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12 juillet 2015

Apocalypse est pour demain (41)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Or, le béton liquide continuait à se déverser, et il me fallait une solide assise pour plonger la tête la première dans le ciment. Je songeai soudain à ces insectes qui tentent d’escalader une pierre sur laquelle tombent des gouttes d’eau et qui, chaque fois, se trouvent emportés par ce qui est, pour eux, un gigantesque raz de marée.
Je demandai à un piéton de monter sur le dos du chef, puis je me hissai à mon tour sur cet escabeau humain. Je pris une poignée de plâtre, me la collai sur la bouche. Je savais que je ne pourrais plus respirer avant d’être sorti du tuyau.
En avant… Je me calai le dos contre une des parois et appuyai mes pieds contre l’autre. Je ne pus m’empêcher de songer que, dans un tuyau, il ne pouvait y avoir qu’une seule paroi, mais je ne m’arrêtai pas sur cette idée plaisante car, avec le plâtre qui me fermait la bouche, je ne pouvais pas sourire.
Je commençai à progresser dans la partie verticale du tuyau. Je savais que, forcément, au bout de quelques mètres, celui-ci formerait un coude et qu’il y aurait une partie horizontale menant au grand mélangeur de béton.
Là, ce serait plus facile, il suffirait de ramper.
Un siècle sembla s’écouler. Et tout à coup, je sus que je ne parviendrais pas au but.
Respirer… Respirer… Il me fallait respirer. J’avais trop présumé de mes forces. Je sentis que mes poumons, dans ma poitrine, entreprenaient un travail gigantesque et désespéré pour accomplir leur travail. Ma gorge se dilata… Des coups de marteau résonnèrent dans ma tête… Et il me sembla que l’intérieur de mes yeux se retournait pour contempler mon agonie.
Dans un sursaut désespéré, je continuai à m’élever dans le tuyau. J’avais peut-être parcouru 20 ou 30 mètres. Le béton liquide m’engluait…
Soudain, la douleur provoquée par le manque d’oxygène fut si grande, le besoin de respirer fut si fort que je m’agitai comme une mouche dans une toile d’araignée.
Le liquide pénétra sous mes vêtements, je le sentis s’insinuer dans mon cou, couler le long de mes omoplates, de ma colonne vertébrale, de mes jambes… Il pénétrait partout. Mes poches en étaient pleines. Et ce fut la fin… Je mourus. C’était stupide… J’étais jeune encore. Pourquoi mourus-je comme cela? Tout en mourant, je réussis à porter ma main à mes lèvres, à arracher le masque de plâtre et à respirer… À RESPIRER! J’enlevai le plâtre de mes yeux… Le soleil brillait.
Alors, la mort était une chose agréable ?
Mais le restant de mon corps était paralysé. Je ne pouvais plus remuer les jambes.
Devant moi, une fissure très large me permettait d’apercevoir, très bas, la rue grouillante… Et des milliers, des milliers d’automobiles…
Et je compris. Je compris tout.
Je n’étais pas mort. La dernière sensation que j’avais eue était celle du béton liquide pénétrant dans mes poches. Or, dans mes poches, il y avait encore des pilules d’accélération. Le béton liquide les avait fait fondre, et le ciment avait vieilli de plusieurs générations. Il s’était solidifié. À son contact, le tuyau avait vieilli, il avait rouillé. Une gigantesque colonne de béton avait donc remplacé le tube dans lequel je m’élevais.
Ce béton vieillissant encore s’était fendillé, fendu, et je respirais…
Je respirais… Mais j’étais prisonnier de cette colonne. Et personne ne pouvait  concevoir une prison plus totale. J’étais scellé. Qu’importe, je respirais et je vivais.
Je regardai la rue. Je fixai une voiture au hasard. Et je vis qu’elle grossissait.
Et les autres aussi: le sol se rapprochait de moi… La colonne de béton, n’étant pas armée de fer, vacillait et tombait.
Chute vertigineuse! Je vis la terre se précipiter vers moi. La colonne allait tomber sur un des derniers bâtiments existants; donc, appartenant au Grand Maître. Ledit bâtiment était surmonté d’une verrière. De quoi pouvait-il s’agir?
Je n’eus pas le temps de réfléchir plus longtemps. Dans un vacarme assourdissant, dans une gigantesque gerbe de verre brisé, la colonne de béton s’effondra. Je fus projeté à une vitesse folle hors de ma gangue de béton. J’allais m’écraser sur le sol, mais non. Je tombai dans une matière molle… gluante… visqueuse… gélatineuse, qui amortit ma chute.

→ A suivre

5 juillet 2015

Apocalypse est pour demain (40)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Ce fut le chef qui répondit.
« Les policiers ont détecté les trous d’observation que nous avons forés pour y placer des lentilles. Ils les ont élargis et viennent d’y brancher des tuyaux qui déversent du béton liquide. Toutes nos galeries vont être comblées. Les pierres que nous avons disposées un peu partout ne peuvent stopper l’avance du ciment meurtrier.
- Allons, dis-je, ne nous affolons pas. Nous avons peut-être là le moyen de parvenir jusqu’aux ordinateurs sans nous faire remarquer. Combien de mètres, à votre avis, mesurent les tuyaux qui amènent le béton jusqu’aux trous et d’où viennent-ils?»
Le chef répondit:
«Les tuyaux ont sans doute pour point de départ la centrifugeuse de bétonnage installée dans le centre de contrôle de circulation. L’endroit d’où sont déclenchées les opérations de nivellement par couches. »
Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt! Les opérations de nivellement par couches m’avaient suffisamment paniqué lorsque j’étais conducteur.
Ces opérations avaient été lancées pour dégager les grandes artères lorsque la situation devenait insoluble et lorsque les voitures, inextricablement emmêlées, ne pouvaient plus se séparer les unes des autres.
Chaque fois qu’un bouchon de plus d’un kilomètre se produisait, des hélicoptères soudeurs étaient envoyés au-dessus des voitures. De ces hélicoptères, sortaient d’énormes becs à acétylène, qui en points rapides et précis, réunissaient les pare-chocs les uns aux autres, de façon à former une trame solide, une résille de métal, une armature rigide. Puis, les canons à béton entraient en jeu, et déversaient sur ce grillage improvisé une couche de 4 mètres de ciment. Ce qui supprimait radicalement l’encombrement et offrait une nouvelle route, admirablement dégagée où, pendant quelques minutes, les automobilistes pouvaient rouler.
Le fait que des couches et des couches de béton aient recouvert des couches et des couches de voitures expliquait que les autoroutes soient toujours très surélevées.
Oui, évidemment, le béton qui se déversait actuellement dans les galeries provenait de ce centre de nivellement. Je me tournai vers les piétons.
«Les policiers, dis-je, et le Grand Maître lui-même, doivent suivre leur action sur leurs écrans de télévision. Ils supprimeront impitoyablement ceux qui tenteront d’échapper au béton meurtrier en sortant à la surface.
Nous n’avons donc qu’une solution. Passer par les orifices, et remonter à contre-courant le long des tuyaux en nageant dans le béton liquide. Si les tuyaux ne sont pas trop longs, il doit être possible de retenir notre respiration pendant la durée de notre progression. Nous parviendrons ainsi dans la centrifugeuse. Donc nous serons chez l’ennemi lui-même. Celui-ci ne peut pas supposer que nous allons emprunter ce chemin.
Êtes-vous d’accord ? »
Les piétons furent d’accord. Ils n’avaient pas le choix. Une chose restait à faire: éviter que le béton ne pénètre dans nos oreilles, dans nos yeux, dans nos narines.
Pour ce faire, il fallait nous protéger, nous entourer de bandelettes, bref, trouver un procédé d’isolation.
« Il n’y a qu’un moyen, dit le chef, c’est de nous plâtrer solidement le nez, les oreilles, la bouche et former ainsi des bouchons qui empêcheront le ciment de pénétrer car le ciment ne prend pas sur le plâtre, chacun sait cela. Il y a dans certaines galeries des couches de chaux qui peuvent nous servir à fabriquer du plâtre. »
Nous nous rendîmes rapidement dans ces galeries. Les piétons grattèrent les murs et, au bout de quelque temps, nous avions rempli plusieurs auges de plâtre que nous emportâmes.
Puis, nous nous divisâmes en plusieurs groupes. Le ciment ne cessait de se déverser par les trous et son niveau continuait de s’élever. Nous en avions déjà jusqu’à mi-jambe. Ce qui était dramatique car, courbés en deux comme l’étaient les piétons, avoir du béton jusqu’à mi-jambe signifiait que leur tête allait bientôt être engloutie. Je me bouchai le nez, les yeux et les oreilles et, avant de me clore la bouche, je dis au chef: «Fais-moi la courte échelle. »
À peine venais-je de le demander que je me rendis compte que c’était ridicule. Et surtout impossible. En effet, si sa position courbée l’avantageait plutôt pour m’offrir ses mains comme marchepied, ce marchepied se trouvait au niveau du sol, et ses vertèbres soudées l’empêchaient de se redresser pour me hisser à la hauteur du trou.

→ A suivre

 

28 juin 2015

Apocalypse est pour demain (39)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Je pouvais surveiller une partie du territoire de surface. Une partie seulement.
Je n’avais pu installer qu’une vingtaine de jumelles périscopiques, et leurs emplacements avaient été déterminés par la conformation des galeries.
Je ne savais donc pas exactement où les jumelles débouchaient et j’entrepris de les essayer une par une pour voir quelles indications elles pouvaient me fournir.
Les dix premières me déçurent profondément. Elles tombaient en pleine rue, sous les roues des voitures, et je n’avais pas à attendre grand-chose de la rue.
Je savais que c’était le train-train… En surface, les automobilistes continuaient à vivre, ou plutôt à tenter de ne pas mourir, tandis que les pièges, les policiers, les dispositifs meurtriers ne cessaient de tout faire pour les exterminer. Mais il était utile cependant de pouvoir conserver un oeil sur l’extérieur, ne serait-ce que pour prévoir une riposte, au cas où une attaque massive serait ordonnée par les piétons.
La onzième jumelle me permit d’assister à un spectacle qui me renseigna sur la date (car depuis que j’étais dans les galeries des piétons, j’avais perdu la notion du temps), et surtout me donna une indication sur le peu de cas que faisait le Grand Maître de cette rébellion des piétons qu’il ne pouvait pas ne pas avoir remarquée.
La galerie dans laquelle j’avais installé la onzième paire de jumelles donnait sur une entrée d’autoroute de week-end. Je m’en rendis compte immédiatement en constatant la présence d’ordinateurs à fourchette. Les autoroutes à week-end étaient une des manifestations les plus géniales issues du cerveau fou du Grand Maître. En effet, le pays était couvert d’autoroutes, mais certaines étaient classées autoroutes WEEK-END, et dès le vendredi soir, les automobilistes étaient obligés de les emprunter.
En fait, c’était un excellent moyen d’exterminer des conducteurs, en jouant sur le vieux principe des accidents de la route pendant les fins de semaine. Bien sûr, les voitures ne pouvant avancer plus vite sur les autoroutes à week-end que sur les autres, il n’y avait guère d’accidents. Mais c’est là qu’intervenaient les ordinateurs à fourchette.
Ceux-ci, tenant compte des conditions météorologiques, de la visibilité, de l’état du sol, de la date, de la température, etc., établissaient une fourchette de prévision d’accident. Cette fourchette était connue de tous car indiquée par un immense tableau lumineux installé à l’entrée de l’autoroute.
On prévoyait, par exemple, entre deux mille et trois mille morts. Et c’est là que le processus était intéressant. Les deux mille à trois mille conducteurs étaient supprimés à l’entrée de l’autoroute AVANT que les accidents se produisent.
Ainsi les prévisions de l’ordinateur à fourchette étaient toujours justes, et aucune mort ne risquait plus d’entraver la circulation.
Les ordinateurs à fourchette ne s’appelaient pas ainsi uniquement à cause de la fourchette de prévisions qu’ils établissaient, mais également parce qu’ils étaient reliés à deux énormes tours, placées de chaque côté de l’entrée de l’autoroute. De ces tours sortaient une douzaine de bras articulés, dont les extrémités étaient d’énormes fourchettes en carbure de tungstène, pouvant perforer n’importe quel toit, piquer n’importe quel capot de n’importe quel métal, transpercer n’importe quel moteur, et relever le tout pour le précipiter dans une immense bouche mastico-broyeuse.
Il est bien évident que si les fourchettes pouvaient traverser n’importe quelle partie d’une voiture, elles pouvaient, à plus forte raison, enfoncer leurs dents gigantesques dans n’importe quelle partie de n’importe quel individu se trouvant à l’intérieur.
Les conducteurs avaient admis ce procédé plus facilement que les autres, car tout ce qui concernait les ordinateurs avait quelque chose de sacré.
Je pensai tout à coup que c’était peut-être par ce moyen que je pouvais attaquer le Grand Maître. La vie du pays dépendait en grande partie des ordinateurs. Si je réussissais à m’emparer de certains d’entre eux et à les modifier, j’aurais déjà à moitié gagné.
C’est alors que j’entendis le cri… Oh, ce cri… Quel cri!…
Le cri venait de retentir dans les galeries. Il avait heurté les parois, avait rebondi, balle sonore échappée d’on ne sait quel jeu angoissant. Amplifié, il parvenait jusqu’à moi, exprimant par ses inflexions crispées toutes les terreurs, tous les affolements, toutes les peurs possibles. Je prêtai l’oreille et distinguai vaguement les mots… Le béton… Le béton…
Ne comprenant pas, je m’élançai vers la source du cri. Je courus pendant quelques dizaines de mètres lorsque je vis qu’arrivaient à ma rencontre un groupe de piétons terrorisés. Eux aussi, criaient, maintenant.
«Le béton… Le béton…
- Quel béton? Quoi, le béton?» demandai-je.

→ A suivre

21 juin 2015

Apocalypse est pour demain (38)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Le chef et moi nous précipitâmes. La machine maudite contenait encore les corps des policiers occis par l’explosion. Nous nous en débarrassâmes rapidement, et je me mis à faire l’inventaire du butin.
La piqueuse à ventres était une merveille d’organisation mécanique. J’étais en train d’admirer le poste de pilotage – cage de verre orientable – lorsque j’entendis un bruit étrange. Je me retournai et vis que deux piétons, ayant pris les lunettes de deux policiers morts, étaient en train de dévorer les verres.
«Mais vous mangez le verre, dis-je.
-Évidemment, dit le chef. Mais nous en avons rarement l’occasion. Autrement, nous aimons beaucoup ça. C’est bien moins fade que le ciment. C’est plus fin. Plus sucré. Lorsque nous avons la chance d’abattre un policier à lunettes, notre dessert est assuré. »
Les piétons mangeaient le verre ! Ce fut pour moi une révélation.
Oui, je savais désormais comment nous allions pouvoir surveiller – et sans répit – nos ennemis et – qui sait – le Grand Maître lui-même.
Nous étions installés à l’intérieur de la piqueuse à ventres, dans la cabine de pilotage qui était une immense cage de verre. Du verre épais, à l’épreuve des balles, mais pas des dents des piétons. Je m’adressai à mes frères de combat.
«Piétons, dis-je. Nous avons le moyen de surveiller le monde de la surface. Votre extraordinaire faculté de manger le verre va nous servir. Vous allez couper les parois de cette cage en carrés. Ensuite, en en rongeant le tour, vous en ferez des cercles. Puis, vous amincirez le pourtour de ces cercles de façon à former des lentilles de 6 centimètres de diamètre. Celles-ci nous serviront à fabriquer des jumelles d’observation. Mais attention, en accomplissant ce travail, vous aurez le droit d’avaler, pour votre plaisir personnel les débris de verre, mais que je ne voies pas de goinfre entamer la lentille elle-même. Je l’obligerais à se redresser, à se mettre au garde-à-vous, et par conséquent, lui briserais les reins. »
Il me répugnait de parler ainsi à mes nouveaux camarades de combat, mais je devais me montrer ferme. Je savais que, dans la guérilla, la première loi est d’empêcher le pillage et la licence.
Les piétons se mirent aussitôt au travail. Bien sûr, leur sort n’était pas enviable. Être un mutant n’avait rien qui puisse attirer, mais je ne pus m’empêcher de ressentir quelque admiration devant la prouesse que je leur voyais accomplir.
Leur groin, courant le long du verre, le découpait comme pain azyme sous la dent d’un rabbin.
Ensuite, à la façon des écureuils (mammifère rongeur arboricole depuis longtemps disparu, mais dont j’avais vu autrefois des reproductions), ils saisissaient la plaque de verre et, la faisant tourner, grignotaient avec une adresse infinie.
Il y eut bientôt sur le sol, une quantité impressionnante de lentilles de verre.
Tandis que certains des piétons terminaient leur travail, j’en entraînai un groupe avec moi.
« Il faut, leur dis-je, forer des trous dans les plafonds des galeries, sous le territoire où se trouve l’ennemi. Des trous de 15 centimètres de diamètre, s’ouvrant sur l’extérieur et impossibles à déceler. »
Les piétons partirent faire ce que je leur commandais. Pendant ce temps, je demandai au chef de m’aider à chercher s’il y avait encore des graines de pissenlit. Les pissenlits, qui avaient failli nous faire périr en nous étouffant et m’avaient sauvé la vie en me permettant de fabriquer de la poudre, avaient encore, dans mon plan, un grand rôle à jouer.
Au bout de quelque temps, nous nous vîmes devant une bonne quantité de graines de pissenlit.
Je me rendis dans la piqueuse à ventres et y recueillis une pièce de métal, qui me servit de récipient pour délayer plusieurs pilules d’accélération. Puis, je demandai aux piétons de prendre les lentilles de verre et de me suivre. Nous partîmes le long des galeries et rencontrâmes, de 100 mètres en 100 mètres, les piétons qui, comme je l’avais demandé, avaient percé des trous dans le plafond.
Sur le sol, juste sous chacun de ces trous, je plantai deux graines de pissenlit (à 6 centimètres l’une de l’autre) et les arrosai de mixture d’accélération. En même temps, je fis déposer deux lentilles de verre à côté des graines. Je fis le tour complet des galeries puis, toutes les graines étant plantées, toutes les lentilles déposées, je revins à mon point de départ.
Les premières graines de pissenlit avaient donné naissance à des pieds géants qui, bien sûr, fleurissaient. Or, chacun sait qu’une tige de fleur de pissenlit est creuse. Sous chaque trou creusé dans le plafond montaient donc deux tubes creux surmontés d’une fleur.
Alors que les tiges ne faisaient encore qu’un mètre de hauteur, je fis sauter les fleurs et posai sur le haut des tiges, en les encastrant avec précision, les lentilles de verre. Puis j’arrosai à nouveau les pieds de pissenlit avec la mixture… Les tiges progressèrent vers le plafond, passèrent par le trou. Vite, je coupai les tiges pour arrêter la progression.
Je demandai à un piéton de me tenir le tout et, m’allongeant sur le sol, plaçai mes yeux, un sous chaque tige.
Magnifique ! Je voyais la rue agrandie quinze fois. Ou plutôt je voyais le dessous des voitures qui roulaient sur nos têtes.
J’avais réussi à fabriquer des jumelles géantes! En déterminant avec précision l’emplacement des trous, en nous installant aux endroits stratégiques, nous allions désormais, et sans cesse, pouvoir guetter nos ennemis, et en triompher.

→ A suivre

 

 

14 juin 2015

Apocalypse est pour demain (37)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Une fois de plus, j’avais eu de la chance. Une fois de plus j’avais échappé à la mort. Une fois de plus, j’étais désemparé. Bien sûr, avoir fait pousser des pissenlits géants, avoir résolu le problème de la nourriture, avoir réussi à détruire une piqueuse à ventres, allait me servir, psychologiquement, auprès des piétons. Ceux-ci allaient se rendre compte que l’on pouvait s’attaquer aux forces du Grand Maître pour peu que l’on ait du bon sens et de l’imagination. Mais je n’avais plus de guide. Le chef des piétons avait été étouffé par les pissenlits; et le feu que j’avais allumé pour brûler les racines avait fait disparaître son pauvre corps de mutant. J’en étais à ce point de mes réflexions lorsqu’à mes pieds, je vis le sol bouger. Une grosse pierre ronde se souleva. Des filaments verts se faufilèrent sous cette dalle naturelle et un groin apparut. Je reconnus ces poils de nez et ce groin avec un mélange d’émotion et de joie infinie. Le chef des piétons – car c’était lui – fit complètement pivoter la pierre et sortit de terre. J’avais oublié, évidemment, les extraordinaires facultés de mon ami et le fait qu’il pouvait, avec ses mains pelleteuses et crocheteuses, creuser à toute vitesse un trou pour échapper à tout danger. Lorsque les pissenlits avaient occupé la galerie, il s’était enfoui dans le sol comme un bernard-l’ermite. «Ainsi vous êtes sauf, dis-je. Ainsi je ne suis plus seul! Ainsi, nous allons pouvoir continuer la lutte ! – Oui, dit-il, mais ce ne sera pas facile. Le Grand Maître sait maintenant que les piétons ne sont pas seulement des créatures terrifiées, se cachant dans le sol. Il sait que nous avons organisé la résistance. Et sans doute va-t-il mettre au point des armes nouvelles, afin de nous abattre le plus rapidement possible. – Vous avez raison, dis-je. Aussi devons-nous remettre à plus tard mon projet d’aller chercher des coelacanthes pour en former des commandos. L’important, pour l’instant, c’est de contrôler la totalité des galeries, de maintenir les piétons en état de guerre, et de surveiller en permanence ce que font nos ennemis en surface. Enfin, il nous faut rapidement nous procurer des armes, ou à défaut, du métal pour en fabriquer. – Oui, mais comment? dit le piéton. Il nous est impossible de sortir sans être immédiatement repérés. – Sans doute, mais il vous est possible de creuser des galeries sous les installations du Grand Maître, de saper les fondations et de faire s’écrouler les installations. -Non, dit le chef, nos groins peuvent entamer le ciment, puisque nous nous en nourrissons, nos mains peuvent creuser le béton, mais les bâtiments du Grand Maître sont posés sur des socles d’acier. Et contre l’acier, nous ne pouvons rien. Quant à observer nos ennemis, comment pourrions-nous le faire ! Nous n’avons ni périscope, ni circuit de télévision. – En attendant, dis-je, convoquez ici, de toute urgence, le maximum de piétons. » Le chef s’approcha de la paroi, creusa un petit trou, y colla son groin, et commença à proférer des sons que j’entendais mal. «Que faites-vous? demandai-je. – Ces roches contiennent du quartz, dit le chef. Et ce quartz est répandu en couches qui couvrent à peu près tout le territoire. Or, vous n’ignorez pas que le quartz est un excellent conducteur de son. Par ce moyen, nous communiquons entre nous. Cette sorte de téléphone est rudimentaire mais efficace. » C’était efficace, en effet, car quelques instants plus tard, les piétons commencèrent à affluer. Ils s’entassèrent tant bien que mal dans les galeries et je leur parlai. «Il faut nous emparer de la piqueuse à ventres que j’ai fait sauter. Creusez un vaste emplacement sous l’engin. Ensuite, faites s’écrouler le plafond pour qu’il tombe dans le sous-sol. Nous le mettrons immédiatement en pièces détachées, et nous pourrons sans doute utiliser celles-ci pour fabriquer des armes. » Aussitôt, les piétons se mirent au travail. Je les regardai agir. Avec une dextérité extraordinaire, leur main gauche piochait, entamait le roc, réduisait celui-ci en petits graviers. Leur main droite, servant de pelle, ramassait les gravats qu’elle lançait en arrière. Par la fissure, je surveillais la surface pour voir si les forces du Grand Maître ne venaient pas voir comment nous avions réussi à avoir raison de la piqueuse à ventres. Mais, sans doute, les policiers préféraient-ils observer eux aussi le terrain, sans se montrer, pour comprendre ce qui s’était passé et découvrir de quels moyens nous disposions. Une heure à peine s’écoula, et tout à coup – comme jadis s’enfouissaient dans le sable les corps des scarabées enterrés par les insectes nécrophages – la piqueuse à ventres disparut dans le sol.

→ A suivre

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