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28 décembre 2014

Apocalypse est pour demain (16)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Ce fut alors un tonnerre d’applaudissements et de hurlements de joie.
Le dispositif de Lutte Exceptionnelle était très rarement utilisé. On ne l’employait que lorsque les adversaires ne pouvaient être départagés. Dans ce cas-là, seuls les généraux en chef des deux camps poursuivaient le combat selon le principe du jeu de l’oie.
Ils devaient progresser de case en case et leur arrivée sur ces cases correspondait, bien sûr, à un certain nombre d’épreuves dont il fallait triompher.
La progression était déterminée, comme au jeu de l’oie, par un lancement de dés. Mais les dés étaient remplacés par des chutistes.
Comme leur nom l’indique, les chutistes étaient des parachutistes qui n’avaient pas de parachutes.
La combinaison des chutistes était ornée de points. Deux points sur la jambe gauche, trois sur la jambe droite, l’as dans le dos, le six sur la poitrine, etc., etc. Comme les chutistes n’avaient pas de parachute ils s’écrasaient au sol et, sous la violence du choc, s’enfonçaient généralement de plusieurs dizaines de centimètres. La partie qui restait apparente était celle qui comptait pour choisir le numéro.
Le jeu de Lutte Exceptionnelle commença.
Le général américain et le général francophone prirent place côte à côte sur la case départ. On tira le premier à partir à pile ou face.
Deux boîtes furent déposées sur une table et une petite fille de couleur fut amenée pour désigner le partant de sa main innocente.
Dans la boîte face, il n’y avait rien. Dans la boîte pile il y avait, évidemment, une pile.
Une pile de vingt-cinq mille volts.
L’enfant mit sa menotte dans une des boîtes. Elle fut immédiatement électrocutée. C’était donc la boîte pile. Et cela désignait, comme premier à partir, l’Américain.
Deux chutistes sautèrent et s’écrasèrent. Le premier s’enfonça dans le sol, les jambes en avant et la poitrine tournée vers le ciel. Le chiffre 6 était donc évident. Le second tomba la tête la première et, dans la position du V de la victoire, laissa apparaître le chiffre 4 sur son fond de culotte.
6-4. Le général américain mit son véhicule en marche, 1-2-3-4-5-6/1-2-3-4. Il s’arrêta sur une case et prit une fiche qui l’attendait.
«Un civil a fait une grimace à l’un de vos sous-officiers. Fusillez dix mille otages. » L’ordre fut immédiatement exécuté. Les otages aussi.
L’exécution des otages ayant été aussi rapide qu’efficace, c’était maintenant au tour du général francophone de jouer. Deux chutistes français sautèrent, et s’écrasèrent au centre du terrain.
L’un complètement recroquevillé, l’autre à plat ventre, laissant apparaître les numéros 4 et 3.
Le général francophone avança le long des cases du terrain de Lutte Exceptionnelle: «1-2-3-4/1-2-3.»
L’indication correspondant à la case fut diffusée par les haut-parleurs.
«Une erreur de manoeuvre vous coûte dix mille hommes.»
L’ordre fut transmis à un certain nombre de régiments du train qui stationnaient sur l’aire de combat. Immédiatement les dix mille hommes se mirent à faire des erreurs de manoeuvre. Les camions, les jeeps, se heurtèrent. L’essence se répandit partout et s’enflamma.
Éjectés de leurs véhicules, les soldats tombaient sur le sol où ils étaient écrasés par les conducteurs de leur propre armée. C’était un spectacle extrêmement plaisant et quantité de spectateurs battaient des mains.
Le général américain, qui devait progresser sur le jeu de l’oie, montra quelque impatience. La fumée dégagée par les corps en feu l’empêchait de voir ses chutistes qui venaient de sauter dans le vide.
Enfin, une petite éclaircie permit de se rendre compte que les deux hommes étaient tombés dans la même position, ce qui était rarissime.
Double cinq.
L’Américain avança.
« 1-2-3-4-5/1-2-3-4-5. »
Le haut-parleur retentit: – «Case d’évasion. Quinze mille prisonniers de votre camp réussissent à s’évader – Rejouez. »
Le général américain eut l’air satisfait. Il n’avait évidemment pas de prisonniers. Personne ne faisait plus de prisonniers depuis longtemps.
Il traîne toujours dans les jeux de vieilles règles, survivance du passé.
Par talkie-walkie, le général américain transmit un ordre. Pour ne pas
perdre le bénéfice de sa case, il désigna quinze mille hommes qui, au volant
de lourds GMC, s’élancèrent en poussant des cris de joie, comme s’ils
venaient vraiment d’être libérés.
L’Américain rejoua « 1-2-3-4-5/1-2-3-4-5 ».
«Trahison, vos prisonniers évadés sont repris et abattus.»
Le général américain avait décidément de la chance. Il avait bien fait de désigner de faux prisonniers pour profiter du hasard, celui lui permettait de perdre quinze mille hommes d’un coup.
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21 décembre 2014

Apocalypse est pour demain (15)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

En effet, personne, pour quelque raison que ce fût, ne devait circuler sur le terrain de combat, car cela risquait de fausser la tactique.
La commission de sécurité de l’Organisation des nations automobiles unies fit hisser le drapeau TILT.
Toute réclamation devait être suivie d’un colloque entre les représentants des pays belligérants, contrôlés par un arbitre objectif (c’est-à-dire mi-noir, mi-juif).
Le général américain et le général francophone se dirigèrent vers les pieds de négociation.
Il faut rappeler que de telles discussions avaient eu lieu lors de négociations semblables pour choisir la forme de la table (les uns la désirant ronde, les autres carrée, les troisièmes ovale) pour des raisons de préséance ou de hiérarchie et qu’il avait été décidé une fois pour toutes que les tables de négociation ne comporteraient que des pieds.
Arrivés devant les pieds de négociations, les deux chefs de guerre se mirent l’un en face de l’autre, prirent chacun leur pied et entamèrent les pourparlers.
Depuis longtemps, les services d’espionnage avaient obtenu que les rencontres secrètes soient télévisées et radiodiffusées, ce qui leur évitait d’avoir à dissimuler des micros pour surprendre les conversations.
Chacun suivait donc dans sa voiture les entretiens américano-francophones.
Le délégué américain était fou furieux. Il se mit à hurler que «c’était toujours pareil avec les nations faibles, que ça n’était pas intéressant de les affronter car elles faussaient toujours le combat».
La francophonie, selon lui, avait tout organisé pour perdre. Dans ces conditions, il préférait se retirer du conflit et demandait à la COMMISSION DE LÂCHETÉ de l’Organisation des nations automobiles unies de le déclarer vaincu, en lui donnant l’autorisation de détruire son armée après avoir fait fusiller ses chefs.
Les Américains étaient vraiment d’une mauvaise foi insupportable. Voyant qu’ils allaient gagner, ils avaient saisi l’occasion de cet incident de guerre pour essayer de remporter la défaite.
Il faut dire que pour eux, perdre cinq ou six guerres de suite était le seul moyen de détruire rationnellement les millions d’automobilistes qui paralysaient le continent américain.
L’arbitre neutre international (un Noir juif de mère arabe) était un homme d’une grande intégrité. Il déclara que l’incident de guerre provoqué par la France ne justifiait pas une décision finale aussi catégorique, mais qu’il convenait toutefois de la sanctionner. En conséquence, il ordonnait au gouvernement français de mettre en circulation deux cent mille policiers de plus.
C’était une sanction extrêmement sévère. Le pays était paralysé par la circulation automobile, mais celle-ci était sans cesse entravée par les décisions incohérentes et la stupidité des agents de police.
En nommer deux cent mille de plus était un lourd handicap pour le pays. Heureusement, la nomination des policiers supplémentaires sous entendait que quantité d’automobilistes seraient tués injustement et ceci compensait cela.
La décision de l’arbitre neutre international étant immédiatement applicable, la conférence de guerre prit fin. Sur les écrans de télévision, chacun put suivre le lâcher de policiers.
C’était toujours un spectacle surprenant.
Les centres de formation de policiers étaient à peu près les seuls bâtiments que l’on n’ait pas détruit pour faire place à des usines d’automobiles ou des parkings d’habitation.
Les policiers étaient choisis dès l’enfance parmi les suspects présentant le quotient d’intelligence le plus bas, mais la plus grande résistance physique. Ils étaient classés par catégories, et conditionnés selon cette catégorie. Pour obtenir leur nourriture il leur fallait accomplir un certain nombre de gestes, comme ceux que l’on faisait faire autrefois aux rats et aux cochons d’Inde dans les laboratoires du professeur Pavlov.
Frapper à coup de matraque sur la tête d’un mannequin faisait s’ouvrir la trappe à viande, tirer à la mitraillette leur permettait d’avoir de l’eau, lancer une grenade lacrymogène faisait s’abaisser une couchette, etc., etc.
Lorsqu’on les lâchait parmi les automobilistes, les réflexes conditionnés parfaitement ancrés en eux leur permettaient d’agir vite, sans réfléchir, comme des bêtes, ce qui est vraiment l’idéal policier.
Il existait toutefois une hiérarchie parmi les policiers, divisés en plusieurs
groupes.
Le premier groupe, situé en bas de l’échelle, était formé de VISEURS D’OMOPLATES.
Les viseurs d’omoplates étaient des tireurs spécialement entraînés pour atteindre, à bout touchant, entre les omoplates, les individus blessés couchés sur le trottoir.
Les autres groupes étaient conditionnés d’une façon générale pour réagir à tout ce qui pouvait nuire au conducteur de voitures.
Deux cent mille policiers de plus dans le pays. Ç’allait être l’enfer.
Le délégué américain avait été quelque peu calmé par cette décision mais l’on sentait que, malheureusement, la guerre était fichue. L’enthousiasme était tombé et il restait, sur les cases du champ de bataille, trop peu de véhicules en présence. Quelle que soit l’issue du combat, il ne pouvait plus y avoir de grandes destructions ni d’un côté ni de l’autre.
Soudain, on entendit un bruit de pales et un hélicoptère vint se poser devant la tribune. Il portait l’insigne de l’Organisation des nations automobiles unies. Un casque bleu surmontant un sac de riz, orné d’une étoile de David dont le centre était occupé par une tiare sur laquelle figuraient un croissant, une faucille et un marteau. Le tout entouré de fleurs de lys et de pneus.
Il allait se passer quelque chose, car on ne déplaçait pas comme ça un hélicoptère de l’ONAU.
Effectivement, le signal de cessez-le-feu retentit. Autour de moi je ne voyais que des visages désappointés. Puis, tout à coup, en haut de la tribune, le drapeau de Lutte Exceptionnelle fut hissé.
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14 décembre 2014

L’apocalypse est pour demain (14)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

 

Au cours des siècles, les hommes avaient pris l’habitude de vider leur coeur, le soir, devant les comptoirs des bistrots. Toutes les phrases qu’ils prononçaient, commençaient alors par «Y a qu’à» ou par «Moi, à leur place» ou encore par «Ce qu’y faudrait, c’est… ».
Mais le règne des conversations de café était terminé, d’où la nécessité de programmes défoulants. Dans ces programmes tous les tabous étaient renversés et piétinés.
Le spectacle commença par un défilé d’anciens combattants à béret basque et jambes de bois qui dansèrent la danse du feu autour de la flamme du Soldat inconnu. Autour de moi certains automobilistes commencèrent à s’agiter. Les uns criaient: «Assez… Scandale», les autres hurlaient: «Bravo… Bien fait…»
Le défoulement prenait corps.
La suite de l’émission nous montra successivement des phoques qui déchiquetaient des bébés lapons, puis une corrida où des toréadors attachés sur des panneaux de bois étaient encornés par des taureaux. Les animaux étaient ficelés sur des chariots guidés par des rails, de telle sorte qu’ils ne puissent dévier de leur route et que les cornes pénétrassent bien et profondément dans les abdomens hispaniques.
Les conducteurs aimant les animaux poussaient des cris de joie. Les autres étaient boudeurs mais ne disaient mot, sachant que la suite du programme défoulant leur permettrait peut-être de voir des humains déchiquetés par des bêtes malfaisantes.
Une course de culs-de-jatte fut suivie par un combat de manchots, portant chacun une couronne d’épines, et qui tentaient de se griffer mutuellement le torse avec leur tête.
Puis le Grand Rabbin et le Grand Mufti de Jérusalem jouèrent une saynète du marquis de Sade avec une jeune fille prostrée dans un fauteuil roulant.
Ensuite vint une séquence de mauvais goût. Cette séquence mettait en scène Ponce Pilate. Celui-ci déclarait que, par mesure d’économie, on pouvait très bien crucifier les gens à 50 centimètres du sol, ce qui était aussi efficace qu’à 4 mètres et permettait de ne pas gaspiller le bois.
Les anticléricaux éclatèrent de joie, défoulés pour plusieurs jours, tandis que les autres se voilaient la face et se roulaient sur le tapis de leur véhicule, en mordant les coussins.
Le programme s’acheva sur un appel du Grand Druide défouleur.
Le Grand Druide défouleur était l’organisateur de ces spectacles. Il invita les spectateurs à écrire ce qu’ils pensaient de ce qu’ils venaient de voir.
Des hôtesses, circulant en chariots électriques, distribuèrent des feuilles de papier et chacun se mit fébrilement à écrire une lettre, injuriant le responsable du programme qui lui avait déplu.
Les conducteurs avaient tous les yeux exorbités, la bave aux lèvres et étaient agités de tressautements hystériques.
Lorsque les lettres furent terminées, les hôtesses les ramassèrent et allèrent les jeter dans des paniers codificateurs où elles furent transformées en fiches perforées. Les ordinateurs se mirent à fonctionner. En quelques secondes les trois responsables des programmes dont le nom avait été cité le plus souvent par des spectateurs mécontents furent repérés, et leurs noms s’inscrivirent sur l’écran géant.
Le Grand Druide défouleur réapparut. Les trois responsables étaient à ses côtés. Le Grand Druide leur fit un signe.
Ils posèrent leur tête sur un billot, une hache s’abattit !
La foule explosa littéralement de bonheur. Encore une fois, la télévision avait joué son rôle, défouler l’homme.
Le programme défoulant étant terminé, le combat reprit. Les espions américains  avaient sans doute remarquablement fait leur travail.
Successivement, le Président d’Amérique annonça les cases B9 -C4 -D8 -F2 -G5 qui toutes étaient occupées par des voitures d’officiers supérieurs. Cinq villes françaises furent donc rasées.
À son tour le Grand Préfet de l’Union francophone annonça C5 -B8 -D1 -H3 -E6. Il eut de la chance. New York, Washington, Miami, Chicago et Philadelphie explosèrent immédiatement.
Les deux pays étaient donc à égalité. Sur le plan du jeu de la guerre, évidemment, car aucune des villes françaises détruites ne pouvait être comparée aux villes américaines. Mais voilà une petite guerre qui s’annonçait bien et où tout fonctionnait comme sur des roulettes.
De temps en temps, les ambulances de la Croix-Rouge passaient entre les combattants.
C’est bizarre. La civilisation automobile avait eu raison de l’Art, de la Poésie, de la Nature. Elle avait détruit quantité de choses. Famille, Sentiments, Amour… Elle n’avait jamais réussi à supprimer la Croix-Rouge. Celle-ci continuait, partout, à exercer sa bienveillante activité.
Les ambulances de la Croix-Rouge francophone étaient en rapport constant avec ceux de la Croix-Rouge américaine. Dès que l’une d’entre elles signalait des blessés dans un camp, des infirmières faisaient les mêmes blessures à autant de gens de l’autre camp. Cela afin d’empêcher qu’une armée fût plus puissante qu’une autre, au mépris des lois humanitaires.
De toute façon à la fin des combats, les blessés étaient tous achevés en même temps, quel que soit leur camp et sans distinction de race, de sexe, de couleur ou de religion.
Devant moi, une voiture explosa soudain et son conducteur eut la tête arrachée. Celle-ci roula sur le sol… Et je la suivis machinalement du regard.
Un enfant, sans doute échappé de la tribune, ou d’une voiture voisine, se précipita sur la case B5 pour ramasser cette tête. Je l’entendis vaguement rire en disant «Papa, papa», puis il y eut un éclair et l’enfant fut foudroyé.
Je n’eus pas le temps d’extrapoler, ni de réfléchir à la coïncidence étrange qui avait ainsi réuni le père et le fils sur le terrain de combat, un panneau venait de s’allumer, une sonnerie retentissait, l’Amérique déposait une réclamation.
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7 décembre 2014

L’apocalypse est pour demain (13) *

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

L’Amérique était toujours en tête.
Certes, le Président d’Amérique était très fort, mais il était surtout admirablement renseigné par son service d’espionnage.
Bien que les États-Unis francophones groupassent beaucoup d’habitants, la population américaine était bien plus importante. Cela venait du fait que, pendant des années, pour lutter contre le racisme, chaque Blanc qui épousait une Noire et lui faisait plus de trois enfants était exempté d’impôts pendant cinq ans. Quantité de gens avaient voulu profiter de cette disposition fiscale, mais l’Amérique souffrait, encore plus que les autres nations, de surpopulation.
C’était un inconvénient sur le plan de la circulation automobile, mais c’était un avantage pour la répartition des espions. En effet, la commission de sécurité de l’Organisation des nations automobiles unies, lasse de devoir siéger à tout propos pour des histoires d’espionnage, avait décidé que chaque pays posséderait un espion pour trois cent cinquante habitants, Par sa surpopulation, l’Amérique était avantagée.
Le travail des espions était simple. Aucune invention ne pouvait voir le jour dans l’industrie sans que les plans ne fussent communiqués au Syndicat international des espions, qui les tenait à la disposition de ses adhérents. Ceux-ci choisissaient alors ce qui était susceptible d’intéresser leur gouvernement et pratiquaient un système comparable à celui qu’utilisaient jadis les agents de change pour coter les différents secrets. Pour ce qui concernait les conflits, les plans de bataille devaient également être communiqués aux espions. Voilà pourquoi l’Amérique était en train de remporter la victoire.
Victoire est d’ailleurs un mot mal employé. En effet, les espions francophones auraient pu eux aussi avoir connaissance des dispositifs de guerre américains, mais ils avaient refusé de se les procurer.
Les statistiques étaient formelles, les Français désiraient perdre. Les exemples de l’Histoire étaient là pour justifier leur décision. Chaque fois que les Français avaient gagné une guerre, ils avaient mis des années à s’en remettre alors que leurs ennemis vaincus se relevaient avec une rapidité écoeurante.
Et cette fois-ci, l’opinion publique avait parlé. Il fallait que l’issue de la guerre soit fatale pour la France.
Les États-Unis francophones avaient suivi, car il n’était pas question de discuter un sondage.
Les sondages avaient une énorme importance dans la vie des nations.
Passant son existence entière en voiture, la population ne pouvait être consultée que par ce moyen, Et ce, dans tous les domaines.
La recherche des criminels, par exemple, s’effectuait par sondage d’opinion. Cela se passait de la manière suivante. Chacun devait, à date fixe, remplir un questionnaire communiqué par l’IFOP.
«Avez-vous volé? Si oui, qui? Et pourquoi?»
«Avez-vous escroqué? Si oui, qui? Et pourquoi?»
«Avez-vous tué? Si oui, qui? Et pourquoi?»
Conditionnés dès l’enfance à répondre à ces questionnaires, les conducteurs ne pouvaient pas tricher et étaient arrêtés, puis exécutés dans les plus brefs délais.
Dans les plus brefs délais… Cela dépendait, car souvent, les pelotons d’exécution ayant trop de travail, on devait recourir dans les enquêtes criminelles, à des questions subsidiaires pour départager les assassins ou les voleurs. Des questions du genre: «À votre avis combien d’assassins sont dans votre cas, combien seront arrêtés avant telle date. » Etc., etc.
Dans la vie spirituelle, également, le sondage d’opinion avait depuis longtemps remplacé la confession.
Les croyants remplissaient un questionnaire :
- Avez-vous péché ?
- Combien de fois?
- Avec qui?
- Recommencerez-vous?
- Avec la même personne ?
- Avec une autre ?
- Avec les deux?
- Vous repentez-vous?… etc., etc.
La pénitence était donnée sous forme de timbre autocollant que les croyants pouvaient apposer sur leur pare-brise.
L’heure de la trêve arrivait.
Pendant quelques heures, la guerre allait être stoppée pour permettre aux combattants de suivre les spectacles défoulants de la télévision.
Des sirènes retentirent, marquant l’arrêt momentané du combat et les voitures se groupèrent, selon un ordre rigoureux, devant l’écran de télévision géant. Le programme défoulant allait commencer.
Les programmes défoulants avaient été mis au point lorsque la circulation n’avait plus permis aux automobilistes de s’arrêter dans les débits de boissons.

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30 novembre 2014

L’apocalypse est pour demain (12) *

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

 

La guerre allait commencer. Un immense panneau lumineux s’éclaira sur le toit de la tribune de commandement (où étaient installées les caméras de télévision) qui allait servir de dispatching pour les ordres des deux chefs de combat.
Sur le tableau lumineux allaient s’inscrire les scores et la télévision retransmettrait la cérémonie de déclaration de guerre.
Cette cérémonie était toujours la même. D’abord, de son parking de Castel Gondolfo, le Pape s’adresserait aux deux nations pour leur demander de faire la paix. Cela ne durerait que deux ou trois minutes. Chacun savait que les discours du Pape en faveur de la paix n’avaient aucun intérêt, mais c’était la coutume. Ensuite, les orchestres joueraient les Hymnes nationaux – Un choral pour l’Amérique, Ô Seigneur protège ma tête de delco, et pour les États-Unis francophones, Qu’un sang impur abreuve nos pare-chocs.
J’étais extrêmement calme. Il y avait une grande part de hasard dans l’issue de la guerre. On pouvait y périr certes, mais participer effectivement au combat était infiniment moins dangereux qu’être civil. Et puis, comme disaient les anciens: «ALEA JACTA EST.»
Au bout de vingt minutes, l’Amérique avait déjà marqué un point. Son Président avait joué la case B5 et une voiture française avait été pulvérisée.
La case B5 était occupée par une automobile pion et ne correspondait qu’à une petite ville de province sans grand intérêt, qui avait immédiatement été rasée. Cela n’avait fait que quinze mille morts et ne pouvait être pris en considération.
Toutefois, psychologiquement, c’était tout de même une victoire pour l’Amérique. Et nombreux étaient ceux qui allaient changer leurs paris.
Car le PMI avait de plus en plus d’adeptes.
Presque tous les véhicules étaient reliés par radio aux bureaux du PARI MUTUEL INTERNATIONAL dans lesquels on pouvait jouer sur l’issue des guerres. Lorsqu’on avait réussi un beau tiercé, c’est-à-dire désigné dans l’ordre les vainqueurs de trois combats, on obtenait des récompenses extraordinaires comme, par exemple, le droit de conduire en état d’ivresse absolue. Ce qui était un incomparable plaisir.
On pouvait ainsi pendant trois mois, six mois ou un an – selon l’importance du tiercé – provoquer tous les accidents possibles et imaginables sans encourir la moindre punition, et surtout sans retrait du permis de conduire.
Le permis de conduire était, je ne sais si je l’ai déjà dit, accordé – après un examen très sévère – sous forme d’une petite glande en plastique que l’on greffait dans le cerveau du conducteur.
Cette glande, reliée à l’hypophyse, agissait directement sur les cellules cérébrales et empêchait de commettre la moindre faute de code ou de conduite sous peine d’intolérables migraines.
Seul, l’état d’ivresse alcoolique permettait de ne pas ressentir les effets de cette glande de contrôle. C’est pourquoi les conducteurs n’avaient qu’une idée en tête, si j’ose dire, s’enivrer.
Mais, dans tous les masques à oxygène que portaient les automobilistes, se trouvait un minuscule aspirateur relié par un tuyau à un alcootest fixé à l’avant du véhicule. Toute haleine imprégnée d’alcool était aspirée par le dispositif et faisait virer la couleur du liquide contenu dans le réservoir de l’alcootest. Les contractuels agissaient alors, et le contrevenant se voyait retirer son permis. C’est-à-dire que l’on arrachait la glande en plastique avec une partie de la boîte crânienne et des hémisphères cérébraux, ce qui
entraînait toujours la mort immédiate.
Il était donc formidable de pouvoir conduire en état d’ivresse, et cela, seul le tiercé de la guerre pouvait le permettre.
J’avais failli le réussir une fois, en donnant la Nigeria du Nord vainqueur de l’Allemagne et Cuba vainqueur du Japon. Mais je n’avais pas prévu la victoire de la Suisse sur I’Ursas (Union des Républiques socialistes automobiles soviétiques). Or, la Suisse était devenue un pays d’une puissance considérable à cause de sa sauvagerie. Étant restée neutre pendant des siècles, elle avait emmagasiné une hargne telle que tous les autres pays tremblaient de lui être opposés.
La seule nation qui ne faisait pas totalement partie de l’organisation rationnelle de la guerre était l’État judéo-palestinien de l’Arabie israélienne. Les conducteurs de cette nation se conduisaient d’une manière trop anarchique et ne se pliaient jamais aux lois établies par l’Organisation des nations automobiles unies. Les conducteurs arabes se déplaçaient en nomades, d’une façon incohérente, quant aux conducteurs israéliens, qui vivaient dans des voitures Kibboutz, ils refusaient de rouler le samedi.
Mais pour l’instant, il n’était pas question de soliloquer et de méditer
sur l’orientation que prenait le monde.
La guerre était là, il fallait vite en profiter.

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