Apocalypse est pour demain (56)
Les injures, les reproches, les lazzis, les insultes, les camouflets, les allusions perfides pleuvaient de toute part, et dans ce maelstrom verbeux, la phrase avait éclaté comme un coup de tonnerre: «Ferme-la, sale Turc!»
Peut-on imaginer qu’un cerveau suffoque? Peut-on concrétiser l’image d’une cervelle manquant d’oxygène? Peut-on concevoir la fureur, la colère et l’indignation dans un centre nerveux n’ayant ni oeil, ni bouche, ni bras, ni main, enfin rien d’humain pour s’exprimer? Non. Et pourtant, c’est ce que je vis distinctement apparaître – et durer – sur l’un des cerveaux qui baignait dans la cuve au liquide argenté. Un cerveau en colère, un cerveau indigné, un cerveau outré par la phrase qui venait d’être prononcée, donc, incontestablement, le cerveau d’un Turc.
J’ai déjà dit que je n’étais pas un écrivain, que j’étais loin d’être un auteur habile, mais le simple témoin et le rapporteur d’une aventure vécue.
Je raconte ce que j’ai vu, et je ne sais si j’ai réussi à bien faire comprendre ce qui se passait, à décrire convenablement la situation. Pour être sûr, je vais donc me répéter.
Vingt corps étaient soudés dans un plafond, et leurs têtes vidées de tout cerveau, mais munies d’yeux hagards et de bouches volubiles s’injuriaient.
Dans le même temps, les cerveaux détachés de ces corps furieux trempaient dans une cuve et semblaient ignorer le combat oratoire qui se déroulait au-dessus d’eux. Sauf un. Un qui suivait ce combat, un qui s’agitait, sautait, tressautait, gigotait et dont les mouvements désordonnés étaient tels que la voix, sa voix, semblait sortir de son lobe frontal. Une voix qui criait:
«Vous n’avez pas le droit! Tout le monde peut être turc. Vous violez les lois qui nous régissent! J’en appelle au Grand Maître et à sa Toute-Puissance. »
Un indescriptible tumulte s’ensuivit. Toutes les bouches et tous les yeux et toutes les mains et tous les corps se mirent à bouger et des phrases jaillirent qui formèrent une extravagante mélopée.
«Ferme-la, sale Turc, et ferme-la, sale Belge et sale Suisse et sale Danois et sale Néo-Zélandais et sale Afghan et sale Yougoslave et sale Iranien et sale Albanais…»
La plate-forme qui s’était élevée lentement, me rapprochant du plafond (où les corps déchaînés étaient en train de s’empoigner) avait stoppé depuis longtemps sa progression. Trop bas pour qu’une main puisse me saisir. D’ailleurs, elles n’y songeaient pas, si j’ose dire. Je me glissai tout au bord de la plate-forme, au cas où un geste malhabile ferait choir un bistouri risquant de me blesser, puis je m’étendis tranquillement et comme autrefois les poètes romantiques contemplaient le soleil à son déclin crépusculaire, j’assistai à l’affrontement titanesque. Les invectives se suivaient et se ressemblaient d’ailleurs.
«Sale Autrichien et sale Canadien et sale Finlandais et sale Hongrois et sale Chinetoque et sale Jap et sale Amerloque et sale Israélien et sale Zaïrois… »
Il y avait bien longtemps que je ne m’étais pas autant amusé. Le spectacle, il faut le dire, était inénarrable. Déjà, à l’aide de leur bistouri, un certain nombre de « ministres » avaient crevé les yeux de leur voisin le plus proche. D’autres, avec leurs pinces, avaient sectionné les doigts, le nez ou les oreilles de quelques-uns de leurs compagnons. Plusieurs tuyaux reliant les corps aux cerveaux étaient coupés et les corps privés d’ordres pendaient lamentablement comme de vieilles poupées de son.
Phrases et mots continuaient à voler dans l’air, mais beaucoup plus faiblement:
«Sale Suédois, et sale Hollandais… et sale Russe… et sale… »
Et tout à coup, un rire éclata. Métallique et tonitruant, puissant et tranquille, terrifiant et épanoui. C’était, bien sûr, le rire du Grand Maître.
Le Grand Maître qui jusqu’alors n’avait pas jugé bon d’intervenir, pensant sans doute que les choses allaient s’arranger. Non. Pensant plutôt qu’il y avait là un spectacle réjouissant, une belle démonstration de la faiblesse de l’homme, bien faite pour illustrer ses théories. Mais il s’agissait de ses ministres! Il ne s’agissait plus des conducteurs – qu’il haïssait – mais de ceux qu’il avait choisis pour collaborateurs, et dont il avait sans doute besoin pour établir la société future dont il rêvait.
Alors? Comment pouvait-il rire? Je ne comprenais plus rien à ce comportement.








