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25 octobre 2015

Apocalypse est pour demain (56)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Les injures, les reproches, les lazzis, les insultes, les camouflets, les allusions perfides pleuvaient de toute part, et dans ce maelstrom verbeux, la phrase avait éclaté comme un coup de tonnerre: «Ferme-la, sale Turc!»
Peut-on imaginer qu’un cerveau suffoque? Peut-on concrétiser l’image d’une cervelle manquant d’oxygène? Peut-on concevoir la fureur, la colère et l’indignation dans un centre nerveux n’ayant ni oeil, ni bouche, ni bras, ni main, enfin rien d’humain pour s’exprimer? Non. Et pourtant, c’est ce que je vis distinctement apparaître – et durer – sur l’un des cerveaux qui baignait dans la cuve au liquide argenté. Un cerveau en colère, un cerveau indigné, un cerveau outré par la phrase qui venait d’être prononcée, donc, incontestablement, le cerveau d’un Turc.
J’ai déjà dit que je n’étais pas un écrivain, que j’étais loin d’être un auteur habile, mais le simple témoin et le rapporteur d’une aventure vécue.
Je raconte ce que j’ai vu, et je ne sais si j’ai réussi à bien faire comprendre ce qui se passait, à décrire convenablement la situation. Pour être sûr, je vais donc me répéter.
Vingt corps étaient soudés dans un plafond, et leurs têtes vidées de tout cerveau, mais munies d’yeux hagards et de bouches volubiles s’injuriaient.
Dans le même temps, les cerveaux détachés de ces corps furieux trempaient dans une cuve et semblaient ignorer le combat oratoire qui se déroulait au-dessus d’eux. Sauf un. Un qui suivait ce combat, un qui s’agitait, sautait, tressautait, gigotait et dont les mouvements désordonnés étaient tels que la voix, sa voix, semblait sortir de son lobe frontal. Une voix qui criait:
«Vous n’avez pas le droit! Tout le monde peut être turc. Vous violez les lois qui nous régissent! J’en appelle au Grand Maître et à sa Toute-Puissance. »
Un indescriptible tumulte s’ensuivit. Toutes les bouches et tous les yeux et toutes les mains et tous les corps se mirent à bouger et des phrases jaillirent qui formèrent une extravagante mélopée.
«Ferme-la, sale Turc, et ferme-la, sale Belge et sale Suisse et sale Danois et sale Néo-Zélandais et sale Afghan et sale Yougoslave et sale Iranien et sale Albanais…»
La plate-forme qui s’était élevée lentement, me rapprochant du plafond (où les corps déchaînés étaient en train de s’empoigner) avait stoppé depuis longtemps sa progression. Trop bas pour qu’une main puisse me saisir. D’ailleurs, elles n’y songeaient pas, si j’ose dire. Je me glissai tout au bord de la plate-forme, au cas où un geste malhabile ferait choir un bistouri risquant de me blesser, puis je m’étendis tranquillement et comme autrefois les poètes romantiques contemplaient le soleil à son déclin crépusculaire, j’assistai à l’affrontement titanesque. Les invectives se suivaient et se ressemblaient d’ailleurs.
«Sale Autrichien et sale Canadien et sale Finlandais et sale Hongrois et sale Chinetoque et sale Jap et sale Amerloque et sale Israélien et sale Zaïrois… »
Il y avait bien longtemps que je ne m’étais pas autant amusé. Le spectacle, il faut le dire, était inénarrable. Déjà, à l’aide de leur bistouri, un certain nombre de « ministres » avaient crevé les yeux de leur voisin le plus proche. D’autres, avec leurs pinces, avaient sectionné les doigts, le nez ou les oreilles de quelques-uns de leurs compagnons. Plusieurs tuyaux reliant les corps aux cerveaux étaient coupés et les corps privés d’ordres pendaient lamentablement comme de vieilles poupées de son.
Phrases et mots continuaient à voler dans l’air, mais beaucoup plus faiblement:
«Sale Suédois, et sale Hollandais… et sale Russe… et sale… »
Et tout à coup, un rire éclata. Métallique et tonitruant, puissant et tranquille, terrifiant et épanoui. C’était, bien sûr, le rire du Grand Maître.
Le Grand Maître qui jusqu’alors n’avait pas jugé bon d’intervenir, pensant sans doute que les choses allaient s’arranger. Non. Pensant plutôt qu’il y avait là un spectacle réjouissant, une belle démonstration de la faiblesse de l’homme, bien faite pour illustrer ses théories. Mais il s’agissait de ses ministres! Il ne s’agissait plus des conducteurs – qu’il haïssait – mais de ceux qu’il avait choisis pour collaborateurs, et dont il avait sans doute besoin pour établir la société future dont il rêvait.
Alors? Comment pouvait-il rire? Je ne comprenais plus rien à ce comportement.

→ A suivre

18 octobre 2015

Apocalypse est pour demain (55)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Voyons ! Jusqu’à maintenant j’avais toujours triomphé des situations les plus périlleuses en profitant ou de la disposition des lieux, ou de la disposition d’esprit de mes adversaires. La disposition des lieux ne pouvait rien m’apporter. La disposition d’esprit des cerveaux? Si j’avais réussi par la ruse (et par la parole, sa fidèle servante) à me tirer d’affaire avec le Grand Maître, je devais pouvoir en faire autant, par le même moyen, avec ses ministres.
Je décidai donc de jouer le récipiendaire d’une assemblée passant la pommade à ses prédécesseurs. Allons-у, pensai-je, de la courbette verbale, de l’éloge, du compliment, du léchage rhétorique. Flattons-les et, ensuite, posons des questions. Personne ne résiste au doux plaisir de parler de soi. Si j’arrive à cela, je gagnerai un temps considérable.
«Messieurs, dis-je, vous me voyez confondu, abasourdi et stupéfait de la considération que vous me témoignez. Faire partie de votre illustre assemblée, être l’un des collaborateurs, l’un des « ministres » du Grand Maître, puisque c’est ainsi que vous vous êtes vous-mêmes désignés, est un honneur auquel je n’aurais jamais cru pouvoir accéder. Je constate que vous allez découper mon misérable corps, et ouvrir ma médiocre tête pour permettre à mon cerveau de s’épanouir auprès des vôtres. Vous m’en voyez confus et flatté. Mais permettez, je vous en prie, à celui qui n’est encore qu’un misérable conducteur, de demander une faveur. Celle de savoir qui vous êtes.
Quels mérites, quels hauts faits, quelle noble et généreuse attitude vous a fait reconnaître par le Grand Maître comme dignes de collaborer avec sa toute-puissance et son génie.
Messieurs, accordez-moi l’honneur supplémentaire de vous connaître avant d’être votre égal pour avoir le bonheur de vous respecter et vous considérer comme mes maîtres, un peu plus longtemps. »
Franchement, je n’étais pas mécontent de ce petit discours et attendis sans angoisse son résultat. Quelques secondes s’écoulèrent et, d’un seul coup, toutes les têtes, derrière leurs masques de chirurgien, se mirent à parler.
J’entendais des bribes de phrases, des tronçons de mots :
«Moi je. Moi qui. Je. Moi qui ai fait. C’est moi qui. Je. Moi. Personnellement pour ma part. Je. En ce qui me concerne. Je. Moi… »
- Allons, silence… Un peu de SILENCE, cria la voix qui jusqu’alors avait semblé parler au nom de tous. Messieurs, je vous en prie… Je vous en prie. »
Le vacarme continuait, s’organisant autour de cette dentelle de phrases, de cette résille verbale.
«J’étais à la fin de la guerre. Je suis. Moi qui ai pris cette décision. C’est votre faute si… Attention parce que. Autorité. Mesure qu’il fallait prendre.
Révolte inadmissible… »
-Messieurs… Messieurs, continuait la voix, ne sombrons pas dans les erreurs qui autrefois… »
J’avais atteint mon but. Demandant aux «ministres» de me raconter leurs prouesses, de me dire pourquoi ils avaient été désignés pour faire partie de l’élite, je savais qu’il y aurait des frictions, des vexations, des allusions, des mots tendancieux, de fallacieuses arguties, bref tout ce qui, de tout temps, a caractérisé le discours politique. Qui dit attaque, dit riposte.
Mon calcul n’était pas mauvais, qui consistait avant tout à gagner du temps.
Pendant que les têtes – ou les cerveaux – se querellaient pour savoir lequel avait le plus de mérite, on oubliait de m’ouvrir le crâne pour en extirper ma matière grise (dont j’avais d’ailleurs présentement le plus grand besoin si je voulais rester lucide et maître de moi).
«Je vous en prie, messieurs, continuait la voix, cela n’a pas de sens…
Un peu de calme… Où vous croyez-vous ? »
C’est alors que, distinctement, au milieu du vacarme, résonna cette phrase incroyable :
« Ferme-la, sale Turc ! »
Cette phrase, je l’entends encore tant elle tonna – (pour moi – car elle ne fut pas vraiment remarquée dans le tumulte).
« Ferme-la, sale Turc ! »
Cette phrase fut décisive, je n’ai pas peur de le dire. Elle fut cruciale. Elle fut sans doute la cause de tout.
«Ferme-la, sale Turc!»
C’est sans doute la phrase la plus importante qui fût jamais prononcée dans le monde, puisqu’elle en marqua la fin !

→ A suivre

11 octobre 2015

Apocalypse est pour demain (54)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

M’attaquer aux fils, aux tuyaux reliant les corps aux cerveaux était également stupide. Je n’en connaissais ni le fonctionnement, ni le schéma de montage et risquais d’être foudroyé par quelque système de défense avant d’avoir obtenu le moindre résultat.
Ce qu’il fallait avant tout: gagner du temps. Éviter de voir arriver la machine, la créature, l’appareillage, la troupe, enfin la chose qui risquait de vouloir me sortir le cerveau de la tête. J’entendis à nouveau la voix qui ricanait.
« Oui, cher Robin Cruzo, nous allons vous débarrasser de ce corps stupide. »
Puis j’entendis derrière moi, dans mon dos, un bruit étrange. Comme un bruissement d’ailes, un froissement de tissu. Je m’efforçai de ne pas me retourner. Je ne voulais pas voir les têtes. Pas les crânes vides. Pas les yeux glauques. Pas les mains molles. Pas les jambes flasques. Un autre son me parvint. Un bruit caoutchouteux. Je ne peux le désigner autrement. Puis un cliquetis, comme si des dizaines de mains se passaient des épées, ou aiguisaient des couteaux.
Cette fois la curiosité l’emporta sur la sensation de malaise qui me serrait la gorge lorsque je voyais les corps des «ministres». J’imaginais le pire. Et le pire était toujours possible – tout ce que j’avais déjà vu était tellement dément. Ne s’agissait-il pas d’une farce du Grand Maître, ou de ses collaborateurs.
Une sinistre farce dont je faisais les frais et qui allait me faire périr.
N’étais-je pas seulement le jouet de ces cerveaux sadiques. N’y avait-il pas derrière moi des oiseaux de métal? Des chauves-souris d’acier? De monstrueuses guêpes de fer? (puisque j’entendais des bruits d’ailes).
N’y avait-il pas d’horribles créatures issues d’abominables greffes?
D’épouvantables croisements? De terrifiantes mutations? (puisque j’entendais des sons caoutchouteux).
N’y avait-il pas d’impitoyables robots munis d’armes blanches prêtes à me transpercer, me piquer, me trancher (puisque j’entendais des bruits d’épées, ou de poignards, ou de couteaux). Je me retournai brusquement.
Dieu du ciel !
J’avais prévu le pire. J’avais pensé que le pire n’était peut-être pas le pire, tant le pire pouvait être plus horrible, mais ce que je voyais était encore pire.
Les têtes, les horribles têtes étaient toutes masquées. Oh, je n’avais plus à craindre la vue de leurs bouches tordues par un rictus écoeurant. Et je n’avais plus à craindre la vue des mains molles, car toutes les mains maintenant portaient des gants. Et je savais ce qui faisait un bruit d’épées.
Ce que j’avais pris pour un bruit d’ailes, c’était le froissement du tissu des masques de chirurgien qui cachaient tous les visages. Le son caoutchouteux était celui des gants de chirurgien qui dissimulaient toutes les mains.
Et le bruit d’épées, de couteaux, de poignards, était celui des bistouris, des scalpels, des pinces, de tous les instruments de chirurgie que tenaient les horribles corps du plafond.
Au milieu de tous ces sons dont je comprenais maintenant l’origine, la voix disait toujours :
«Oui, cher Robin Cruzo, nous allons vous débarrasser de ce corps stupide… Vous débarrasser de ce corps stupide…»
Fou de terreur, car je comprenais ce qui allait se passer – les chirurgiens du plafond allaient m’arracher le cerveau du crâne -, je voulus fuir, mais déjà le sol montait… Le sol lentement se rapprochait de cette armée de mains, combien étaient-elles… Quarante, quarante-cinq… (Non… Il fallait un nombre pair.)
Vers moi ondulaient ces visages masqués, ces chirurgiens de l’épouvante aux crânes vides.
Au-dessus de moi se levaient les instruments qui allaient couper mes chairs, scier mes os, arracher mon cerveau, s’emparer de moi au plus profond de ma personnalité.
Je tombai à genoux. Non, je n’allais tout de même pas craquer.
Le plancher se rapprochait du plafond. Les mains armées de scalpels se rapprochaient de moi. Et je me rapprochais de ma dernière heure. Car pour moi, finir dans un bocal était pire que la mort.
Je ne doutais plus maintenant de la sincérité des «cerveaux» qui voulaient m’admettre à leurs côtés dans leur bain chimique. Comme toujours dans ces cas-là les pensées tournoyaient à toute vitesse dans ma tête – qui, pour l’instant, était toujours entière.

→ A suivre

4 octobre 2015

Apocalypse est pour demain (53)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Je cherchai le moyen, non de m’échapper de cette pièce qui représentait pour moi le comble de l’horreur – je savais bien que c’était impossible – mais de me réfugier dans un coin, de me terrer dans un angle, de me recroqueviller en me bouchant les oreilles pour ne plus entendre les rires en fermant les yeux pour ne plus voir ces horribles têtes. En fait, j’étais moins effrayé par la vue des cerveaux que par la vue des têtes vides qui riaient et des membres qui s’agitaient d’une façon incohérente.
Je me tournai donc vers la cuve et décidai de me concentrer pour ne pas me laisser aller à la terreur. Peu à peu, les rires cessèrent. Une voix s’éleva :
«Excusez-nous, Robin Cruzo, excusez notre allégresse intempestive et quelque peu grossière. Nous avons si rarement de la visite. C’est toujours un grand motif de joie de voir un nouveau venu se mêler à nous, avec cette apparence grotesque de terrien, tenant debout sur ses pattes et avec son cerveau dans sa misérable boîte crânienne. Oui, excusez-nous mais vous êtes si drôle, si ridicule ! »
Les rires reprirent. Horribles, ignobles, criards, stridents, gluants, torves, abominables.
Je fis un effort pour ne pas me retourner, pour ne pas lever les yeux, pour ne pas risquer de voir les têtes, pour rester face à la cuve remplie de cerveaux dont les mouvements, lents, apaisés, tranquilles, ondulant dans le liquide argenté ne correspondaient pas au son des rires et aux tressautements des crânes vides. Ces cerveaux n’étaient plus dans les têtes, mais je savais que par le truchement des tuyaux, des fils, des liquides, ils agissaient sur les corps emprisonnés dans le plafond.
En d’autres temps, il eût été amusant de spéculer, de chercher à quel corps correspondait telle cervelle, mais je n’avais pas le goût de jouer à cette sorte de recherche. Lorsque les rires se calmèrent, la voix reprit :
«Vous êtes ridicule, mais vous ne nous en voudrez pas de nous être moqués de vous puisque, désormais, vous faites partie des nôtres. Tous, nous avons eu votre apparence. Donc, tous, comme vous, nous avons été ridicules. Avant d’exister comme nous existons maintenant, d’une façon rationnelle (c’est-à-dire avec le mépris total de nos corps que nous avons abandonnés et jugeons juste bons à servir de revêtement de sol) et dans le plein épanouissement de nos cerveaux. Oui, Robin Cruzo, vous êtes ridicule avec votre petit corps d’humain terre à terre, votre cervelle qui ne voit pas
plus loin que la cage de votre crâne. Vous êtes ridicule mais cela ne durera pas longtemps. Vous avez été jugé digne de faire partie des collaborateurs du Grand Maître. – Vous allez prendre place à nos côtés, nous qui sommes ses ministres et avons suivi votre évolution depuis le premier jour où votre chance fut décelée, jusqu’à cette heure où vous venez renforcer notre assemblée. »
Quelques murmures d’appréciation s’élevèrent parmi les assistants.
S’élevèrent, ou plutôt descendirent puisque lesdits assistants se trouvaient pris dans le plafond.
La voix poursuivit:
«Oui, nous sommes ravis de vous voir rajeunir notre académie. Et, puisque le cerveau a toujours été considéré comme le siège de l’âme et de l’intelligence, nous nous réjouissons de voir bientôt le vôtre « siéger » parmi  nous. Cher Robin Cruzo, nous allons vite vous débarrasser de ce corps stupide.
- Quoi?… Comment?… bredouillai-je. Vous ne voulez pas dire que vous…
-Nous allons permettre à votre cerveau de s’évader de cette étroite prison qu’est votre tête, et lui permettre de nous rejoindre, dans ce bain chimique où vous verrez comme il fait bon reposer. »
Avais-je bien entendu? Ôter mon cerveau de ma tête. Ouvrir ma tête!
Découper mon crâne! Sortir mon cerveau de mon crâne après l’avoir ouvert.
Je ne savais pas comment j’allais agir, mais il n’était pas question de me laisser sortir le cerveau de la tête. Je me voyais mal finir mes jours le corps pendu à un plafond, tandis que ma cervelle tremperait en compagnie d’autres blocs de matière grise, dans une sorte de pot-au-feu de l’intellect ou de marinade de la pensée. Mais je ne voyais pas non plus comment je pouvais agir – oh, pas pour m’échapper: il était évidemment impossible de sortir de cette casemate à cervelles – mais pour entamer une action.
Voyons. Je ne pouvais rien tenter contre la cuve elle-même. Elle était trop solide, et sans doute protégée par quelque mécanisme infernal. Agir contre les «corps» suspendus n’offrait aucun intérêt. Les ministres du Grand Maître avaient déclaré eux-mêmes qu’ils méprisaient leur enveloppe charnelle (d’où leur décision symbolique de transformer celles-ci en revêtement de sol, forme suprême de dédain).

→ A suivre

27 septembre 2015

Apocalypse est pour demain (52)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Dans son bocal, le cerveau flotta doucement… Il semblait réfléchir (ce qui – pour un cerveau – était la moindre des choses).
Un long temps de silence s’écoula… Puis:
«Robin Cruzo, dit la voix, donnez-moi trois exemples de ce que vous pourriez inventer, qui n’existe pas encore dans une automobile et qui pourrait éventuellement servir le conducteur, le rendre heureux, lui faciliter la vie… Je verrai comme cela si vous pouvez m’être utile. Je vous donne une minute. »
Un chronomètre se mit à résonner.
Inconsciemment, ou plutôt machinalement, je comptai, 1-2-3-4-5.
Cinquante-cinq secondes. Il ne me restait plus que cinquante-cinq – non cinquante-quatre – cinquante-trois secondes pour inventer – cinquantedeux, cinquante et une, je me lançai.
«Trois inventions, c’est facile. Nous installerons sur chaque voiture un dispositif pose-gobelets semblable à ceux que l’on installait jadis sur les sapins pour recueillir la résine, ou sur les caoutchoutiers pour recueillir la sève. À chaque accident causant la mort d’un automobiliste, le dispositif fonctionnera, et les gobelets récupéreront automatiquement le sang tout frais qui pourra servir pour sauver des malades.
Ensuite, les volants des voitures qui seront creux, contiendront du plasma pour les transfusions urgentes, la manette du clignotant pouvant se transformer en aiguille à perfusion…
Enfin, la colonne de direction contiendra un coeur en plastique qui se mettra automatiquement à fonctionner, servant de relais dès qu’un volant aura enfoncé la poitrine d’un conducteur, pour que celui-ci puisse vivre en attendant les premiers secours. »
Voilà-57-58-59-60.
J’avais utilisé ma minute et trouvé les trois inventions. Cela allait-il plaire au Grand Maître ?
Je tentai de le regarder bien en face. Ce qui n’était pas facile. Fixer un cerveau dans un bocal n’est pas particulièrement commode. J’attendis longtemps. Puis… «Robin Cruzo, dit le Grand Maître, Vous êtes gracié. Vous allez travailler à mes côtés. Approchez. »
J’avançai, posant les pieds sur les dalles qui recouvraient le sol, devant l’automobile de cristal.
La matière de ces dalles était très agréable – elles étaient à la fois molles et dures, douces et chaudes. Elles étaient inégales. Les unes plus larges et plus plates que les autres, les autres plus rondes et plus bombées que les premières. J’y jetai un regard plus attentif et m’aperçus que ces dalles étaient en réalité des êtres humains scellés à plat ventre dans le ciment du plancher, et dont seuls les dos et les fesses dépassaient. Mais je crois que plus rien ne pouvait plus me surprendre ni m’horrifier. Une seule chose comptait pour moi : le Grand Maître m’avait gracié. J’étais sauvé. « Oui, vous allez travailler à mes côtés, poursuivit le cerveau du bocal.
Je vous laisserai transformer les machines à détruire en appareils utiles pour le futur. Mais vous devrez également m’aider à détruire tout ce qui peut nuire à l’évolution de la race humaine vers une conception plus belle et plus noble de la vie, donc détruire les automobilistes. Vous allez rejoindre mes principaux collaborateurs. Ils ne sont pas nombreux. Vous pouvez aisément les compter, ce sont ceux sur lesquels vous marchez. »
Que voulait dire le Grand Maître? Oui, je m’étais rendu compte que le sol était fait de corps humains scellés dans le ciment. Devais-je en déduire que, par un goût forcené de la soumission, le Grand Maître exigeait que ses collaborateurs fussent ainsi immobilisés dans une attitude de prosternation totale. Mais comment les gens pouvaient-ils vivre? Car ils vivaient, cela était certain. Ces dalles – c’est-à-dire ces dos – étaient souples, chaudes, irriguées…
Le cerveau s’agita dans son bocal et parmi les sinuosités de cette masse cérébrale, je crus – était-ce possible? – Je crus voir un sourire. «Mes principaux collaborateurs sont en effet scellés dans le sol, Robin Cruzo, mais ils n’en souffrent pas. Vous allez voir pourquoi. Avancez jusqu’à cette plate-forme. »
Je fis ce que le Grand Maître me demandait. Je pris place sur la plateforme en question, qui s’enfonça immédiatement dans le sol.
Arrivant à l’étage inférieur, je levai les yeux au ciel et je vis, quelle horreur… Je vis pendre les bras, les jambes, et les têtes, qui correspondaient aux corps de l’étage du dessus.
Les jambes et les bras s’agitaient mollement. Tout cela avait l’air normal. Mais le spectacle hallucinant était celui qu’offraient les têtes. Elles étaient creuses, et vides. Vides de leur cerveau. La boîte crânienne avait été découpée et il en sortait de longs tuyaux transparents dans lesquels circulaient des liquides de différentes couleurs et des fils métalliques. Je suivis des yeux les tuyaux et restai pétrifié. Ils menaient à des cerveaux. Ces cerveaux, que l’on avait ôtés des crânes, baignaient maintenant dans une sorte de cuve, dans le même liquide argenté que celui où flottait le cerveau du Grand Maître. Il y avait là une vingtaine de cervelles. Je les voyais sauter, tressauter, s’agiter.
À nouveau mes yeux firent le parcours qui menait des cerveaux aux corps scellés dans le plafond et je regardai les têtes. Toutes, elles me souriaient. Et leurs yeux, leurs yeux me fixaient. Tout à coup, j’entendis un énorme éclat de rire. Non, j’entendis vingt éclats de rire car toutes les têtes se mirent à dodeliner, à remuer en tous sens tandis que les bouches s’ouvraient pour laisser s’échapper les sons de cette macabre rigolade, de cette sinistre et funèbre démonstration de joie.

→ A suivre

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