Apocalypse est pour demain (51)
J’entendis le Grand Maître soupirer.
«Il me semble que, vous laisser le choix de votre mort est déjà un avantage.
Mais je veux bien me montrer généreux. Que souhaitez-vous avant de périr?
- Vous voir, Grand Maître, vous voir en chair et en os. »
Un hurlement de colère terrible retentit et je me rendis compte de l’énorme gaffe que je venais de commettre. Demander au Grand Maître qui ne possédait plus que son cerveau, greffé sur les organes d’une voiture, d’être vu en chair et en os était une erreur terrible, il fallait que je la rattrape vite.
«Je veux dire, Grand Maître qu’il m’importe peu de mourir de la main… De mourir par un génie tel que vous, mais je suis tellement confondu par l’incommensurable puissance de votre admirable cerveau que je veux voir le bras qui…»
Une fois encore je me rendais compte que tous les mots que je pouvais trouver risquaient de rappeler au Grand Maître son absence de corps.
Je hurlai :
«Je vous admire, Grand Maître, je vous révère, je vous idolâtre… Je veux vous voir. »
Un grand silence se fit. Il dura longtemps, puis la voix dit.
«Vous voulez me voir? Soit. »
La cage de verre dans laquelle je me trouvais toujours se mit à descendre, puis à suivre une série de couloirs dans lesquels elle circula d’une façon incompréhensible, jusqu’à ce qu’elle stoppe devant une paroi d’acier.
La paroi d’acier s’écarta alors. Et je le vis.
Je le vis ! Une énorme Rolls de cristal était placée au centre d’une estrade et je pouvais en distinguer toutes les pièces, tous les organes, tous faits de métal précieux: or, platine. Les vis et les boulons étaient des diamants. Un ensemble complexe de tuyaux, de tubes aboutissait au siège arrière où, dans une sorte de tabernacle, reposait un bocal. Et dans ce bocal, un cerveau.
Le cerveau. Son cerveau. Il baignait dans une eau lumineuse, que je ne puis
comparer qu’à du diamant liquide.
La Rolls de cristal du cerveau humain était entourée de silhouettes transparentes que je distinguais mal. Tout à coup, une fissure se forma dans ma cage de verre et celle-ci éclata, sans bruit, me laissant libre.
J’avançai vers le Grand Maître, mais je me heurtai aux silhouettes et ressentis une décharge électrique qui me cloua sur place.
Le cerveau s’agita dans son bocal et je compris pourquoi la voix du Grand Maître avait ces inflexions étranges, car un système rappelant des cordes vocales se mit à vibrer de chaque côté du double carburateur et la voix me parvint par le klaxon.
«Vous ne pouvez pas avancer, Robin Cruzo, mes gardiens vous surveillent. »
Je jetai un regard aux silhouettes et compris ce qu’elles étaient en réalité.
Tout comme le Grand Maître, elles n’étaient constituées que d’un cerveau, et d’une sorte de résille d’argent, ayant la forme humaine que présentaient autrefois les écorchés vifs dans les manuels de sciences naturelles.
« Ce sont des gardiens d’un genre un peu particulier, dit le Grand Maître de sa voix de klaxon. Pour être sûr de mieux les contrôler, j’ai supprimé leur corps. Par un procédé qu’il serait trop long d’expliquer, je n’ai conservé que leurs veines, leurs artères, leurs vaisseaux, dans lesquels circule du platine liquide. Le platine étant conducteur d’électricité, il me suffit d’y faire passer un fort courant, et personne ne peut franchir cette barrière. Vous voyez que vous n’aviez pas tout vu. »
Une fois de plus, je fus confondu par le génie inventif du cerveau fou.
En demandant à le rencontrer, j’avais, bien sûr, l’idée de l’attaquer, de chercher à le détruire et, si j’avais bien pensé qu’un système devait le protéger, je ne pouvais imaginer ces gardes électriques vivants.
Je décidai autre chose.
«Grand Maître, dis-je, il ne vous servira à rien de me supprimer, alors que je peux peut-être vous aider. Vous m’avez dit votre désir de transformer un jour vos inventions destructrices en gadgets pouvant servir l’Humanité.
Employez-moi à ce travail. Je ne manque pas d’idées moi non plus. En vous combattant, je l’ai prouvé.
Très franchement, vous voulez servir l’homme, mais vous avez perdu l’habitude de la bonté, alors que je suis, dans ma faiblesse et ma naïveté, tout pétri d’excellents sentiments. Permettez-moi de travailler à vos côtés pour transformer, en vue du futur, vos appareils exterminateurs en bonnes choses pour les humains. »







