Apocalypse est pour demain (36)
J’entendis une voix étouffée me répondre de façon indistincte. J’écarquillai les yeux pour tenter de percer l’obscurité.
Horreur! Je n’avais plus pensé aux pissenlits. Tandis que nous guettions la piqueuse à ventres, les pissenlits, grâce ou plutôt à cause de la pilule d’accélération, avaient continué de grandir.
D’énormes racines occupaient maintenant toute la galerie. Elles m’écrasaient contre la paroi. Le chef des piétons qui, lui, ne pouvait se redresser à cause de ses vertèbres soudées était déjà à demi étouffé sous les feuilles.
La situation était atroce. Je ne pouvais plus retarder l’évolution des pissenlits. L’issue était simple.
Nous allions mourir étouffés par des pissenlits, ou le ventre piqué par la machine à coudre exterminatrice…
Que faire ? Mon Dieu, que faire ?
Je ne m’étais jamais trouvé dans une telle situation. Le boyau dans lequel je me trouvais ne faisait guère plus de 2 mètres de large et les pissenlits ne cessaient de croître. Tels de monstrueux serpents, les racines couraient le long de la paroi, torsades et tresses apocalyptiques, abominables tentacules qui occupaient tout le volume disponible.
Depuis quelque temps déjà, je n’entendais plus les gémissements du chef des piétons qui avait complètement disparu sous les monstrueuses salades.
Ses vertèbres soudées l’avaient empêché de se redresser comme moi pour enjamber les racines. Je ne pus m’empêcher d’avoir une pensée émue pour ce pauvre être qui m’avait si bien accueilli, et qui était la première victime de ma croisade libératrice.
Mais je n’avais pas une minute à perdre. Je ne pouvais pas stopper la croissance des pissenlits. Il me fallait donc affronter la piqueuse à ventres.
J’entendais toujours les cris des piétons embrochés par l’énorme aiguille de la machine à coudre géante qui progressait en tous sens sur ses chenilles. Par la fissure toujours ouverte sur l’extérieur, je décidai de bien observer le monstrueux engin pour savoir comment l’attaquer. Je vis qu’à l’arrière se trouvait une sorte de griffe qui, lorsque l’aiguille avait piqué un ventre, retournait le sol et faisait jaillir la victime à l’air libre.
Quelques dizaines de piétons étaient ainsi étendus, dans le béton et le roc fraîchement remué, au milieu des tombes anciennes puisque, je l’ai dit, notre galerie serpentait sous un vieux cimetière.
Je ne comprenais pas pourquoi les piétons, ainsi sortis de terre, ne se relevaient pas pour fuir, sauter dans le trou et se perdre, même blessés, au fond de leurs galeries. La piqueuse à ventres se rapprocha et je compris…
L’épouvantable engin ne ressemblait pas seulement à une machine à coudre. C’était une machine à coudre !
L’aiguille ne se contentait pas de transpercer l’abdomen des piétons… Un câble passait par sa pointe et les victimes étaient bel et bien cousues dans le sol. COUSUES dans la position dans laquelle l’aiguille les avait surprises et happées. Les unes sur le dos, les autres la tête dans le sol, ou par le travers du corps. Le spectacle était presque insupportable.
Je sentis que j’étais à nouveau poussé. Les racines de pissenlits, continuant de progresser, m’obligeaient à m’approcher de la piqueuse.
Celle-ci, circulant dans le cimetière, ébranlait le sol et, au-dessus de ma tête, des blocs de pierre de roche et de terre commençaient à se détacher.
Dans quelques minutes, la piqueuse serait au-dessus de moi et je serais cousu dans le sol. Je ne pouvais ôter cette idée de mon esprit lorsque je vis qu’au milieu des débris qui tombaient du plafond se trouvaient quantité d’ossements. Et une idée me vint, folle, extravagante. Mais la folie et l’extravagance étaient peut-être les seules voies qui m’étaient offertes pour me sauver.
Je ramassai les ossements et les examinai. J’en brisai un, et observai la poussière formée par la moelle, séchée par les siècles. Sans aucun doute, il y avait du phosphore dans cette poussière.
Je me souvins de vieilles leçons de sciences naturelles, sur l’homme et ses composants chimiques. Or, les parois humides comme je l’ai dit, étaient couvertes de salpêtre.
Je décidai de tenter quelque chose. J’avais encore dans ma poche des pilules d’accélération. Je préparai une mixture et en inondai les racines de pissenlit. Vieillissant rapidement, au lieu de progresser, je les vis suivre le processus de la dégénérescence et de la vieillesse, puis mourir.
Les racines ne poussaient plus. Elles étaient devenues bois mort et feuilles mortes. Je ramassai deux pierres et les frappai l’une contre l’autre. Au bout de quelques essais, les feuilles s’enflammèrent. Le feu dévora rapidement les racines. Pas assez rapidement à mon gré.
Je jetai quelques pilules dans les flammes. Le feu se développa avec une violence qui n’eut d’égale que sa rapidité et, en un instant, il ne resta plus de l’effroyable forêt de pissenlits qu’un petit tas de charbon de bois.
Je le ramassai, fébrilement, avec une roche plate. Ensuite, je grattai les parois pour recueillir plusieurs poignées de salpêtre sur lequel je fis tomber la moelle séchée contenant du phosphore. J’ajoutai le charbon de bois et me mis à piétiner le tout. J’eus bientôt un tas de poudre sous les pieds. Charbon de bois, phosphore, salpêtre, j’avais – en principe – fabriqué de la poudre à canon.
Le cliquetis atroce de la piqueuse à ventres se fit entendre… L’abominable machine m’avait repéré et avançait au-dessus de moi. L’horrible aiguille entrait et sortait dans la galerie à une vitesse folle.
Je jetai un regard circulaire et aperçus ce que je cherchais, un gros silex. Je le fis rouler sur le tas de poudre. Puis, je me mis à courir vers l’endroit de la galerie que le feu avait dégagé.
L’aiguille continua sa course démente… Elle arriva au-dessus du tas de poudre… rappa le silex.
Une étincelle jaillit. Une explosion énorme se produisit. La piqueuse à ventres fut soulevée, projetée dans les airs.
Et je me retrouvai à terre.
Hébété… Hébété mais sauf.





