Apocalypse est pour demain (61)
Au bout de quelque temps, le Grand Maître rompit le silence.
«Nous arrivons, Robin Cruzo.»
La route que nous avions suivie s’était sans doute profondément enfoncée dans la terre, car nous nous trouvâmes devant une paroi énorme, immensément large, incroyablement haute, et terriblement impressionnante.
La paroi s’ouvrit par le milieu.
«Voici mon armée», dit simplement le Grand Maître.
Personne ne peut concevoir ce que je vis alors. Dans une salle qui semblait ne pas avoir de limites, ni à gauche, ni à droite, ni dans sa profondeur, se trouvait rassemblée la plus grande force de guerre qui se puisse imaginer: jeeps, tanks, voitures amphibies, camions, autochenilles, ambulances, etc.
À la réflexion, pourtant, il ne s’agissait pas d’une force de guerre. Il n’y avait pas à proprement parler d’armement. Il y avait bien là une armée, mais une armée motorisée sans aucune trace d’armes proprement dites. Pas de camion. Pas de mitrailleuses sur les tanks. Pas de fusées.
La Rolls de cristal s’avança, passant en revue les premiers véhicules.
Je regardais tout cela comme un simple spectacle. Fascinant, certes, par son ampleur, sa grandeur, sa puissance, mais qui n’avait rien de plus exceptionnel que les revues ordinaires que passaient les présidents fantoches en surface.
Pourtant, quelque chose était bizarre. Je ne savais dire quoi. Par une sorte de plan incliné, la Rolls de cristal prit place sur une estrade. Alors commença un ballet extraordinaire. Tous les véhicules défilaient, tournaient, manœuvraient devant la voiture du Grand Maître, et je compris. Je compris ce qui m’avait paru bizarre. Il n’y avait pas de conducteurs. Tous les véhicules étaient téléguidés. Pas le moindre volant, pas le moindre instrument de contrôle sur les tableaux de bord. Ce ballet était si bien conçu et si bien réglé que je ne pus m’empêcher de le faire remarquer au Grand Maître.
Je murmurai :
«C’est le plus bel ensemble de véhicules téléguidés que j’aie jamais vu. »
Le Grand Maître rit doucement.
«Téléguidés ! regardez mieux ! »
Je fis ce qu’il me dit. Mon Dieu! Dans chaque cabine, dans chaque tourelle, devant chaque poste de manoeuvre, devant chaque instrument de conduite se trouvait une petite cage de verre, et dans cette cage de verre, vous l’avez déjà deviné, baignant dans un liquide argenté, un cerveau.
«Oui, voilà mon armée, Robin Cruzo. L’armée la plus puissante, la plus organisée, la plus disciplinée, parce que la plus intelligente, puisque composée uniquement de cerveaux. De tout temps, l’armée a tenté de réduire la pensée, d’abrutir les esprits, d’annihiler les intelligences, de réduire les initiatives, de diminuer les facultés mentales, d’abolir les idées, en un mot, de supprimer le cerveau au profit de l’ordre aveugle, rendant le bras stupide et le geste meurtrier. J’ai changé tout cela. Mon armée est une armée de cerveaux. Regardez comme elle est vive. Comme elle est ordonnée. Regardez comme ses gestes sont équilibrés, parfaitement organisés sans qu’il y ait trace d’obéissance larvaire, ou de discipline imbécile.
Regardez-la, mon armée, Robin Cruzo! Savez-vous ce qu’elle a par-dessus tout, elle est rassurante ! »
C’est vrai. Je regardais évoluer ces machines que j’avais vues tant de fois associées à des combats monstrueux et à des rencontres sanglantes et je me demandais pourquoi je ne me sentais pas, comme d’habitude, écoeuré par ce déploiement militaire.
«C’est vrai, dis-je, votre armée est rassurante, mais ce n’est tout de même pas uniquement parce qu’elle est dirigée par des cerveaux et non par des êtres de chair et d’os qu’elle est comme cela?
- Non, Robin Cruzo, dit le Grand Maître, elle a autre chose et vous voyez bien ce que c’est.
- Non, fis-je étourdiment.
- Voyons, Robin Cruzo. Vous ne pouvez pas ne pas l’avoir remarqué.
Mon armée ne possède pas d’armes ! »
Oui, bien sûr. Je l’avais remarqué. Mais qu’en déduire?
Le Grand Maître n’était pas un tendre. Alors. Une armée sans armes.
À quoi cela pouvait-il servir?







