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16 août 2015

Apocalypse est pour demain (46)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

- Les Jaunes, répondit le Grand Maître, ne sont pas des bons sujets. Vous n’ignorez pas que dans l’évolution des minéraux, une partie seulement de l’humus de la période secondaire s’est transformée en carbone. Les autres parties se sont transformées en quantité de choses – quartz, felspath, granit, etc., etc., et également en pétrole. Par le truchement de cet accélérateur, nous pouvons transformer la fougère hachée en minéral de notre choix. Et évidemment, le pétrole nous intéresse. Mais pour transformer la fougère, contenue dans les estomacs des patients, en pétrole brut (ce qui nous permet d’avoir des jerricans humains), nous sommes obligés d’éliminer les
gens de race jaune.
- Pourquoi?
- Parmi eux, il se trouve parfois des bonzes. Dès qu’ils sentent du pétrole dans leur abdomen, ils tentent de l’enflammer pour se suicider.
- Comment font-ils pour l’enflammer? dis-je (j’étais horrifié, mais je ne pouvais m’empêcher de chercher à satisfaire ma curiosité).
- La minéralisation de la fougère dans le corps humain ne peut se produire sans un certain bouleversement des fonctions rénales, expliqua le Grand Maître. Presque tous les patients ont des calculs dans les reins.
En s’agitant, s’ils réussissent à frotter ces calculs les uns contre les autres, il peut se produire une étincelle.
-Jusqu’où irez-vous dans l’abjection, criai-je. Vous êtes un fou! Un fou criminel ! Votre démence n’a-t-elle pas de bornes !
- Mon intelligence ! Mon génie ! rectifia le Grand Maître. Non ! Ils n’ont pas de bornes. Tenez, voici la suite, presque l’achèvement de mes travaux sur la transformation du bol alimentaire en carbone. »
Un autre panneau pivota. Un autre laboratoire apparut. Cette fois, c’étaient des femmes qui s’y trouvaient prisonnières. Les unes étaient étendues, et attendaient visiblement de mettre au monde un enfant. Les autres, nues, à plat ventre, rampaient à même le sol sur de grandes plaques de verre.
«Qu’est-ce que c’est? – haletai-je.
- L’accélérateur de temps opère ici une transformation parfaite. Les femmes que vous voyez là attendaient un enfant et ont été nourries avec de la sève de fougère. Leur enfant a donc également été nourri avec cette sève. Lorsque ces femmes sont sur le point de mettre leur enfant au monde, l’accélérateur les fait vieillir de cinquante millions d’années. Le carbone devient alors du carbone pur.
- Et alors ?
-Alors. Du carbone pur, Robin Cruzo, réfléchissez. Elles mettent au monde des diamants !
- Et les autres, suffoquai-je. Celles qui rampent sur le sol?
- Oh, dit le Grand Maître, ce sont des vitrières. Elles découpent les vitres dont nous faisons une grande consommation pour fabriquer les cages.
- Mais pourquoi rampent-elles nues sur le sol?»
Le Grand Maître éclata d’un rire insoutenable.
«Elles coupent le verre avec leur cordon ombilical, puisque c’est du diamant ! »
Le spectacle de ces jeunes mères rampant sur le sol pour couper des plaques de verre avec un cordon ombilical transformé en diamant me fit une désagréable impression. C’était une expérience intéressante, certes, mais je me demandais si l’on avait raison, pour faire une expérience, de gaspiller du verre.
Et tout à coup, ce fut plus fort que moi, je me révoltai.
«Vous êtes un fou! dis-je au Grand Maître – que je ne voyais toujours pas. Vous ne songez qu’à détruire, vous ne rêvez que meurtre et extermination.
Vous êtes complexé. N’y aura-t-il donc jamais dans votre cervelle malade, l’ombre d’une pensée pour l’avenir de l’Humanité?»
Pour une fois, j’avais dû toucher une des fibres sensibles du cerveau car la voix devint plus sourde, pleine d’une colère contenue.
«Mais, c’est pour l’avenir de l’Humanité que j’oeuvre! Vous ne l’avez pas encore compris? Les hommes sont devenus fous à cause de l’automobile, quels que puissent être les pièges qu’on leur tend, quelles que puissent être les destructions massives, les broyages collectifs, les laminages gigantesques; qu’on les écrase, qu’on les fasse brûler, qu’on les transperce par tous les moyens possibles, rien ne les fera jamais renoncer à
leur voiture. C’est pour cela qu’il a fallu agir. Les obliger à vivre en voiture vingt-quatre heures sur vingt-quatre afin de pouvoir mieux les contrôler, et les éliminer. Sans quoi, le tentaculaire monstre d’acier automobile aurait étouffé la planète.

→ A suivre

 

9 août 2015

Apocalypse est pour demain (45)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Peu à peu, pourtant, la résistance de l’homme céda et il sembla accepter d’être ainsi rempli par le tuyau.
La voix du Grand Maître retentit:
«Vous allez assister à un spectacle exceptionnel, Robin Cruzo, mais quelques explications sont nécessaires. Savez-vous ce que cet homme est en train d’absorber?
- Non, dis-je.
- De la fougère hachée. C’est là tout le principe de ma découverte. Avezvous des connaissances scientifiques?
- Quelques-unes.
- Fort bien. Alors vous allez comprendre. Vous n’ignorez pas qu’autrefois, il y a des milliards d’années, notre planète était couverte de fougères géantes. Au cours du tertiaire, du quaternaire, ces fougères formèrent d’épaisses couches d’humus qui, au carbonifère, se transformèrent en carbone. La forme la plus connue du carbone étant le charbon, la plus précieuse, le diamant.
Au cours de cette transformation, une énergie fantastique fut dégagée comme si des millions de bombes atomiques avaient bouleversé l’ordre des molécules.
Cet accélérateur de temps (qui va encore plus loin que les pilules) est capable de faire vieillir n’importe quoi, non de plusieurs générations mais de plusieurs ères. Les patients sont en train d’absorber de la fougère.
Lorsqu’ils l’ont ingurgitée, je les soumets à une série d’ondes de vieillissement.
Il se forme ainsi une couche d’humus dans leur estomac. Puis ils absorbent à nouveau de la fougère : à nouveau, onde de vieillissement et nouvelle couche d’humus. Lorsque les couches sont toutes installées, et l’estomac rempli, l’accélérateur quadruple sa puissance et l’estomac vieillit
de plusieurs millions d’années. Alors la fougère se transforme en carbone, dégageant une énergie considérable qui reste emmagasinée dans le ventre des sujets.
Résolue, la question du stockage. On peut récupérer l’énergie lorsqu’on en a besoin, en ouvrant et en fermant le nombril. N’est-ce donc pas une idée géniale, Robin Cruzo?»
J’étais obligé de reconnaître que la folie criminelle du Grand Maître confinait au génie.
«Des ventres à carbone. C’est formidable», murmurai-je.
Le carbonifère en modèle réduit se recréait dans les ventres.
«Et lorsque l’énergie a été récupérée, demandai-je, que deviennent les patients ?
Le Grand Maître éclata de son rire fou.
«Lorsque nous avons récupéré l’énergie, il reste du charbon dans les ventres et cela résout nos problèmes de stockage. Car il est plus facile de transporter de l’anthracite dans des ventres que dans des sacs. Les patients descendent tout seuls des wagons plombés.
- Mais lorsque leur estomac est rempli de charbon, comment font-ils pour se nourrir? demandai-je encore.
-Ils n’ont pas besoin de se nourrir, Cruzo, ils meurent au bout de quelques heures. Mais à ce moment-là, ils sont déjà arrivés à destination, c’est-à-dire aux grandes centrales thermiques où le charbon est transformé lui aussi en énergie. Mais je vais vous montrer autre chose. »
Un nouveau panneau glissa et j’aperçus un autre laboratoire. Des files d’hommes nus, les uns derrière les autres, attendaient de passer devant des guichets. Toutes les races me semblèrent être représentées. Devant chaque guichet, les individus étaient séparés. Les Noirs à gauche, les Jaunes à droite, les Blancs au milieu.
«Voici notre salle de sélection, dit le Grand Maître.
- Ainsi, quels que soient les progrès réalisés dans la folie meurtrière, je constate que le racisme, le ségrégationnisme n’ont pas disparu, ne pus-je m’empêcher de remarquer.
- Ne croyez pas cela, Robin Cruzo. Il ne s’agit pas là d’une survivance de cette discrimination raciale imbécile qui fut la honte du vingtième siècle.
Nous séparons les Noirs des Blancs pour des raisons pratiques. Parce que, chez les gens à peau noire, nous ne pouvons pas vérifier le degré de carbonisation, cela s’explique aisément.
- Et les Jaunes, dis-je.

→ A suivre

2 août 2015

Apocalypse est pour demain (44)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Le chirurgien avait fini d’opérer.
Il revissa le couvercle de la boîte crânienne et j’aperçus, en son centre, une ouverture qui coïncidait avec les tourelles de la caméra.
«Voilà comment se filment les galeries, dit le Grand Maître. La caméra est placée verticalement dans le cerveau et, comme les piétons vivent courbés, elle est toujours dirigée vers le centre. En envoyant des ondes directrices dans la cervelle des sujets ainsi transformés, j’obtiens des effets cinématographiques dont vous n’imaginez pas l’intérêt. »
Je balbutiai :
«Et les piétons ne s’aperçoivent de rien?
- Vous êtes-vous aperçu de quoi que ce soit? Un piéton sur dix est ainsi équipé. Une petite opération annexe lui enlève le souvenir de ce traitement.
Je fais quantité de prisonniers, parmi les piétons. Presque tous sont remis en liberté après avoir subi cette modification. Cela vous surprend, Robin Cruzo. Vous avez sous-estimé ma puissance. Mon intelligence supérieure, mon infini pouvoir.
Mon génie ! »
Le Grand Maître n’était pas modeste. Mais j’étais entre ses mains, et il pouvait lui prendre l’envie de me faire subir un traitement semblable.
Pour moi, l’important était de gagner du temps en jouant sur son manque de modestie. Je risquai le tout pour le tout.
«C’est bien, dis-je, mais ça ne m’épate pas. C’est un intéressant bricolage, sans plus. Où est le génie là-dedans.
- Le génie est partout en moi. Je vous interdis de le mettre en doute. Je suis génial !
- Eh bien, prouvez-le, dis-je, montrez-moi d’autres choses.
- D’autres choses ? Bien. Alors regardez. »
Ma ruse avait marché.
J’entendis l’exécrable voix répéter «Regardez… Regardez…»
Une des parois du laboratoire se mit à glisser, découvrant une vaste salle.
Il me fallut un long moment pour faire l’inventaire de ce qu’elle contenait.
Ce qui ne me servit pas à grand-chose, car elle était meublée en grande partie d’appareils étranges, difficiles à identifier. Par contre, les murs parlaient de façon plus claire. Ils étaient en effet tapissés de cages qui, pour l’instant, étaient vides mais indiquaient qu’une grande quantité de détenus pouvaient attendre là on ne sait quelles horreurs.
Au centre de la salle se trouvait une gigantesque machine, dépassant toutes les autres et dont le sommet était orné de bras articulés terminés par des sortes de projecteurs diffusant une lumière sinistre et saumâtre.
Je regardais tout cela, ne comprenant pas bien de quoi il s’agissait, lorsque la voix du Grand Maître retentit.
«Voici ma dernière invention, Cruzo, cette machine est le plus génial engin qui ait jamais été conçu par un cerveau humain. Cette machine est un DIEU ARTIFICIEL.
- Un Dieu artificiel? dis-je.
- Oui. Car seul un Dieu est capable de régler le cours du temps. Et cette machine le peut. Vous en avez profité d’ailleurs. Dans le combat imbécile et inutile que vous avez voulu mener contre moi, les pilules d’accélération que les piétons m’avaient volées vous ont été d’un grand secours.
- Je ne peux le nier, fus-je obligé de reconnaître.
- Eh bien, reprit le Grand Maître, ce que vous avez actuellement sous les yeux n’est autre que le grand accélérateur. C’est lui qui fabrique les pilules.
Mais ces pilules ne sont que de petites choses en comparaison de ce qu’il accomplit lui-même. Vous êtes-vous déjà demandé d’où je tirais l’énergie qui me sert à faire fonctionner l’ensemble des machines et tous les dispositifs mis en place pour organiser la vie automobile de ce pays?»
Je ne sus que répondre. En effet, je n’y avais jamais pensé, mais tous les pièges, tous les appareillages complexes utilisés par la police, tous les laboratoires où fonctionnaient sans cesse des engins exterminateurs ne pouvaient être alimentés que par des sources d’énergie exceptionnelles.
«C’est cet appareil qui vous procure de l’énergie?
-Oui, Cruzo. Et savez-vous par quel moyen? Votre petite cervelle ne peut imaginer le millième de ce que mon génial cerveau a conçu Eh bien, vous allez assister au spectacle. »
Les cages qui tapissaient la pièce s’éclairèrent violemment. Des portes s’ouvrirent dans les parois du fond et, sur des rails, glissèrent des sortes de fauteuils. Chaises électriques aurait été un meilleur terme. En effet, sur chacun de ces sièges, un conducteur était assis, poignets, chevilles et cou pris dans un cercle de fer. Les fauteuils s’arrêtèrent au centre de chaque cage.
Je fixai plus spécialement un prisonnier. Un bras mécanique saisit sa tête et la tira en arrière, l’obligeant à regarder le plafond. Du dôme de la machine centrale descendit alors un tuyau, terminé par une pince et par une tétine.
Le tuyau s’arrêta à la hauteur de la tête du patient. La pince s’inséra dans sa bouche et la lui ouvrit. Puis la tétine pénétra dans la bouche ouverte et le tuyau commença à s’agiter. Incontestablement, le prisonnier était en train d’être gavé. Je le voyais déglutir, avaler avec peine, se trémousser sur sa chaise. Ce qu’on lui faisait absorber devait être lourd, pénible à ingurgiter.

→ A suivre

26 juillet 2015

Apocalypse est pour demain (43)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Si j’étais assailli par une nuée de microbes vingt fois plus gros que moi, serais-je obligé d’éternuer pendant des heures pour sauver ma vie?
J’étais maintenant au fond de la cuve vide. Au travers des cloisons de verre, je pouvais voir les bactéries géantes agiter leurs pseudopodes.
Soudain, j’entendis un bourdonnement.
Un haut-parleur crépita et une voix retentit:
« Eh bien, mon cher et vieux Cruzo, nous voici à nouveau face à face ! »
C’était le Grand Maître. Je ne pus m’empêcher de frémir. La voix poursuivit:
«Vous avez cru pouvoir m’échapper. Mais sachez que je ne vous ai jamais perdu de vue. Pendant tout votre séjour dans les galeries souterraines des piétons, je n’ai cessé de vous observer. Je reconnais que vous avez fait preuve d’une assez grande habileté, d’une certaine imagination pour échapper à ma colère, mais vous êtes trop petit, Robin Cruzo, pour triompher de ma puissance. »
Excédé par cette voix, et sans songer que le Grand Maître pouvait me détruire en une seconde s’il le désirait, je répondis:
«N’exagérez rien, cerveau grotesque. Je suis en votre pouvoir, soit. Mais la révolution organisée par les piétons a bien failli réussir. Un jour, elle réussira. Je connais votre pouvoir, mais vous vous surestimez ! Comment auriez-vous pu m’observer dans ces galeries souterraines. Vous ne savez même pas où elles sont creusées. Sans cesse, et depuis des générations, les piétons échappent à vos pièges. »
Un rire énorme éclata. Rire qui me glaça les os. Le Grand Maître riait comme s’il avait un klaxon dans la gorge, et à nouveau, il me fallut faire un effort d’imagination pour prendre conscience que mon ennemi était un cerveau greffé sur une automobile.
« Regardez sur votre gauche, Robin Cruzo, sur l’écran de télévision. »
Je tournai la tête et vis l’écran.
Seigneur! Une image, fortement contrastée – à cause sans doute du manque de lumière – me permettait de découvrir la galerie souterraine que je venais de quitter. L’image changea et je vis une autre galerie, puis une autre. Et tout à coup, une silhouette que je reconnus – celle de mon ami le chef des piétons. Ainsi, il ne m’avait pas suivi lorsque j’avais voulu remonter le long des tuyaux, dans le ciment liquide. Il était resté dans le
souterrain. Il m’avait trahi !
Le Grand Maître devina ma pensée.
«Non, Cruzo, vos amis ne vous ont pas trahi. Il faut leur rendre cette justice. Ce sont des créatures stupides, mais courageuses et obstinées. Vous aviez réussi à les galvaniser. Mais vous êtes passé le premier dans le tuyau à béton et vous avez oublié une chose. C’est que vos amis les piétons ont les vertèbres soudées et vivent sans cesse courbés en deux, formant un angle à 90 degrés. Avec cette conformation physique, comment vouliez-vous qu’ils pénétrassent dans un tuyau cylindrique? Ils pouvaient, à la rigueur, faire entrer leur torse mais leurs jambes à l’équerre se heurtaient contre le bord du tuyau. »
À nouveau, l’abominable cerveau se mit à rire.
«Ah… Le spectacle m’a bien réjoui, Cruzo.
- Mais comment, hurlai-je, comment avez-vous pu m’observer pendant des jours. Et comment, en ce moment même, pouvez-vous téléviser le spectacle qu’offrent les galeries. Où sont vos caméras? Personne ne les a repérées. C’est diabolique !
- Mais je suis diabolique, dit le Grand Maître. Diabolique et inventif.
Vous dites que les piétons ne tombent jamais dans les pièges que je leur tends. C’est une erreur. J’aurais pu depuis longtemps les exterminer. Mais j’aime les regarder vivre. C’est intéressant. Vous voulez savoir où sont placées les caméras de télévision ? Regardez. »
Sur l’écran, apparut une salle d’opération. Le bloc opératoire était placé très bas et un piéton endormi était assis. Il ne pouvait évidemment se tenir allongé, sans quoi ses vertèbres soudées l’auraient obligé à conserver ses jambes en l’air, ce qui aurait gêné les mouvements du chirurgien.
Car il y avait un chirurgien. Un Élu aux jambes atrophiées, dans une petite voiture. Le chirurgien était en train d’oeuvrer dans la tête du piéton.
Une petite rondelle de boîte crânienne, un petit couvercle, était placé à côté du patient, sur une soucoupe. La caméra se rapprocha et le crâne du piéton occupa tout l’écran.
Je vis que son cerveau était compressé, repoussé vers les os du crâne, latéralement, pour dégager un logement de 5 centimètres de côté sur autant de profondeur. Dans cet emplacement, le chirurgien plaça une petite boîte surmontée de trois cylindres, une caméra. Les petits cylindres en étaient les tourelles.
«Voyez, dit la voix du Grand Maître, je m’offre même le luxe d’installer trois objectifs dans la boîte crânienne de ce piéton, et un zoom automatique.
Si le cinématographe vous intéresse, je vous montrerai des films réalisés dans les galeries avec ces caméras vivantes. Ce sont de véritables chefs-d’oeuvre. »

→ A suivre

19 juillet 2015

Apocalypse est pour demain (42)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Tout d’abord, je fus content de ne pas m’être brisé les os sur le sol. Puis je cherchai à identifier cette masse providentielle qui m’avait sauvé.
J’étais tombé dans une sorte de cuve, recouverte d’un voile de nylon que ma chute avait crevé. Je tentai de me redresser pour échapper au contact insupportable de cette masse visqueuse. Mais je ne pus me mettre debout, ni même m’asseoir.
Étendu sur le dos, j’essayai d’enfoncer mes mains pour découvrir la nature de cette substance. Mais, contrairement à ce que je pensais, je ne pus pénétrer à l’intérieur.
Mes doigts ne rencontraient que le vide. Dès que je m’approchais, la substance reculait. Si bien que je pouvais avoir l’impression de la traverser de part en part. Mais en réalité, cette substance creusait une cheminée en elle-même, pour éviter mon contact. Et j’avais l’impression, pourtant, qu’elle me touchait. La chose est difficile à expliquer.
En fait, savoir ce qu’était cette matière n’était pas important. Amortissant ma chute, elle m’avait sauvé la vie. Je n’avais pas à en comprendre plus.
Pourtant, il y avait quelque chose de troublant, un rapport étrange, indéfinissable, entre cette substance et moi.
Machinalement, je regardai mes mains. Elles étaient propres et mes vêtements aussi. Or, j’avais atterri dans la verrière, couvert de ciment.
Où celui-ci était-il passé?
Je regardai à nouveau la substance gélatineuse et vis qu’en son centre, il s’était formé une sorte de noyau gris. À nouveau, je regardai mes mains.
Propres ! De plus en plus propres, semblait-il, et roses.
Je me rendis compte que cette propreté et cette roseur étaient dues au fait que j’avais perdu une mince couche de peau.
Je vis que des parcelles roses parsemaient maintenant le noyau gris…
Oui, je ne rêvais pas… Cette matière était vivante, et elle était en train de
me dévorer.
Or, je ne pouvais toujours pas y échapper. Je ne pouvais toujours pas me redresser. Je sentais un peu partout sur mon corps des picotements… Puis une sensation de brûlure et ma peau devint plus rose encore. Une autre couche venait d’être entamée par la substance.
Il me semblait que des millions de tentacules, des milliards de ventouses se collaient dans les moindres recoins de mon corps. La douleur devint proprement intolérable. Je me débattis furieusement. Il me fallait venir à bout de ce monstre gélatineux.
Dans un effort désespéré, je réussis à pivoter sur moi-même et à me mettre sur le ventre. Mais à ce moment, mon nez heurta la masse visqueuse… et j’éternuai.
Il se passa alors une chose incroyable.
Mon éternuement en était-il la cause? Non, tout de même pas. Mais pourtant, la substance se mit à vibrer, à remuer en tous sens. Des pseudopodes jaillirent un peu partout.
Étant sur le ventre, je pouvais voir en transparence ce qui se passait au centre, au centre de quoi, de la masse, de la bête! Je dis de la bête car, j’en étais sûr maintenant, la chose flasque et molle était vivante.
Tandis que ces soubresauts l’agitaient, la sensation de brûlure disparut. Il me sembla que les ventouses se détachaient de moi. Le noyau que je fixais se contracta, se rétracta, puis explosa, et la substance sembla se dissocier.
Elle se divisa en une infinité de petites cellules qui semblèrent à la fois s’agglutiner et se déglutir. Oui, c’est bien cela. L’horrible, l’abominable chose s’autodévorait. Et au fur et à mesure qu’elle se dévorait, se digérait elle même, perdait ainsi, peu à peu, son poids et son volume.
Le matelas visqueux s’abaissa dans la cuve, au point de ne plus former qu’un tapis, moquette vivante s’autodétruisant toujours, et je pus enfin me mettre debout.
Par les parois de verre de la cuve, je regardai autour de moi, et compris, avec une horreur rétrospective, ce qui s’était passé, et où j’étais.
Un laboratoire immense… Une multitude de cages en verre… Et dans chacune de ces cuves des êtres gélatineux, semblables à celui sur lequel j’étais tombé. Sous les cuves, des policiers portaient des masques, des blouses, des gants de caoutchouc, des matraques (ce qui me permettait de savoir qu’il s’agissait de policiers). Ces matraques étaient entourées de gaze aseptisée.
J’étais dans un de ces laboratoires comme il en existait autrefois pour élever les animaux servant aux expériences, à l’abri des microbes.
Mais la situation était inversée.
On élevait ici des microbes à l’abri des hommes. Et cette masse gluante sur laquelle j’étais tombé n’était autre qu’une bactérie, un virus, un bacille gigantesque. Élevée en vase clos à l’abri de toute contamination, c’était bien mon éternuement qui l’avait tuée. Sans doute un vieux souffle de coryza.
Je regardai autour de moi. Toutes les cuves de verre étaient reliées entre elles. Briser la mienne, c’était briser les autres et libérer les microbes géants.
Je ne pouvais prendre ce risque.

→ A suivre

 

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