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14 septembre 2014

L’APOCALYPSE EST POUR DEMAIN (1)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Mon nom est Robin Cruso. Je ne sais pourquoi j’écris ce récit. Personne ne le lira jamais. Ou alors quelque explorateur, venu d’une lointaine planète, puisqu’il n’y a plus personne sur cette terre.
Cette terre sans vie, sans âme, sans amour, sans fleurs, sans fruits, sans bruits. Sans rien.
Cette terre sur laquelle tout avait si bien commencé. Avant la civilisation automobile.
Je ne suis pas un auteur, ni un conteur expérimenté. J’essaierai de dire les choses comme elles me viendront à l’esprit, dans l’ordre ou le désordre, comme on disait autrefois à propos d’un jeu dont personne ne se souvient plus… Puisqu’il n’existe plus personne.
Je me rappelle… Le dernier jour où je posai un pied sur le sol. Le dernier jour où je marchai, piéton, au milieu des automobiles.
La foule des voitures me cernait, coulait autour de moi, m’encerclait de sa visqueuse reptation. J’apercevais derrière les vitres les yeux exorbités des conducteurs errants.
Les errants, ceux qui depuis des mois vivaient en vase clos dans leur véhicule, n’ayant pas la carte de sécurité leur permettant, comme j’avais pu le faire, de s’arrêter pendant trente minutes près de leur lieu de travail.
Trente minutes ! Ils ne pensaient qu’à cela, ne désiraient que cela, trouver une place pour se garer pendant trente minutes. Trente minutes pour pouvoir accomplir leur journée mensuelle de travail. Car depuis longtemps, les syndicats avaient obtenu cela: la journée de travail d’une demi-heure une fois par mois. Le reste du temps était utilisé pour le transport. *
Autour de moi, les automobiles formaient une mer de toits, un océan de capots où déferlaient des vagues de chromes. Le spectacle eût été beau sans le son qui l’accompagnait. Les cris de rage et les longs gémissements de désolation des conducteurs n’ayant pas réussi à trouver une place se mêlaient aux klaxons agonisants des voitures qui rendaient l’âme pour avoir trop tourné et aux râles des automobilistes sur lesquels les contractuels s’acharnaient en ahanant, pour les punir d’un stationnement abusif.
Comme toujours dans ces cas-là, j’étais terrorisé. Je sentais ma mâchoire se crisper comme pour un infarctus, mon ventre se contracter comme pour une appendicite, mes poumons se tordre comme pour une pneumonie double, mon front se fissurer comme pour une congestion cérébrale.
D’innombrables panaris naissaient au bout de mes doigts, mon sang se figeait, mes os rouillaient… Bref, je ne me sentais pas bien.
Au loin, très loin, j’apercevais, brillants comme un ciboire dressé au centre d’une messe nègre, les chromes de cette voiture où je ne songeais plus qu’à me précipiter…
Je courus… Je courus… Autour de moi, comme des traits sauvages lancés sur la gazelle, comme des flèches vibrant vers la cible, comme des banderilles vers le cuir du toro, passèrent en me frôlant mille et mille parechocs.
Et pourtant j’arrivai. Je fus soudain près de mon automobile. Je la touchai. Je sortis fébrilement mes clés, formai les douze lettres de la combinaison permettant d’ouvrir ma portière, et pénétrai dans l’habitacle. J’étais sauvé.
Mais pour combien de temps? *

A suivre

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