L’apocalypse est pour demain (11) *
Le champ de bataille était situé à quelques kilomètres de la ville, sur l’emplacement de l’ancien aéroport d’Orly. Depuis longtemps, les Humains s’étaient rendu compte que la guerre était un extraordinaire moyen d’équilibre et de sélection. Malheureusement, les encombrements et le manque de place interdisaient à la fois les mouvements de troupes, les manoeuvres stratégiques, les débarquements, etc.
Ah ! La belle époque de Diên Biên Phu était loin. D’ailleurs, toutes les cuvettes naturelles étaient depuis longtemps transformées en stations de vidange et graissage.
L’ONAU (Organisation des nations automobiles unies) avait donc établi un planning de guerre.
Par tirage au sort, les nations devaient s’affronter sur des champs de bataille parfaitement définis et soumis à des contrôles et des règlements stricts. Les combattants, désignés par le hasard (comme je venais de l’être), représentaient leurs pays.
Les champs de bataille étaient de gigantesques jeux d’échecs. Ma désignation de COLONEL-CHEVAL indiquait que je devrais me tenir sur la case Cheval du terrain d’échecs. J’aurais rang de colonel mais peu d’initiatives me seraient laissées. Les ordres me seraient communiqués par radio et mes déplacements seraient ordonnés par le Grand Préfet, chef absolu du camp français.
Dans le cas présent, il aurait à affronter le Président d’Amérique, un Noir ayant la réputation d’être très fort. La guerre n’était pas une chose terrible.
Il y avait, cela était certain, moins de danger à participer à la guerre qu’à rouler dans les rues.
J’arrivai sur le champ de bataille vers 16 h 30. Officiellement, la guerre était déclarée depuis une heure et demie déjà, mais les combats ne se dérouleraient qu’une fois la nuit tombée.
En effet, le public suivait toujours les batailles sur les écrans de télévision couleur et la couleur était meilleure la nuit. Le feu, le sang, la fumée, les explosions rendaient toujours mieux à la lueur des projecteurs qu’à la lumière du jour.
Je pris ma place sur le terrain.
Les règles de la guerre avaient été établies par l’ONAU (l’Organisation des nations automobiles unies) en mélangeant les lois du jeu de dames et celles de la bataille navale.
Le Président de l’Amérique et le Grand Préfet des États francophones (qui ne s’étaient pas déplacés et jouaient de leurs bureaux respectifs) avaient sous les yeux une maquette du terrain de combat. Chacun leur tour, ils désignaient une case. Selon le grade du combattant qui s’y trouvait, une petite, une moyenne, ou une grande ville était détruite dans le pays de l’adversaire.
Les simples soldats correspondaient aux pions. Les sous-officiers étaient les tours, les officiers étaient des fous, les officiers-supérieurs, des chevaux, le roi était toujours un général, chef d’état-major. La reine était l’aumônier général de l’Armée. C’était le seul véhicule qui avait le droit de se déplacer à la fois en ligne droite et en diagonale pour aller donner l’extrême-onction aux combattants mourants.
En tant que Colonel-Cheval, on m’attribua la ville de Lyon, dans la case F/6.
Si le Président d’Amérique désignait la case F/6, le Colonel-Cheval du camp américain lancerait une fusée sur ma voiture, dans cette case F/6. La destruction de mon automobile, et de moi par la même occasion, aurait pour conséquence de faire immédiatement raser la ville de Lyon.
Dans toutes les villes, francophones ou américaines, dès l’annonce de la déclaration de guerre, les canalisations de napalm avaient été branchées, prêtes à déverser des tonnes de flammes liquides absolument imparables. Car le transport des explosifs et toutes les choses périmées, comme les bombardements chez l’adversaire par exemple, n’existaient plus depuis longtemps.
C’était une des grandes décisions de l’Organisation des nations automobiles unies. Chaque ville possédait ses propres réserves d’explosifs, de napalm, ou toute autre matière utile à la destruction.
Dès qu’il y avait ouverture d’un conflit, elle attendait, attentive, la décision des meneurs de jeu. Et dès qu’elle était désignée pour être détruite, elle se détruisait elle-même, ce qui gagnait du temps.
C’est ce qu’on appelait le dispositif de logique.
Le dispositif de logique avait déjà dû fonctionner dans tout le pays. Les hauts fonctionnaires, les policiers, les représentants du gouvernement, de la banque, et les militaires de carrière de haut grade avaient déjà été dirigés vers les routes de sécurité et installés dans les abris.
Il ne restait plus dans les villes correspondant aux cases du terrain de combat, que les civils, les femmes, les enfants, qui, comme dans toute guerre normale, doivent être ceux qui souffrent le plus.





