Apocalypse est pour demain (16)
Ce fut alors un tonnerre d’applaudissements et de hurlements de joie.
Le dispositif de Lutte Exceptionnelle était très rarement utilisé. On ne l’employait que lorsque les adversaires ne pouvaient être départagés. Dans ce cas-là, seuls les généraux en chef des deux camps poursuivaient le combat selon le principe du jeu de l’oie.
Ils devaient progresser de case en case et leur arrivée sur ces cases correspondait, bien sûr, à un certain nombre d’épreuves dont il fallait triompher.
La progression était déterminée, comme au jeu de l’oie, par un lancement de dés. Mais les dés étaient remplacés par des chutistes.
Comme leur nom l’indique, les chutistes étaient des parachutistes qui n’avaient pas de parachutes.
La combinaison des chutistes était ornée de points. Deux points sur la jambe gauche, trois sur la jambe droite, l’as dans le dos, le six sur la poitrine, etc., etc. Comme les chutistes n’avaient pas de parachute ils s’écrasaient au sol et, sous la violence du choc, s’enfonçaient généralement de plusieurs dizaines de centimètres. La partie qui restait apparente était celle qui comptait pour choisir le numéro.
Le jeu de Lutte Exceptionnelle commença.
Le général américain et le général francophone prirent place côte à côte sur la case départ. On tira le premier à partir à pile ou face.
Deux boîtes furent déposées sur une table et une petite fille de couleur fut amenée pour désigner le partant de sa main innocente.
Dans la boîte face, il n’y avait rien. Dans la boîte pile il y avait, évidemment, une pile.
Une pile de vingt-cinq mille volts.
L’enfant mit sa menotte dans une des boîtes. Elle fut immédiatement électrocutée. C’était donc la boîte pile. Et cela désignait, comme premier à partir, l’Américain.
Deux chutistes sautèrent et s’écrasèrent. Le premier s’enfonça dans le sol, les jambes en avant et la poitrine tournée vers le ciel. Le chiffre 6 était donc évident. Le second tomba la tête la première et, dans la position du V de la victoire, laissa apparaître le chiffre 4 sur son fond de culotte.
6-4. Le général américain mit son véhicule en marche, 1-2-3-4-5-6/1-2-3-4. Il s’arrêta sur une case et prit une fiche qui l’attendait.
«Un civil a fait une grimace à l’un de vos sous-officiers. Fusillez dix mille otages. » L’ordre fut immédiatement exécuté. Les otages aussi.
L’exécution des otages ayant été aussi rapide qu’efficace, c’était maintenant au tour du général francophone de jouer. Deux chutistes français sautèrent, et s’écrasèrent au centre du terrain.
L’un complètement recroquevillé, l’autre à plat ventre, laissant apparaître les numéros 4 et 3.
Le général francophone avança le long des cases du terrain de Lutte Exceptionnelle: «1-2-3-4/1-2-3.»
L’indication correspondant à la case fut diffusée par les haut-parleurs.
«Une erreur de manoeuvre vous coûte dix mille hommes.»
L’ordre fut transmis à un certain nombre de régiments du train qui stationnaient sur l’aire de combat. Immédiatement les dix mille hommes se mirent à faire des erreurs de manoeuvre. Les camions, les jeeps, se heurtèrent. L’essence se répandit partout et s’enflamma.
Éjectés de leurs véhicules, les soldats tombaient sur le sol où ils étaient écrasés par les conducteurs de leur propre armée. C’était un spectacle extrêmement plaisant et quantité de spectateurs battaient des mains.
Le général américain, qui devait progresser sur le jeu de l’oie, montra quelque impatience. La fumée dégagée par les corps en feu l’empêchait de voir ses chutistes qui venaient de sauter dans le vide.
Enfin, une petite éclaircie permit de se rendre compte que les deux hommes étaient tombés dans la même position, ce qui était rarissime.
Double cinq.
L’Américain avança.
« 1-2-3-4-5/1-2-3-4-5. »
Le haut-parleur retentit: – «Case d’évasion. Quinze mille prisonniers de votre camp réussissent à s’évader – Rejouez. »
Le général américain eut l’air satisfait. Il n’avait évidemment pas de prisonniers. Personne ne faisait plus de prisonniers depuis longtemps.
Il traîne toujours dans les jeux de vieilles règles, survivance du passé.
Par talkie-walkie, le général américain transmit un ordre. Pour ne pas
perdre le bénéfice de sa case, il désigna quinze mille hommes qui, au volant
de lourds GMC, s’élancèrent en poussant des cris de joie, comme s’ils
venaient vraiment d’être libérés.
L’Américain rejoua « 1-2-3-4-5/1-2-3-4-5 ».
«Trahison, vos prisonniers évadés sont repris et abattus.»
Le général américain avait décidément de la chance. Il avait bien fait de désigner de faux prisonniers pour profiter du hasard, celui lui permettait de perdre quinze mille hommes d’un coup.
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