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29 novembre 2015

Apocalypse est pour demain (61)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Au bout de quelque temps, le Grand Maître rompit le silence.
«Nous arrivons, Robin Cruzo.»
La route que nous avions suivie s’était sans doute profondément enfoncée dans la terre, car nous nous trouvâmes devant une paroi énorme, immensément large, incroyablement haute, et terriblement impressionnante.
La paroi s’ouvrit par le milieu.
«Voici mon armée», dit simplement le Grand Maître.
Personne ne peut concevoir ce que je vis alors. Dans une salle qui semblait ne pas avoir de limites, ni à gauche, ni à droite, ni dans sa profondeur, se trouvait rassemblée la plus grande force de guerre qui se puisse imaginer: jeeps, tanks, voitures amphibies, camions, autochenilles, ambulances, etc.
À la réflexion, pourtant, il ne s’agissait pas d’une force de guerre. Il n’y avait pas à proprement parler d’armement. Il y avait bien là une armée, mais une armée motorisée sans aucune trace d’armes proprement dites. Pas de camion. Pas de mitrailleuses sur les tanks. Pas de fusées.
La Rolls de cristal s’avança, passant en revue les premiers véhicules.
Je regardais tout cela comme un simple spectacle. Fascinant, certes, par son ampleur, sa grandeur, sa puissance, mais qui n’avait rien de plus exceptionnel que les revues ordinaires que passaient les présidents fantoches en surface.
Pourtant, quelque chose était bizarre. Je ne savais dire quoi. Par une sorte de plan incliné, la Rolls de cristal prit place sur une estrade. Alors commença un ballet extraordinaire. Tous les véhicules défilaient, tournaient, manœuvraient devant la voiture du Grand Maître, et je compris. Je compris ce qui m’avait paru bizarre. Il n’y avait pas de conducteurs. Tous les véhicules étaient téléguidés. Pas le moindre volant, pas le moindre instrument de contrôle sur les tableaux de bord. Ce ballet était si bien conçu et si bien réglé que je ne pus m’empêcher de le faire remarquer au Grand Maître.
Je murmurai :
«C’est le plus bel ensemble de véhicules téléguidés que j’aie jamais vu. »
Le Grand Maître rit doucement.
«Téléguidés ! regardez mieux ! »
Je fis ce qu’il me dit. Mon Dieu! Dans chaque cabine, dans chaque tourelle, devant  chaque poste de manoeuvre, devant chaque instrument de conduite se trouvait une petite cage de verre, et dans cette cage de verre, vous l’avez déjà deviné, baignant dans un liquide argenté, un cerveau.
«Oui, voilà mon armée, Robin Cruzo. L’armée la plus puissante, la plus organisée, la plus disciplinée, parce que la plus intelligente, puisque composée uniquement de cerveaux. De tout temps, l’armée a tenté de réduire la pensée, d’abrutir les esprits, d’annihiler les intelligences, de réduire les initiatives, de diminuer les facultés mentales, d’abolir les idées, en un mot, de supprimer le cerveau au profit de l’ordre aveugle, rendant le bras stupide et le geste meurtrier. J’ai changé tout cela. Mon armée est une armée de cerveaux. Regardez comme elle est vive. Comme elle est ordonnée. Regardez comme ses gestes sont équilibrés, parfaitement organisés sans qu’il y ait trace d’obéissance larvaire, ou de discipline imbécile.
Regardez-la, mon armée, Robin Cruzo! Savez-vous ce qu’elle a par-dessus tout, elle est rassurante ! »
C’est vrai. Je regardais évoluer ces machines que j’avais vues tant de fois associées à des combats monstrueux et à des rencontres sanglantes et je me demandais pourquoi je ne me sentais pas, comme d’habitude, écoeuré par ce déploiement militaire.
«C’est vrai, dis-je, votre armée est rassurante, mais ce n’est tout de même pas uniquement parce qu’elle est dirigée par des cerveaux et non par des êtres de chair et d’os qu’elle est comme cela?
- Non, Robin Cruzo, dit le Grand Maître, elle a autre chose et vous voyez bien ce que c’est.
- Non, fis-je étourdiment.
- Voyons, Robin Cruzo. Vous ne pouvez pas ne pas l’avoir remarqué.
Mon armée ne possède pas d’armes ! »
Oui, bien sûr. Je l’avais remarqué. Mais qu’en déduire?
Le Grand Maître n’était pas un tendre. Alors. Une armée sans armes.
À quoi cela pouvait-il servir?

→ A suivre

22 novembre 2015

Apocalypse est pour demain (60)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Les boules se mirent à avancer, à reculer, à stopper, à repartir.
«Bien, dit le Grand Maître. Ne vous hasardez pas à vous écarter de votre route. Sous chacun de ces containers il y a, évidemment, un système de gril ultrarapide que je peux déclencher à loisir. Inutile de préciser davantage.
Robin Cruzo. Venez me rejoindre. »
Je m’approchai de la somptueuse automobile de cristal. Une porte s’ouvrit, à l’avant.
«Montez», dit le Grand Maître.
Je fis ce qu’il me demandait, et m’assis sur le siège avant, à côté de la place du chauffeur. Il n’y avait évidemment pas de chauffeur puisque le cerveau du Grand Maître était directement relié aux organes moteurs.
«Robin Cruzo, dit le Grand Maître, je vous ai dit tout à l’heure que seuls les cerveaux des techniciens étaient ceux dont on ne pouvait se passer.
Ce sont eux que nous allons rejoindre maintenant. Puisque je vous ai choisi comme assistant, il est temps de vous faire connaître mon équipe de choc et que je vous fasse part de la totalité de mes projets.
Tous ceux que vous avez rencontrés jusqu’à présent, policiers, contrôleurs de chance, élus, ministres n’étaient que petites poussières, minuscules rouages de la formidable organisation qui est la mienne.
Et tout d’abord, allons passer en revue mon armée. »
Pendant que le cerveau «parlait» je ne cessais de le regarder. J’étais dans la Rolls de cristal, séparé de lui par une paroi de verre, mais à moins de 2 mètres. Je ne l’avais jamais vu d’aussi près. La question que je me posais était, bien sûr, celle-ci : le génie est-il visible ?
Observant le cerveau de cet être exceptionnel, allais-je y découvrir, y déceler, y voir des choses extraordinaires, du premier coup d’oeil. Qu’y avait-il de différent entre le cerveau et ceux que je venais de voir s’agiter dans la cuve transparente? La scissure de Rolando était-elle plus large, plus dodue?
Le corps calleux était-il plus étendu, plus étoffé? Les pédoncules étaient-ils plus renflés, ou plus étroits? Et l’olive bulbaire, comment était-elle?
Toutes questions que vous vous seriez posées, j’en suis certain, mais à quoi l’examen approfondi auquel je me livrai – discrètement – n’apporta aucune réponse.
Je remarquai simplement que le fond du bocal dans lequel il reposait était – comment dirai-je – une sorte de palette, de disque, de damier au quadrillage estompé, comportant une infinité de petites zones de couleur.
En bougeant très légèrement, le cerveau ondulait sur ces zones. Celles-ci correspondaient sans doute à un central électronique, ce qui permettait au Grand Maître en agissant non par touches successives, mais par associations de couleurs, par traitement de nuances, de déclencher à volonté l’ouverture ou la fermeture des portes, la montée et la descente des sols, toutes ces choses qui semblaient se dérouler de façon magique.
Tandis que je réfléchissais à toutes ces découvertes, le cerveau ondula, et tout le fond de la salle s’ouvrit, découvrant un couloir gigantesque, une sorte de voie royale souterraine, des Champs-Élysées du sous-sol.
«En avant, dit le Grand Maître. Robin Cruzo, sur le tableau de bord, se trouvent divers boutons. Vous en apprendrez le maniement plus tard.
Pour l’instant, sachez seulement que la petite manette verte envoie sur la route des décharges électriques que vous pouvez diriger grâce à l’écran de contrôle. Servez-vous-en, à la place du fouet, pour faire avancer les « ministres » traînards. »
Le cortège se mit en route. Deux douzaines de cervelles dans des boules de verre, suivies par une Rolls de cristal elle-même conduite par un cerveau dans un bocal.
Qui dit mieux?
Nous roulâmes longtemps.
La galerie était très très longue et devait mener loin de la ville. Ce devait être une voie spécialement réservée au Grand Maître qui devait disposer ainsi d’axes privés lui permettant d’aller où bon lui semblait sans être gêné.
Dame ! lorsqu’on est le maître du monde !
De temps en temps, parce qu’il y avait des retardataires mais, je l’avoue, un peu aussi par jeu, je lançais une petite décharge électrique sur un des cerveaux que je voyais alors sauter en l’air, tournicoter dans tous les sens au milieu de sa bulle de verre et retomber maladroitement avant de repartir de la manière la plus vive. Dans ce cas-là, une tourelle se tournait vers moi, violemment et comme avec colère et je supposai que cette tourelle était un dispositif faisant fonction d’yeux.

→ A suivre

 

 

15 novembre 2015

Apocalypse est pour demain (59)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Allez, Robin Cruzo, aidez-moi.
D’abord, faites-les entrer dans leurs containers. »
Je ne sais qui avait mis au point les plans de ce quartier général où vivait le Grand Maître. Depuis le temps que j’y circulais, et depuis qu’il me montrait ses installations, je ne cessais de voir des cloisons s’ouvrir, des plafonds descendre, des sols monter, des ouvertures se pratiquer à gauche ou à droite, des objets sortir des murs, des dispositifs divers apparaître en tout point.
Je ne cessais d’être étonné, stupéfié, ébloui, et encore une fois j’allais être mis devant un appareillage d’une haute technicité doublé d’une programmation astucieuse.
D’une trappe, s’ouvrant mystérieusement dans le plancher, apparut une sorte de chariot géant, très plat, contenant des boules de verre sur socle de métal ornées d’aspérités et d’antennes diverses. On aurait dit des têtes de scaphandres. Elles étaient munies de roues.
« Faites entrer messieurs les ministres dans les containers », dit le Grand Maître d’une voix amusée.
Dans la cuve au liquide argenté, les cerveaux se serraient les uns contre les autres comme une portée de cochons d’Inde.
Ils ne semblaient pas décidés à obéir.
«Faites entrer messieurs les ministres dans les containers, répéta le Grand Maître. Faites marcher votre fouet, Robin Cruzo. »
Je levai le fouet devant le premier cerveau qui se présenta devant moi, désignai le premier container et fis claquer la lanière.
Le cerveau prit appui sur son lobe occipital, effectua quelques mouvements de flexion sur son cervelet, se balança deux ou trois fois jusqu’à presque reposer sur son  ventricule latéral, puis d’un seul coup se décida à bondir.
Il heurta le bord du container. Au moment où il allait retomber sur le sol, je l’aidai à basculer du bout de mon fouet. Il tomba alors dans le récipient qui allait être, semble-t-il, sa nouvelle demeure.
«Vite, les autres, les autres», dit le Grand Maître.
Je levai à nouveau le fouet et, un à un, les vingt ou vingt-cinq cerveaux sautèrent dans leur container avec plus ou moins de légèreté, de souplesse, de grâce ou d’élégance.
«Mettez les couvercles», dit le Grand Maître. Je vissai les couvercles sur les containers.
J’avais sous les yeux le premier gouvernement mondial en conserve.
Spectacle incroyable, scène insensée, unique dans l’Histoire des civilisations, les cerveaux des représentants des plus importantes nations du monde, emprisonnés dans des containers de verre, couvercle vissé sur leur semblant de puissance, leur allure de pouvoir, leur apparence de grandeur.
Ministres bidons, représentants bidons, enfermés dans des bidons.
Le Grand Maître parla d’une voix sèche.
«Écoutez-moi, chiens de ministres, puisque cela vous plaît, paraît-il, d’être appelés ainsi. »
(Je songeai que ça leur plaisait d’être appelés «ministres» et non pas «chiens de… » mais le Grand Maître n’avait aucune raison de s’embarrasser avec les mots.)
«Chiens de ministres! vous m’avez désobéi – et déçu. Désormais, je ne vous conseille pas de vous livrer à la moindre fantaisie. Nous allons faire une petite promenade. Et vous rejoindrez une destination prévue pour vous depuis longtemps. Comme ces containers étaient également prévus d’ailleurs. Ils sont adaptés à vous. Vous devez vous y sentir à l’aise. Je vous engage à vite comprendre les systèmes qui vous permettront d’évoluer avec, car vous n’êtes pas près d’en sortir. Vous pouvez aller en avant, en arrière, sur les côtés, vous pouvez tourner, vous arrêter lorsque vous le désirez. Tout est prévu. Allez-у, minables cervelles, fonctionnez… »

→ A suivre

8 novembre 2015

Apocalypse est pour demain (58)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

«Oui, Robin Cruzo, pour diriger le monde vers son avenir doré, vers cette société future dont j’avais décidé de lui faire don, j’avais réuni un noyau de spécialistes, représentant tous les pays. Je les ai fait profiter de mon secret, le bonheur de ne plus avoir de corps et à défaut d’être un pur esprit, de n’être qu’un cerveau. Je croyais qu’ils étaient à jamais détachés de cette vieille ânerie d’idéologie nationale. Il a suffi que vous arriviez, Robin Cruzo, pour prouver que même séparés de leur enveloppe charnelle, ces cervelles animales avaient encore le goût de se combattre, et des manières qui rappellent la société dont je ne veux plus. Ce ne sont que des chiens qui choisissent l’heure infâme où la terre agonisante pleure pour violer ma loi.
Et puisque ce sont des chiens, il convient de les traiter comme tels.
Aidez-moi, Robin Cruzo. Ils se sont battus de la façon la plus archaïque, la plus sotte, la plus vulgaire. Vous allez les punir pareillement. Puisque vous avez des mains, et des bras, servez-vous-en. Fouettez-les. »
Devant moi s’ouvrit une sorte de placard contenant un matériel de torture qui avait dû servir à plus d’une expérience horrible.
«Allez-у, dit le Grand Maître. Fouettez-les. »
Je saisis un fouet. Ce n’était pas le moment de discuter. Je n’ai jamais aimé faire du mal aux gens. Mais après tout, ces cerveaux étaient ceux qui voulaient me découper la boîte crânienne quelques minutes auparavant. Et puis, lorsqu’il n’est pas poussé trop loin, le châtiment corporel n’a jamais fait de mal à personne. Châtiment corporel ?
Oui, mais ils n’avaient pas de corps !
Je pris le fouet et m’approchai de la cuve où baignaient les cerveaux.
Timidement, je fis claquer la lanière, m’attendant à ce qu’un cri de douleur retentisse, correspondant à la violence du coup. Mais le cerveau que j’avais atteint se contenta de frémir et de se recroqueviller comme le font certains animaux marins dès qu’on touche leurs tentacules. Aucun cri. Aucun bruit. Je me rappelai tout à coup que les cerveaux avaient été déconnectés, séparés de leurs corps et que n’étant plus reliés à leurs organes d’expression, ils ne pouvaient plus ni crier, ni gémir, ni même parler et par conséquent, demander pardon. Ce qui était très ennuyeux pour moi.
Fouetter quelqu’un qui ne demande pas pardon ne présente aucun intérêt.
Par ailleurs, les cris de douleur donnent une indication sur la résistance du supplicié et ses possibilités de supporter la torture. Ne pas l’entendre gémir risque d’entraîner à frapper trop fort, ou trop longtemps.
Tout en réfléchissant à ces choses importantes, je continuai à flageller les cerveaux, m’efforçant de les reconnaître (ce qui était difficile) pour ne pas toujours frapper les mêmes.
En fait, je m’efforçais d’être un bourreau équitable.
Sans doute mon travail plut-il au Grand Maître qui me dit tout à coup :
«C’est bien, vous pouvez arrêter.» Il ajouta: «Finalement, Robin Cruzo, vous m’avez combattu, mais vous êtes le moins retors, le moins sournois de tous les humains que j’ai rencontrés depuis que je suis le maître de cette terre. Vous êtes une bonne recrue.
Je crois que nous allons faire du bon travail ensemble. Et tout d’abord déménageons
ce troupeau de cervelles. Nous n’avons plus besoin de ces prétendus « ministres ». À partir de maintenant, vous serez mon seul assistant.»
J’étais sur le point de répliquer que je ne serais peut-être pas capable, que c’était un trop grand honneur, ou quelque chose de ce genre, mais mon subconscient me donna le conseil de me taire, conseil que je suivis immédiatement. Ce n’était pas le moment de faire le modeste et de risquer de perdre ce que j’avais toujours de plus précieux, c’est-à-dire la vie.
Tout au plus me risquai-je à dire:
« Excusez-moi, Grand Maître, mais vous êtes sûr que vous n’aurez plus besoin d’eux? Ce sont, vous l’avez dit vous-même, des spécialistes.»
Le Grand Maître pouffa. Sa voix étant transmise par le klaxon, ce pouffement était étrange, à la limite malsain.
«Je n’ai jamais dit qu’il s’agissait de spécialistes de la technique, Robin Cruzo, mais de spécialistes de la politique. Donc, des gens dont on peut se débarrasser sans que qui que ce soit puisse en subir le moindre dommage.
Ils m’ont servi, pendant quelque temps. Leur astuce, leur rouerie, leur vénalité m’ont rendu service pour manipuler les êtres et les États, mais maintenant, je n’ai plus besoin d’eux. Comme tous les politiciens, ils ont atteint – vous l’avez constaté vous-même – leur point optimum d’incompétence.
Oh, nous n’allons pas les faire disparaître. Ils peuvent encore être utiles, ne serait-ce que pour les travaux de traduction, ou something like that.

→ A suivre

1 novembre 2015

Apocalypse est pour demain (57)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Tout à coup, le rire se tut et de sa voix la plus froide, la plus glacée, la plus sèche, la plus catégorique, le Grand Maître dit : « Ça suffit. »
Des parois, des éclairs jaillirent et tous les tuyaux alimentant les torses et les têtes qui bougeaient encore furent sectionnés. Les derniers corps retombèrent, mous et inertes. Un projecteur s’alluma. Et la voix du Grand Maître dit: «Ànous, maintenant!»
Une lumière crue, blanche, dure, éclairait le vaste récipient où, dans le liquide argenté, baignaient les cerveaux. Ceux-ci semblaient avoir diminué de volume. Ils rapetissaient leurs lobes, serraient leurs circonvolutions, tentaient de se faire tout petit, bref, cela se voyait, ils craignaient la colère du Grand Maître.
Le plafond (d’où pendaient les corps privés de vie) se mit à glisser.
La plate-forme sur laquelle je me trouvais se retrouva au sol. Et dans le fond de la salle, une seconde plate-forme, descendant à son tour, fit apparaître la Rolls de cristal du Grand Maître et le bocal contenant son cerveau.
Je sais que ce que je vais dire paraîtra extravagant, car difficile à concevoir – mais face au Grand Maître, les cerveaux des ministres fautifs avaient l’air penauds. (La différence entre un cerveau «normal» et un cerveau «penaud» repose sur des nuances si ténues et si frêles que seuls ceux qui ont suivi ce récit, non comme des lecteurs, mais en le vivant véritablement, me comprendront.)
Et le Grand Maître parla.
«Regardez, Robin Cruzo. Vous avez sous les yeux les chefs du monde.
Voici ceux qui ont remplacé les rois, les empereurs, les héros de guerre du temps jadis. Voici ceux qui ont pris la place d’Hannibal. César, Gengis Khan, Attila, et pour évoquer un passé plus récent, Charles Quint, Napoléon Premier et que sais-je encore.
Vous avez là les présidents des différents États unis du monde, groupant les anciens États turc, belge, suisse, danois, néo-zélandais, afghan, yougoslave, iranien, albanais, autrichien, finlandais, hongrois, chinois, japonais, américain, zaïrois et tout le reste.
Les présidents, sur le cerveau de qui repose toute une humanité et qui, à la première occasion – comme des enfants dans une auto-école -, se battent et s’insultent tandis que crèvent les nations qu’ils dirigent. »
- Je ne comprends pas, dis-je, comment ces cerveaux sont-ils ceux qui dirigent le monde? Que sont donc les présidents d’Amérique, ou de la République judéo-palestinienne, de l’Arabie israélienne, ou de la Belgique unifiée que nous voyons discourir à la télévision, et qui dirigent les guerres.
Ceux qui font les lois mondiales; ceux qui nomment les délégués à l’ONAU, ceux qui se rencontrent, s’embrassent, mangent ensemble, sourient, posent devant les caméras, se disent au revoir, et recommencent le lendemain les mêmes singeries, avec quelqu’un d’autre.
- Singeries, vous l’avez dit, Robin Cruzo. Ceux-là sont les présidents fantoches, les mannequins de son, les baudruches politiques, les poupées articulées, les polichinelles aux ficelles dociles, les joujoux mécaniques qui de tout temps ont figuré à la tête des fêtes, des remises de médailles, des inaugurations de chrysanthèmes, à la tête des parlements, des sénats, des assemblées, et qui depuis toujours ont été manipulés, téléguidés, programmés par les véritables chefs du monde. Les véritables étaient ceux
qui avaient l’argent, les moyens de pression, ceux qui avaient la connaissance et qu’on a appelés souvent les multinationales, les multisectes, les multichapelles, les  multi-ceci, les multi-cela.
Ceux qui semblaient diriger, qui croyaient diriger ont toujours été entre les mains des véritables forces. Je me suis emparé du système, Robin Cruzo, c’est-à-dire de ces forces. Je n’ai presque rien eu à faire. Le monde entier dépendait de l’automobile. Devenant le Maître de l’automobile, je devins le Maître du monde. Mais je n’ai rien changé aux apparences. Il y a toujours des présidents, dans le monde, qui pérorent, ronronnent, annoncent, déclarent, proposent, refusent, selon ma volonté. Il y a toujours des polices qui obéissent, des agents qui frappent, des militaires qui tuent,
sans savoir d’où viennent les ordres, quelles en sont les raisons. Sans savoir – permettez-moi cette plaisanterie – qui est le cerveau. »
Et à nouveau ce rire insoutenable, insupportable, suffisant, hautain mais  incontestablement triomphant du Grand Maître résonna, terrorisant encore plus les cerveaux fautifs.

→ A suivre

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