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19 octobre 2014

L’apocalypse est pour demain (6) *

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Elle aussi portait un coeur en plastique sur son pare-brise. Elle criait «Paul… Paul… » en contemplant le cadavre du jeune homme.
Je n’en croyais ni mes oreilles, ni mes yeux. Un couple de fiancés…
Il s’agissait d’un couple de fiancés !
Sous nos yeux, dans cette ville, au milieu des voitures, je n’avais pas rêvé, les autres – mes semblables – ne rêvaient pas non plus. Nous avions devant nous, à part le garçon qui était mort, un couple de fiancés.
Ainsi, ils avaient osé se suivre, en voiture, et, qui sait, à l’aide de leur téléphone, se parler, échanger des propos amoureux.
La loi interdisait formellement aux fiancés de se voir, et de s’adresser la parole en dehors des heures de stationnement dans les parkings de fiançailles. On craignait trop que les fiancés ne se revissent, ne se rapprochassent, copulassent et contribuassent ainsi à augmenter la natalité qui signifiait, bien évidemment, des conducteurs et des voitures en plus.
Aux cris de la jeune fille « Paul, Paul», le policier des Forces de gauche se retourna et avec autant de zèle et de vigueur qu’il avait abattu son marteau sur la tête du jeune homme, trancha d’un coup de faucille la tête de la jeune personne excitée.
Je ne pus m’empêcher de penser que c’était bien fait. La jeunesse est une excuse, mais elle ne justifie pas les extravagances.
Les voitures des deux malheureux (mais stupides) fiancés étant désormais vides, et prenant une place inutile, les pinces géantes de déblaiement entrèrent en action. Elles saisirent les carrosseries, les corps des fiancés, la tête de la jeune fille et le cadavre du chien et, emportant tout cela dans les airs, le déversèrent dans les broyeurs.
Et la vie, fort heureusement, reprit son cours.
Trois jours déjà. Depuis trois jours je roulais. J’avais quitté la place de l’Alma un lundi à 19 heures, et nous étions jeudi midi.
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A suivre →

12 octobre 2014

L’apocalypse est pour demain (5) *

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

À nouveau, je regardai devant moi et la forme réapparut. Je ne rêvais pas. Et pourtant la chose était extraordinaire ! Incroyable ! Impossible. Un chien ! J’avais vu un chien !
J’avais vu un chien! Et je n’étais pas le seul. Dans les voitures, autour de moi, je sentais que chacun avait la même réaction. Il était impensable qu’un chien pût se promener en ville.
Depuis longtemps, la pollution de l’air par les gaz d’échappement était telle que personne, homme ou animal, ne pouvait survivre sans masque à oxygène. Les oiseaux, les chats, les chiens avaient disparu depuis longtemps. Ainsi que les arbres et les fleurs. Par quel miracle (ou quelle malédiction) ce chien pouvait-il se trouver là?
Je compris soudain. Dans la file des voitures une portière s’était ouverte. Un jeune homme appelait.
Sur son pare-brise était fixé un énorme coeur en plastique. Ce coeur en plastique signifiait qu’il venait d’avoir droit au parking des Fiançailles.
À partir de dix-huit ans, en effet, les jeunes gens avaient le droit, une fois par mois, de se garer pendant trente minutes à la «campagne».
La «campagne» était située à 100 kilomètres du centre de la ville. C’était un parking bétonné et recouvert. Un système d’oxygénation ambiante permettait alors aux jeunes gens de retirer leur masque afin de se voir et, éventuellement, de se choisir.
Bien sûr, dans cette «campagne» – seul endroit où l’on pouvait respirer à peu près librement -, quelques animaux s’étaient réfugiés et avaient réussi à survivre, à défaut de proliférer. On pouvait, à la rigueur, les approcher, les regarder, ce qui parvenait à donner une touche romantique à la rencontre des fiancés éventuels. Mais il était interdit de les faire monter dans les voitures. Le jeune homme avait enfreint la loi.
Victime d’un apitoiement imbécile, il avait dû emmener un chien, après avoir modifié son système d’oxygénation intérieur.
Déjà le chien avait succombé. Un policier des Forces de gauche (armé d’une faucille et d’un marteau) se précipita sur le jeune homme et lui abattit le marteau sur le crâne. Une portière s’ouvrit, d’une voiture voisine, et une jeune fille se mit à hurler.
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A suivre →

5 octobre 2014

L’apocalypse est pour demain (4) *

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

À côté de moi, j’entendis soudain des hurlements, puis des pleurs. Une femme venait de mettre au monde un bébé. Elle sortit par la portière gauche un panneau NEW MOTHER. Immédiatement, un officier de police (portant un masque à gaz) circula entre les voitures. Ou plutôt sur les voitures car il marchait sur les capots.
L’officier jeta quelques regards à l’intérieur des véhicules qu’il piétinait. Il repéra un vieillard et l’abattit de deux balles dans la tête.
La Loi était la Loi.
Chaque fois qu’une naissance survenait, annonçant un futur conducteur, on en supprimait un ancien. Décongestionner la circulation. Là était le but, l’unique préoccupation, l’image de la survie.
On était considéré comme ancien à partir de cinquante ans. Pour échapper au massacre, il valait mieux ne pas se trouver dans le sillage d’une conductrice en puissance d’être mère. Mais comment le savoir?
Le feu rouge venait de s’allumer devant moi. Encore trois heures à rester
immobile.
Discrètement, je passai la main derrière mon siège, et tirai doucement le sac qui s’y trouvait. Ainsi qu’une petite boîte de fer-blanc. Le sac contenait du terreau, et la petite boîte des graines. Je répandis le terreau sur le sol, à la place du passager, et plantai les graines. C’étaient des radis de dix-huit jours.
Si tout allait bien, si les Dieux de l’automobile me prêtaient vie, avant d’être arrivé à la porte d’Orléans, je pourrais manger des légumes frais.
La vie s’écoulait, aussi lentement que le flot des voitures. Le monde n’était plus qu’un océan de ferraille. Pour les millions d’êtres humains qui ne se voyaient plus qu’à travers la buée des pare-brise, l’horizon s’arrêtait au bouchon de radiateur.
Soudain, outre la voiture qui me précédait et la mienne, une forme noire bondit. Je pilai. Mon coeur se mit à battre. J’écarquillai les yeux. Non, ce n’était pas possible. C’était une hallucination.
Une hallucination! Dans ce cas-là, c’était grave. Le compteur électronique de santé, fixé sur mon tableau de bord, allait signaler que j’avais des troubles de la vue, ou du cerveau aux services euthanasiques et, au prochain carrefour, un contractuel m’obligerait à absorber une capsule de cyanure.
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A suivre →

29 septembre 2014

L’apocalypse est pour demain (3) *

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Il avait annoncé trois nouveaux dispositifs destinés à détruire encore plus de véhicules et de conducteurs. Premièrement: les passages cloutés allaient être inversés. Les clous auraient la pointe en l’air. Ceux qui par malheur ne pourraient pas faire passer leurs roues entres les pointes seraient immédiatement abattus par les contractuels, et leur véhicule broyé.
C’était bête et méchant, mais ça serait, bien sûr, efficace. Ensuite, aux feux rouges, des bras articulés installés dans la chaussée enfonceraient automatiquement des bouchons dans le pot d’échappement d’une rangée de voitures sur deux, pour que les conducteurs soient asphyxiés. Enfin, la responsabilité en cas d’accident (pare-chocs enfoncé – éraflure d’une aile) serait étendue à la famille du conducteur responsable. Ses enfants seraient pendus, et sa femme décapitée. Ce qui libérerait une partie du trafic car toutes les femmes possédaient leur voiture, ainsi que les enfants au-dessus de sept ans.
Je n’étais pas toujours d’accord avec les décisions du Grand Préfet mais, pour une fois, je ne pus m’empêcher de penser qu’il avait raison. Détruire les autos, abattre les conducteurs étaient sans doute les seuls moyens de sauvegarder l’Espèce humaine.
Jadis, lorsque les psychologues avaient dénoncé les dangers de l’automobile, personne ne les avait écoutés. Chacun voulait sa voiture. Il ne cessait d’en sortir des usines, et bientôt celles-ci manquèrent de main-d’oeuvre. Tous les ouvriers, ou presque, changèrent de métier. Menuisiers, plombiers, maçons, gardiens de nuit, kinésithérapeutes, confectionneurs pour dames se convertirent et allèrent fabriquer des autos.
Mais la demande allait toujours croissant. Les avocats, les juges, les écrivains suivirent. Et comme tout le monde travaillait dans l’automobile, il fallait que tout le monde en achète.
L’obligation d’acheter une automobile par membre de la famille fut suivie par l’obligation d’acheter une voiture par trimestre. Puis par mois.
Les couleurs changeaient mensuellement afin qu’il n’y ait pas de fraude.
Ce mois-ci, la couleur choisie était le rouge.
J’aimais bien cette couleur. Lorsque les CRS entraient en action le sang ne se voyait pas et l’atmosphère était plus détendue que lorsque la couleur choisie était le blanc.
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A suivre →

21 septembre 2014

L’APOCALYPSE EST POUR DEMAIN (2)*

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Je mis mon véhicule en marche. Un coup d’oeil sur le tableau de bord me permit de vérifier que le système d’identification fonctionnait. À l’avant de la voiture, un panneau lumineux indiquait mon nom, mon âge, mon numéro de Sécurité sociale et la catégorie de mon permis de conduire «F 194 17 BW 105 – Autorisation d’avoir des repas chauds». En effet, pour regagner mon domicile, c’est-à-dire la place de parking qui m’était attribuée porte d’Orléans, en partant de la place de l’Alma, il allait me falloir près de quinze jours.
Six fois, pendant ce parcours, j’aurai le droit de m’arrêter pour prendre un caisson repas dans une station de ravitaillement. *
Je roulais doucement. Oh… ça, doucement. Un quart d’heure s’était écoulé depuis que j’avais mis la clé de contact, et j’avais déjà parcouru près de 3 mètres. Soudain j’aperçus une sorte d’éclair sur le toit des voitures qui me précédaient. Je ne pus m’empêcher de frissonner et branchai immédiatement la radio. L’éclair était provoqué par la lueur des PHARES DÉTECTEURS DE MAUVAISE VOLONTÉ.
Tous les midis, et tous les soirs à la même heure, les automobilistes devaient écouter la radio sur la chaîne préfectorale. Les phares détecteurs de mauvaise volonté repéraient les conducteurs qui ne se pliaient pas à cette obligation. Leurs véhicules étaient saisis par des grues installées le long des voies, sortis du flot des voitures et précipités dans les broyeurs-liquidateurs qui se trouvaient à chaque carrefour. Oui, écouter la radio chaque midi et chaque soir était une obligation, et cela pendant deux heures. Car pendant deux heures, le Grand Préfet parlait. Le Grand Préfet était le maître du pays.
Le système démocratique consistant à voter pour élire des représentants du peuple avait depuis longtemps disparu. Le pouvoir était entièrement entre les mains du Préfet, qui régnait sur les automobilistes.
J’écoutai le Préfet s’adresser à la nation.
« Chiens d’automobilistes. Vous vous obstinez à rouler. Sachez que tout cela n’aura qu’un temps. Déjà, les dispositifs que j’ai mis en place détruisent quarante pour cent des conducteurs par an. Mais d’autres projets sont à l’étude. Lèpre de la civilisation, répugnants cloportes à quatre roues… »
Le Préfet continuait à parler. Mais je n’écoutais pas. J’évaluai les chances qui me restaient de pouvoir traverser le carrefour avant que les feux ne passent au rouge. Le changement de feux s’effectuait toutes les trois heures. Tant qu’ils étaient verts, on pouvait passer. À l’orange, un laser se mettait à fonctionner. Il détruisait automatiquement toutes les voitures qui n’avaient pas eu le temps de franchir le carrefour, afin de ne pas gêner les automobiles qui roulaient dans l’autre sens. J’avançais lentement, mais j’avançais.
Je calculai rapidement ma vitesse par rapport à la distance qui me restait à parcourir. Aucun doute. J’arriverai au carrefour lorsque le feu passera à l’orange.
Je tentai de freiner pour ralentir ma progression. Évidemment, ralentir lorsqu’on roule à 8 mètres à l’heure n’est pas facile. Je pensai qu’il valait mieux rester sur place pendant trois heures que risquer d’être détruit par le laser.
Mais je relâchai rapidement ma pédale de frein. Du haut des miradors installés au croisement, les surveillants de freinage guettaient, sur leurs récepteurs de télévision, ceux qui risquaient de ralentir la circulation sans motif.
Pourtant, je fus obligé de stopper. Devant moi, un automobiliste âgé venait de succomber. Crise cardiaque sans doute. Je le vis affalé sur son volant, et le poids de son corps déclencha le dispositif automatique d’incinération. Des volets s’abaissèrent devant les glaces, le pare-brise, et la lunette arrière. Une chaleur intense régna quelques instants. Un panneau lumineux sortit du toit, portant l’inscription DE PROFUNDIS. Un bras de grue vint saisir la voiture… L’éleva dans le ciel, et la précipita dans un broyeur.
J’avançai d’un bond. La mort de cet homme était une vraie bénédiction.
Quel bonheur ! J’avais gagné une place !
Cette place providentielle gagnée me donnait la certitude de pouvoir passer au vert, et d’échapper ainsi au laser meurtrier.
Je me sentais très calme. À la radio, le Grand Préfet s’était tu. *
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→ A suivre

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