Apocalypse est pour demain (41)
Or, le béton liquide continuait à se déverser, et il me fallait une solide assise pour plonger la tête la première dans le ciment. Je songeai soudain à ces insectes qui tentent d’escalader une pierre sur laquelle tombent des gouttes d’eau et qui, chaque fois, se trouvent emportés par ce qui est, pour eux, un gigantesque raz de marée.
Je demandai à un piéton de monter sur le dos du chef, puis je me hissai à mon tour sur cet escabeau humain. Je pris une poignée de plâtre, me la collai sur la bouche. Je savais que je ne pourrais plus respirer avant d’être sorti du tuyau.
En avant… Je me calai le dos contre une des parois et appuyai mes pieds contre l’autre. Je ne pus m’empêcher de songer que, dans un tuyau, il ne pouvait y avoir qu’une seule paroi, mais je ne m’arrêtai pas sur cette idée plaisante car, avec le plâtre qui me fermait la bouche, je ne pouvais pas sourire.
Je commençai à progresser dans la partie verticale du tuyau. Je savais que, forcément, au bout de quelques mètres, celui-ci formerait un coude et qu’il y aurait une partie horizontale menant au grand mélangeur de béton.
Là, ce serait plus facile, il suffirait de ramper.
Un siècle sembla s’écouler. Et tout à coup, je sus que je ne parviendrais pas au but.
Respirer… Respirer… Il me fallait respirer. J’avais trop présumé de mes forces. Je sentis que mes poumons, dans ma poitrine, entreprenaient un travail gigantesque et désespéré pour accomplir leur travail. Ma gorge se dilata… Des coups de marteau résonnèrent dans ma tête… Et il me sembla que l’intérieur de mes yeux se retournait pour contempler mon agonie.
Dans un sursaut désespéré, je continuai à m’élever dans le tuyau. J’avais peut-être parcouru 20 ou 30 mètres. Le béton liquide m’engluait…
Soudain, la douleur provoquée par le manque d’oxygène fut si grande, le besoin de respirer fut si fort que je m’agitai comme une mouche dans une toile d’araignée.
Le liquide pénétra sous mes vêtements, je le sentis s’insinuer dans mon cou, couler le long de mes omoplates, de ma colonne vertébrale, de mes jambes… Il pénétrait partout. Mes poches en étaient pleines. Et ce fut la fin… Je mourus. C’était stupide… J’étais jeune encore. Pourquoi mourus-je comme cela? Tout en mourant, je réussis à porter ma main à mes lèvres, à arracher le masque de plâtre et à respirer… À RESPIRER! J’enlevai le plâtre de mes yeux… Le soleil brillait.
Alors, la mort était une chose agréable ?
Mais le restant de mon corps était paralysé. Je ne pouvais plus remuer les jambes.
Devant moi, une fissure très large me permettait d’apercevoir, très bas, la rue grouillante… Et des milliers, des milliers d’automobiles…
Et je compris. Je compris tout.
Je n’étais pas mort. La dernière sensation que j’avais eue était celle du béton liquide pénétrant dans mes poches. Or, dans mes poches, il y avait encore des pilules d’accélération. Le béton liquide les avait fait fondre, et le ciment avait vieilli de plusieurs générations. Il s’était solidifié. À son contact, le tuyau avait vieilli, il avait rouillé. Une gigantesque colonne de béton avait donc remplacé le tube dans lequel je m’élevais.
Ce béton vieillissant encore s’était fendillé, fendu, et je respirais…
Je respirais… Mais j’étais prisonnier de cette colonne. Et personne ne pouvait concevoir une prison plus totale. J’étais scellé. Qu’importe, je respirais et je vivais.
Je regardai la rue. Je fixai une voiture au hasard. Et je vis qu’elle grossissait.
Et les autres aussi: le sol se rapprochait de moi… La colonne de béton, n’étant pas armée de fer, vacillait et tombait.
Chute vertigineuse! Je vis la terre se précipiter vers moi. La colonne allait tomber sur un des derniers bâtiments existants; donc, appartenant au Grand Maître. Ledit bâtiment était surmonté d’une verrière. De quoi pouvait-il s’agir?
Je n’eus pas le temps de réfléchir plus longtemps. Dans un vacarme assourdissant, dans une gigantesque gerbe de verre brisé, la colonne de béton s’effondra. Je fus projeté à une vitesse folle hors de ma gangue de béton. J’allais m’écraser sur le sol, mais non. Je tombai dans une matière molle… gluante… visqueuse… gélatineuse, qui amortit ma chute.






