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23 novembre 2014

L’apocalypse est pour demain (11) *

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Le champ de bataille était situé à quelques kilomètres de la ville, sur l’emplacement de  l’ancien aéroport d’Orly. Depuis longtemps, les Humains s’étaient rendu compte que la guerre était un extraordinaire moyen d’équilibre et de sélection. Malheureusement, les encombrements et le manque de place interdisaient à la fois les mouvements de troupes, les manoeuvres stratégiques, les débarquements, etc.
Ah ! La belle époque de Diên Biên Phu était loin. D’ailleurs, toutes les cuvettes naturelles étaient depuis longtemps transformées en stations de vidange et graissage.
L’ONAU (Organisation des nations automobiles unies) avait donc établi un planning de guerre.
Par tirage au sort, les nations devaient s’affronter sur des champs de bataille parfaitement définis et soumis à des contrôles et des règlements stricts. Les combattants, désignés par le hasard (comme je venais de l’être), représentaient leurs pays.
Les champs de bataille étaient de gigantesques jeux d’échecs. Ma désignation de COLONEL-CHEVAL indiquait que je devrais me tenir sur la case Cheval du terrain d’échecs. J’aurais rang de colonel mais peu d’initiatives me seraient laissées. Les ordres me seraient communiqués par radio et mes déplacements seraient ordonnés par le Grand Préfet, chef absolu du camp français.
Dans le cas présent, il aurait à affronter le Président d’Amérique, un Noir ayant la réputation d’être très fort. La guerre n’était pas une chose terrible.
Il y avait, cela était certain, moins de danger à participer à la guerre qu’à rouler dans les rues.
J’arrivai sur le champ de bataille vers 16 h 30. Officiellement, la guerre était déclarée depuis une heure et demie déjà, mais les combats ne se dérouleraient qu’une fois la nuit tombée.
En effet, le public suivait toujours les batailles sur les écrans de télévision couleur et la couleur était meilleure la nuit. Le feu, le sang, la fumée, les explosions rendaient toujours mieux à la lueur des projecteurs qu’à la lumière du jour.
Je pris ma place sur le terrain.
Les règles de la guerre avaient été établies par l’ONAU (l’Organisation des nations automobiles unies) en mélangeant les lois du jeu de dames et celles de la bataille navale.
Le Président de l’Amérique et le Grand Préfet des États francophones (qui ne s’étaient pas déplacés et jouaient de leurs bureaux respectifs) avaient sous les yeux une maquette du terrain de combat. Chacun leur tour, ils désignaient une case. Selon le grade du combattant qui s’y trouvait, une petite, une moyenne, ou une grande ville était détruite dans le pays de l’adversaire.
Les simples soldats correspondaient aux pions. Les sous-officiers étaient les tours, les officiers étaient des fous, les officiers-supérieurs, des chevaux, le roi était toujours un général, chef d’état-major. La reine était l’aumônier général de l’Armée. C’était le seul véhicule qui avait le droit de se déplacer à la fois en ligne droite et en diagonale pour aller donner l’extrême-onction aux combattants mourants.
En tant que Colonel-Cheval, on m’attribua la ville de Lyon, dans la case F/6.
Si le Président d’Amérique désignait la case F/6, le Colonel-Cheval du camp américain lancerait une fusée sur ma voiture, dans cette case F/6. La destruction de mon automobile, et de moi par la même occasion, aurait pour conséquence de faire immédiatement raser la ville de Lyon.
Dans toutes les villes, francophones ou américaines, dès l’annonce de la déclaration de guerre, les canalisations de napalm avaient été branchées, prêtes à déverser des tonnes de flammes liquides absolument imparables. Car le transport des explosifs et toutes les choses périmées, comme les bombardements chez l’adversaire par exemple, n’existaient plus depuis longtemps.
C’était une des grandes décisions de l’Organisation des nations automobiles unies. Chaque ville possédait ses propres réserves d’explosifs, de napalm, ou toute autre matière utile à la destruction.
Dès qu’il y avait ouverture d’un conflit, elle attendait, attentive, la décision des meneurs de jeu. Et dès qu’elle était désignée pour être détruite, elle se détruisait elle-même, ce qui gagnait du temps.
C’est ce qu’on appelait le dispositif de logique.
Le dispositif de logique avait déjà dû fonctionner dans tout le pays. Les hauts fonctionnaires, les policiers, les représentants du gouvernement, de la banque, et les militaires de carrière de haut grade avaient déjà été dirigés vers les routes de sécurité et installés dans les abris.
Il ne restait plus dans les villes correspondant aux cases du terrain de combat, que les civils, les femmes, les enfants, qui, comme dans toute guerre normale, doivent être ceux qui souffrent le plus.

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→A suivre

16 novembre 2014

L’apocalypse est pour demain (10) *

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

La chaussée s’était refermée. Je pus faire une quinzaine de mètres et rattrapai la file de véhicules qui avaient échappé à la trappe. Soudain une immense flèche lumineuse s’alluma dans le ciel. Elle annonçait: «Déviation
menant au tunnel. » Le tunnel !
Je frissonnai.
Le tunnel était un couloir de lavage automatique. D’abord, il fallait passer entre des jets d’eau savonneuse, afin de nettoyer les carrosseries. Puis, au cinquième jet, on devait ouvrir les glaces afin que de l’eau tiède et parfumée lave les conducteurs, car personne ne pouvait s’arrêter pour faire sa toilette. Au bout de longs bras d’acier des éponges, des linges, des brosses à dents, ou à ongles, aseptisés, pénétraient par les portières. Ensuite, c’était le tour des jets rinceurs, des jets sécheurs, etc.
Alors, puisqu’il ne s’agissait que d’être rendu propre et beau, pourquoi frissonnai-je?
Parce que de temps en temps, toujours dans le but louable d’éliminer des conducteurs, les jets d’eau tièdes étaient remplacés par de l’acide sulfurique. Je m’engageai dans le tunnel.
Ma voiture fut lavée rapidement. J’ouvris les glaces… L’eau savonneuse ruissela sur moi, nettoyant mon corps et mes vêtements… Soudain, un cri effroyable retentit. Devant moi, une jeune femme venait d’être atteinte par l’acide sulfurique. Elle mourut dans des torsions atroces. Une sonnerie retentit. Des lumières s’allumèrent, qui se mirent à clignoter. Dans un hautparleur une voix résonna: «Erreur… Erreur… c’est une prioritaire. Erreur.., Erreur… c’est une prioritaire.»
C’était sans doute une ouvrière spécialisée de l’industrie automobile. Ses fonctions lui donnaient le droit de ne pas être abattue avant trente ans. Elle en avait à peine vingt-cinq.
«Fiche de rattrapage…» dit la voix. Des flashes lumineux se déclenchèrent. Un computeur enregistra l’identité et l’immatriculation de la défunte. Si elle avait des enfants, l’un de ceux-ci aurait droit à quarante minutes de parking à titre de compensation. Je pensai que cette chance ne pourrait jamais m’arriver. J’étais orphelin.
Les jets d’eau tiède m’avaient lavé.
Je passai devant des jets d’air chaud.
J’étais sec.
J’étais propre.
Et surtout, j’étais vivant.
Depuis dix jours, maintenant, je roulais. À quoi cela me servait-il de compter les jours? À rien. Sinon à ne pas être en retard.
Il me faudrait deux semaines pour rentrer chez moi. Enfin, pour aller jusqu’à ma place légale de parking. Puis, il me faudrait deux semaines pour revenir assurer mes vingt-cinq minutes mensuelles de travail. Là, je devrais pointer et lorsque j’insérerais ma fiche dans la machine pointeuse, la moindre minute de retard ferait tomber un couperet qui me trancherait la main. Or, la Loi était formelle. Tout individu ayant perdu un membre ne pouvait plus conduire de voiture et par conséquent devait être fusillé.
La Loi était même pire que cela.
Non seulement la perte d’un membre (de son corps – bras ou jambe) coûtait la vie mais également la perte d’un membre de la famille. Chaque fois qu’un membre de la famille était tué, on supprimait les ascendants et les descendants. Malgré cela, il y avait toujours autant d’automobilistes. Certaines familles avaient de la chance. À tel point qu’il s’était établi une certaine aristocratie de la survie. Je fus tiré de ma méditation par un bourdonnement. Mon avertisseur de mobilisation venait de se déclencher.
J’appuyai sur un bouton et j’entendis une voix métallique :
« LA GUERRE ENTRE LES ÉTATS-UNIS ET L’AMÉRIQUE EST DÉCLARÉE. »
(Les États-Unis, c’étaient les pays francophones. L’Amérique, c’était le continent américain dans son ensemble, Nord et Sud, qui avait repris son ancien nom pour qu’il n’y ait pas de confusion.)
La voix continua: «Priorité vous est accordée pour vous rendre sur le champ de bataille. Vous êtes Colonel-Cheval – Terminé. »
Je respirai. Plus besoin de m’inquiéter d’un éventuel retard. Ma mobilisation me dégageait de toute obligation. Mon droit de priorité me donnait d’utiliser les lance-roquettes placés à l’avant du véhicule pour faciliter ma route.
Je déclenchai la commande de grade. On venait de me nommer Colonel-Cheval. La commande joua, et cinq barrettes cuivrées apparurent sur mes ailes.
C’était un coup de chance, les grades étaient tirés au sort. Être colonel me donnait le droit de faire exécuter impunément tous ceux qui risquaient de retarder mes déplacements. J’utilisai les lance-roquettes et détruisis une vingtaine de voitures qui risquaient de m’empêcher de tourner à droite pour prendre la voie express. La route étant ainsi dégagée, je pus rouler normalement.
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→ A suivre

9 novembre 2014

L’apocalypse est pour demain (9)*

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Je décrochai mon téléphone et, relevant le numéro de la voiture qui me précédait, j’appelai son conducteur pour lui demander de brancher son récepteur. C’était une des seules distractions offertes aux automobilistes. Comme les files de voitures couvraient tout le pays et qu’il était impossible de ne pas rouler derrière quelqu’un, tous les véhicules étaient munis, à l’arrière, d’un poste de télévision. Ainsi, le soir, pendant les longues heures d’attente aux feux rouges, chacun allumait son poste de télévision pour
celui qui se trouvait derrière.
Le conducteur me parla quelques instants avec une extrême courtoisie, mais il me prévint que je ne pourrais peut-être pas voir la totalité du programme, car il devait s’arrêter pour se brancher sur le pipe-line à encycliques.
En effet, la voiture qui me précédait était une voiture épiscopale. J’aurais dû m’en apercevoir plus tôt. L’antenne radio était en forme de crosse. Le conducteur était un évêque. Il devait, comme ses collègues, se brancher chaque jour sur le pipe-line à encycliques et indulgences plénières, qui reliait toutes les villes au Vatican. Poussées par de l’air comprimé, les encycliques parvenaient par le moyen du pipe-line jusqu’aux voitures épiscopales sous forme de pilule.
Je ne pus m’empêcher de sourire en songeant qu’autrefois la pilule avait été condamnée par le Saint-Siège.
Il existait sur tout le territoire un réseau très élaboré de pipe-lines, distributeurs de pilules, qui permettait aux conducteurs de ne pas perdre le contact avec la vie spirituelle.
C’est également par ce moyen que les isolés, vivant en vase clos dans leurs véhicules, pouvaient ne pas oublier totalement la notion de sensualité. Des pipelines spéciaux acheminaient vers des distributeurs des pilules à sensations, produisant des effets physiologiques comparables à ceux que le mariage devait normalement procurer, mais que la vie automobile, éternellement individuelle ne permettait plus de connaître. Bien sûr, pour sauvegarder la morale, lorsqu’un conducteur se munissait de pilules à sensations auprès d’un distributeur, il devait apposer sur sa voiture un carré blanc.
L’évêque qui me précédait s’était arrêté devant un distributeur. Il absorba son encyclique en pilule. Il attendit quelques instants. Je cherchai à voir par sa lunette arrière pourquoi il ne repartait pas aussitôt. Devant lui, il y avait au moins 1,50 mètre de libre.
J’aperçus, dans son rétroviseur, son visage renfrogné. Je devinai pourquoi.
Encore une fois, le Saint-Père avait dû interdire la pilule à sensations pour les membres du clergé. L’Église ne changeait pas. Le monde évoluait à une vitesse vertigineuse mais elle voulait conserver sa rigueur. Pourtant, contre l’automobile, l’Église ne pourrait rien. L’âme des hommes n’occupait plus des corps mais des caisses. Cela était si vrai que le Vatican n’était plus, depuis longtemps, qu’un Saint-Siège à roulettes.
La nuit était tombée depuis longtemps. Mes yeux me faisaient mal, mais je ne pouvais, je ne devais pas les fermer, ne fût-ce qu’un instant. Il me fallait fixer, fixer sans cesse les feux arrière de la voiture qui me précédait. La nuit, en effet, les rues n’étaient pas éclairées et, de temps à autre, de larges trappes s’ouvraient dans la chaussée, engloutissant quinze ou vingt véhicules. Le seul moyen de ne pas tomber dans ces trappes, lorsqu’on avait la chance de ne pas se trouver juste au-dessus, était de guetter les feux des autres voitures afin de stopper si on les voyait basculer.
C’est ce qui se produisit tout à coup. Les deux gros yeux rouges que je fixais semblèrent monter vers le ciel, puis descendre dans un abîme.
La voiture qui se trouvait devant moi venait d’être précipitée d’une hauteur de 30 mètres dans une cuve à haute température qui la transformerait en métal liquide. À la lueur de ce métal en fusion, j’aperçus le conducteur. C’était un enfant d’environ huit ans.
Le problème des enfants était très important. Jusqu’à l’âge de sept ans, ils pouvaient rester dans la voiture de leur mère. Celle-ci pouvait faire le plein de lait dans les stations-service, car des biberons automatiques étaient installés dans presque tous les tableaux de bord. En effet, les mères ne pouvaient pas lâcher le volant pour donner le biberon et les sangles de sécurité les empêchaient de donner le sein.
À l’âge de huit ans, les gosses touchaient leur première voiture, après avoir fait un stage dans une auto-école, où on leur apprenait quelques rudiments de lettres et de sciences, mais surtout la mécanique et le pilotage.
Sans doute l’enfant qui venait de disparaître dans le métal en fusion de son automobile avait-il été un élève inattentif.

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2 novembre 2014

L’apocalypse est pour demain (8) *

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

De temps en temps, pour protester contre les injustices automobiles, il y avait des excités qui se supprimaient. Mais le sacrifice était aussi stupide qu’inutile. Cela ne faisait que faciliter le travail des contractuels, dont la tâche était justement de supprimer le plus de monde possible.
Une heure s’écoula encore, dans une progression régulière. Prenant la place des morts, des suicidés, des écrasés, des laminés, des broyés, je réussis à parcourir une centaine de mètres et arrivai à la station de ravitaillement. Si tout allait bien, j’allais pouvoir toucher mon caisson repas. Depuis cinq jours, je ne tenais que par les pilules vitaminées. Un vrai repas me ferait du bien.
J’appuyai sur le bouton commandant l’allumage de mon panneau d’identification alimentaire. Un carré s’éclaira à l’avant de ma voiture. Cela faisait gagner du temps. On allait me remettre le caisson repas correspondant à la catégorie désignée par le panneau lumineux: CADRE SUPÉRIEUR SANS RELIGION.
Les caissons repas étaient en effet distribués selon les insignes qui correspondaient aux convictions ou aux croyances des conducteurs.
Les possesseurs d’étoiles avaient droit à des conserves casher, ceux dont les véhicules s’ornaient d’une croix recevaient dans leurs rations des hosties en tube (de quoi tenir cinq ou six jours jusqu’à la prochaine station). Ceux qui, comme moi, étaient sans convictions religieuses, et qui par conséquent n’avaient pas le goût de l’expiation et du sacrifice, recevaient un bon permettant d’annuler l’action des voitures pièges de la police.
Les voitures pièges étaient des sortes de tanks, munis à l’avant d’un bras articulé, auquel était fixé un énorme piège à loup. Lorsqu’un automobiliste commettait une infraction, le bras se tendait et le piège à loup se refermait sur le toit de la voiture, broyant à la fois la tôle et la tête du conducteur.
Le bon allait me permettre d’échapper à un petit danger. Mais tant d’autres me guettaient.
J’avais mangé, j’avais bu et j’avais mis moins de six heures pour traverser le pont du Châtelet. Finalement, la vie n’était pas si mauvaise.
En passant devant le Palais de justice, je branchai mon récepteur bancaire. Je composai mon numéro de compte sur un cadran et, sur un petit écran, le chiffre de mon compte s’inscrivit.
Depuis longtemps, les amendes infligées aux automobilistes étaient si fréquentes et si lourdes que les salaires étaient directement versés aux services de la Préfecture de police.
Par un système de fiches perforées et d’ordinateurs, le paiement des contraventions s’effectuait par prélèvement automatique. Lorsque le montant des amendes dépassait le montant du salaire, le récepteur bancaire explosait et le contrevenant insolvable était tué.
À nouveau, la nuit tombait. La certitude de posséder encore quelque crédit sur mon compte m’avait mis de bonne humeur et je décidai de regarder la télévision.
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26 octobre 2014

L’apocalypse est pour demain (7) *

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

J’apercevais au loin les feux de la place de la Concorde. Si tout allait bien, je réussirais à être place Saint-Michel le lendemain ou le surlendemain. Mais pour l’instant je longeais les quais de la Seine. J’avais un oeil sur mon volant et l’autre sur les grandes charnières. Les grandes charnières permettaient au quai de pivoter, faisant glisser d’un seul coup dans l’eau des kilomètres de files de véhicules.
Soudain une lumière clignota sur mon tableau de bord. Je frémis. L’oxygène allait me manquer. Depuis longtemps, je l’ai déjà dit, la pollution était telle que les automobiles possédaient toutes un circuit fermé d’oxygénation.
Il me fallait faire le plein. J’évaluai les réserves. Pourvu que je puisse tenir jusqu’à la station de la place Dauphine, où je connaissais le pompiste. Celui-ci ne me brancherait pas sur les vannes à ypérité. En effet, dans les stations-service, une voiture sur deux, faisant le plein d’oxygène, était branchée sur un circuit de gaz qui opérait une sélection extrêmement efficace.
J’en étais là de mes réflexions lorsqu’une voiture, à côté de moi, s’efforça pour gagner une place de me pousser à l’eau.
Je tendis la main vers la boîte à gants pour prendre un pistolet, bien décidé à exercer mon droit de vengeance. En effet, dans les cas extrêmes les conducteurs avaient la possibilité d’utiliser le droit de vengeance à condition de tirer à bout portant et d’être sûr, ainsi, de ne pas rater l’adversaire dont une lente agonie aurait ralenti le trafic.
Je pointais déjà mon arme en direction du véhicule qui me frôlait lorsque je me ravisai.
Ornée de rideaux de dentelle, la voiture qui avait cherché à prendre ma place en avait le droit.
C’était un confessionnal prioritaire. Depuis longtemps les églises étaient devenues des garages, mais les représentants du culte exerçaient leurs fonctions en automobile.
Sans doute un conducteur avait-il grillé un feu rouge et allait-il être fusillé. Il avait pu obtenir de se confesser avant. Le choix était donné. Ou l’on avait droit à une piqûre de nicotine dans les poumons (à la place de la dernière cigarette, car on ne pouvait gaspiller l’oxygène en fumant) ou l’on avait le droit de se confesser. Choix difficile. La vie n’était pas simple.
Toute la soirée, et toute la nuit, je réussis à rouler sur les quais sans tomber dans le fleuve. Les grandes charnières fonctionnèrent plusieurs fois, faisant basculer la chaussée. Et devant moi, ou derrière, de nombreuses voitures furent précipitées dans l’eau saumâtre.
J’étais un peu fatigué. Le soleil s’était levé et les contractuels tentaient de capter ses rayons dans de gigantesques miroirs, pour envoyer la lumière dans les yeux des conducteurs. Certains, éblouis, perdirent le contrôle de leur machine et s’écrasèrent le long du parapet.
Je sentais que mes nerfs risquaient de lâcher. Soudain, la voiture qui se trouvait devant moi prit feu. Je crus d’abord qu’il s’agissait d’un accident, mais je vis que le conducteur avait les yeux bridés et portait une robe jaune. J’en conclus qu’il s’était immolé.
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