francophone.
Les spectateurs partirent lentement. Je me joignis au cortège.
Je n’étais pas mort à la guerre. Il me fallait donc remplir un certain nombre de formalités et, notamment, me rendre chez les contrôleurs de chance.
Tout individu qui échappait à la mort après une guerre devait être examiné par des spécialistes qui cherchaient à déterminer les raisons de sa chance. Les statisticiens pensaient en effet que les facteurs de chance étaient de gros dangers pour la société et qu’ils devaient être combattus.
Par exemple, si les natifs du Scorpion ou du Verseau mouraient plus vieux que les autres, ce qui risquait d’encombrer les rues, on s’arrangeait pour que les enfants naissent le mois d’après sous un autre signe pour lequel on avait établi qu’on mourait plus jeune.
En contrôlant ainsi l’influence des signes du zodiaque, on pouvait faire naître des générations entières sous un signe défavorable et l’on était assuré de les voir disparaître rapidement.
Les contrôleurs de chance étaient redoutables. On connaissait peu de choses sur eux, mais on savait qu’en imaginant le pire, on était au-dessous de la vérité. Ils vivaient dans un univers de fer, de feu, de sang, de potences, de guillotines, de gaz, de pics, de pals, d’entonnoirs, d’acides, de fosses, de hachoirs, de couperets, plus un certain nombre d’autres choses assez désagréables.
Le seul avantage que je pouvais trouver à ma situation était que je n’avais plus à me rendre en ville, au milieu des dangers de la circulation.
Je n’avais plus non plus à me préoccuper de mon travail.
Je me joignis à la file des survivants et me dirigeai vers le centre de contrôle de la chance.
J’arrivai devant l’immeuble des contrôleurs de chance, franchis le grand porche et suivis un long tunnel. Je n’avais jamais eu à affronter les contrôleurs, mais je savais que mille pièges me seraient tendus et qu’il me faudrait subir quantité d’épreuves avant de les rencontrer. Car les contrôleurs de chance ne s’intéressaient, pour leurs statistiques, qu’aux survivants tenaces et, jusqu’à la dernière minute, tentaient de les abattre.
Le tunnel n’était pas éclairé.
Écarquillant les yeux, je tentai de distinguer s’il n’y avait pas quelque fosse, quelque mâchoire de fer, ou autre système prêt à me hacher, me broyer, me mâcher.
(Retour 16)

→ A suivre

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