Pêle-mêle

  • Accueil
  • > "L'apocalypse est pour demain"
12 avril 2015

Apocalypse est pour demain (31)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

«Je vais vous aider à organiser la lutte, dis-je, D’abord, combien êtes-vous?
- J e l’ignore, répondit le chef. Nous sommes répartis en petits groupes isolés. Les pièges que nous tend sans cesse le Grand Maître nous obligent à cette dispersion. Chaque groupe doit compter cinquante, peut-être soixante individus.
- Et combien existe-t-il de groupes ?
- Impossible de le savoir, dit le chef. Nos galeries s’étendent sous tout le territoire surveillé par les Élus. Chaque groupe ferme son tunnel par un bloc de pierre qu’il ne déplace que sur un mot de passe. Nous connaissons nos voisins, nos voisins  connaissent les leurs et ainsi de suite. Mais nous n’avons jamais pu faire de recensement.
- Possédez-vous des armes? demandai-je.
- Quelques-unes. Celles que nous prenons aux policiers que nous réussissons à faire tomber dans nos galeries. Mais elles sont inutiles.
- Pourquoi?
- Les policiers possèdent des détecteurs d’armes. Ce sont des appareils extraordinairement perfectionnés malgré leur miniaturisation. Dès qu’un policier est menacé par une arme quelconque, le détecteur déclenche une onde qui détruit instantanément l’arme et celui qui la tient. »
J’ignorais tout de ce nouveau dispositif de sécurité possédé par les policiers.
Et c’était pourtant eux qu’il fallait attaquer en premier si l’action du FLP voulait être efficace.
«Nous ne pouvons donc utiliser contre la police que des armes naturelles, bâton, pierres, etc., dis-je.
- Non, répondit le chef. Ce n’est pas tant l’arme que la machine détecte.
C’est l’intention meurtrière qui s’y trouve attachée par celui qui veut l’utiliser.
C’est pour cela que les détecteurs ne signalent que les trous que nous forons sous les pieds des agents que nous voulons attaquer. Car un trou étant un phénomène naturel à l’état brut, il ne peut être considéré comme une arme. Malheureusement, il est impossible de détruire une armée de policiers rien qu’en faisant des trous.
- Il y a bien d’autres phénomènes naturels à utiliser dans notre guérilla, dis-je. C’est cela qu’il nous faut trouver. Ne pourrions-nous essayer de rencontrer les groupes voisins, afin de constituer le premier noyau de résistance ?
- Sans doute, dit le chef. Si vous voulez me suivre… »
Je le saisis par la ceinture, me courbai comme lui, et nous nous engageâmes dans une galerie.
Nous marchâmes pendant quelques minutes, croisant d’autres piétons que je ne pouvais pas voir dans l’obscurité, mais dont j’entendais la respiration bruyante, due au frémissement de leurs poils de nez. Nous arrivâmes bientôt devant une paroi. Chose curieuse, une lumière très très faible régnait.
Une voix retentit :
« La voiture ne passera pas.
- Gloire au piéton, répondit le chef. Au nom des cuisses, et des chevilles, et des genoux, ainsi soit-il. »
C’était évidemment le mot de passe, car la paroi pivota. Il s’agissait d’une porte rudimentaire, un grand bloc de pierre, dont le gond du haut était une stalactite et celui du bas, une stalagmite.
«Le système de pivot est ingénieux, dis-je.
- Oui, répondit le chef des piétons, ici les galeries ne sont pas creusées dans du béton, mais dans du calcaire et les infiltrations d’eau font naître des stalactites et des stalagmites que nous utilisons dans nos constructions. »
Une idée éclata soudain dans mon esprit.
« Les pilules d’accélération, les pilules dont vous m’avez parlé, et qui font vieillir les choses de plusieurs générations, en possédez-vous beaucoup ?
- Oui, dit le chef.
- Bien, pouvez-vous creuser rapidement une galerie, là où se trouvent  les infiltrations d’eau?
- Il en existe une, je vais vous y conduire. »
Je suivis le chef. Effectivement, un étroit boyau nous mena à une flaque d’eau, qui se formait sous une fissure du plafond de calcaire. La fissure laissait passer la lumière du jour. J’y collai mon oeil et, entre deux gouttes d’eau qui me tombaient sur le visage, j’aperçus les jambes d’un policier surveillant la circulation.
Je remarquai sur sa poitrine le détecteur d’armes.
«Passez-moi les pilules d’accélération», dis-je au chef.
Il me les tendit. J’en coinçai plusieurs dans la fissure, de telle sorte que les gouttes d’eau – avant de tomber dans la flaque – passent sur les pilules.
Les gouttes d’eau contenant du calcaire se mirent à tomber très vite. Très très vite. De plus en plus vite. Je remis des pilules. L’eau coula. Je remis des pilules et ainsi de suite.
Au centre de la flaque, là où tombaient les gouttes chargées de calcaire, une stalagmite se forma qui augmenta rapidement de volume. Elle fit bientôt 50 centimètres de haut, puis un mètre, puis atteignit le plafond, écarta la fissure, continua de s’élever… traversa la voûte. Je jetai encore des pilules d’accélération au pied de la stalagmite qui, dans un élan extraordinaire, s’éleva comme une furie et traversa, juste au-dessus de nous, le corps du policier.
Celui-ci poussa un hurlement effroyable. Une stalagmite n’était pas une arme. C’était un phénomène naturel, aucun détecteur ne pouvait la signaler.
Par un petit trou resté sur le côté de la fissure, je contemplai le policier maudit empalé à 8 mètres du sol et hurlai :
«Victoire, au nom du pied, des cuisses et des genoux… »
J’avais trouvé la première arme. Maintenant, le combat allait sérieusement commencer.
(Retour 30)

→ A suivre

5 avril 2015

Apocalypse est pour demain (30)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Le raisonnement du chef du FLP était logique.
En me faisant prendre une énorme quantité de pilules d’accélération pendant plusieurs semaines, on me ferait vieillir de plusieurs dizaines d’années, puis de plusieurs générations et je rattraperais les mutants. Je serais comme eux, laid, courbé, j’aurais des poils verts dans le nez. Et un groin.
Ah, mais non. Ça, je ne le voulais pas !
Face à celui qui semblait être le chef des piétons, je réfléchissais à l’incroyable proposition qu’il venait de me faire: avoir les vertèbres soudées et rester courbé à jamais, avoir le nez plein d’affreux poils verts pour filtrer l’air pollué, avoir un groin à la place de la bouche et manger du ciment.
Cette évocation me révolta. Et aussi la passivité des piétons.
«Vous êtes des lâches, hurlai-je, vous m’avez sauvé la vie, et je vous en suis reconnaissant, mais vous n’êtes quand même que des lâches. Vous luttez contre le Grand Maître et la civilisation automobile.
Mais que faites-vous pour cela? Vous vous terrez dans le sous-sol.
Ignorez-vous donc que le principe de toute résistance à l’oppresseur, que toute guérilla repose sur l’attaque ! Pourquoi ne faites-vous pas des sorties pour attaquer les Élus?»
Le chef des piétons me regarda en souriant.
«Vous êtes bien jeune, Robin Cruzo, et bien innocent. Comment pourrions-nous nous attaquer à la toute-puissance automobile avec le peu de moyens dont nous disposons et, surtout, comment pourrions-nous nous concerter avant l’attaque? Toute contestation, toute révolte, tout mouvement politique, toute révolution débute par des rencontres, des réunions, et cela depuis que le monde est monde. Où voulez-vous que nous nous réunissions? Nous vivons dans des galeries souterraines de 80 centimètres de large. Nous n’avons jamais pu creuser de salle suffisamment grande pour que nos chefs se rencontrent.
Si vous avez quelque notion d’histoire ancienne, pouvez-vous imaginer les sans-culottes de 1789, les résistants du Vercors, ou les membres de l’OAS préparant leur action à la queue leu leu, dans un boyau sinueux de 100 kilomètres.
Voyez-vous les Français libres de Londres préparant leur combat en file d’oignons dans un pipe-line ? »
Je n’avais pas pensé, bien sûr, à ce problème. Pourtant, il devait bien y avoir une solution pour attaquer les Élus.
«Nous les attaquons, reprit le chef des piétons comme s’il avait lu dans ma pensée.
Nous creusons des trous dans le sol. Souvent, lorsqu’un policier se trouve au centre d’une place, dans un mirador, nous découpons le sol autour de lui et le faisons tomber dans nos galeries. Mais nous ne disposons pas de broyeuses, nous. Nous n’avons pas de laminoirs, de marteaux-pilons, d’écraseuses géantes. Nous sommes obligés d’écrabouiller les agents à la main, avec des cailloux, cela est long et fatigant. »
J’insistai.
«Chef des piétons, dis-je, le principe même de la révolte triomphante, c’est le nombre. Il faut que tous les piétons se mettent d’accord pour agir en même temps, dans quantité d’endroits. Un policier tué artisanalement, ça n’est rien. Mais un million de policiers tués artisanalement à la même seconde, cela fait une hécatombe, artisanale, certes, mais ô combien efficace !
- Oui, dit le chef des piétons, mais comment faire pour que tous les piétons soient d’accord pour agir en même temps. Comment faire, même, pour savoir s’ils sont d’accord pour agir?»
Je réfléchis. Et soudain, je me souvins d’une ancienne coutume, qui existait autrefois – avant que les humains n’aient succombé à la folie automobile.
Oui, il existait une forme de consultation générale dont je pouvais sans doute retrouver le principe.
Voyons… Un homme avait besoin de demander l’avis du pays. Il posait des questions, et les indigènes devaient répondre par oui ou par non.
Je me souvins même du nom sous lequel on désignait cette cérémonie – UN RÉFÉRENDUM – Oui, c’était bien cela, UN RÉFÉRENDUM.
«Pourquoi n’organisez-vous pas un RÉFÉRENDUM? dis-je.
- Qu’est-ce que c’est?
- Une sorte de vote.
- Nous avons essayé, dit le chef des piétons.
Autrefois, nos ancêtres pratiquaient le vote à main levée. Mais nous, nous ne le pouvons pas.
- Pourquoi?» demandai-je.
Le chef des piétons esquissa un geste du bras droit. Au bout de son poignet, j’aperçus l’abominable structure d’ongle et d’os en forme de grattoir.
«Nous ne pouvons pas voter à main levée, dit-il. Nous n’avons pas de main. »
Les choses étaient simples. Je ne pouvais pas quitter les piétons. Sortir de leurs galeries équivaudrait pour moi à un suicide. Mais je ne pouvais pas non plus accepter de devenir ce qu’ils étaient devenus. Je ne pouvais pas me contenter de vivre comme une larve dans le sous-sol.
(Retour 29)

→ A suivre

29 mars 2015

Apocalypse est pour demain (29)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Ils créèrent le FLP et pour se dissimuler, n’ayant plus ni forêt, ni jungle, ni montagne, ni maquis, creusèrent des galeries entre le sol et le sous-sol, c’est-à-dire dans la couche de béton qui sert de sol aux routes et de plafond aux souterrains.
Tout cela s’est passé il y a je ne sais plus combien de générations.
Désormais, le peuple des piétons vit dans le béton. À force, nos yeux se sont éteints. Vous vous demandez peut-être, Robin Cruzo, pourquoi nous nous tenons courbés en deux. C’est que la couche de béton ne dépassant jamais 2 mètres, nos galeries ne peuvent avoir plus de 1,20 mètre de haut.
Et encore sommes-nous obligés de prendre d’énormes précautions pour étayer. À force de vivre courbés en deux, nos vertèbres se sont soudées. Nos enfants naissent comme cela. »
J’étais abasourdi. Oui, je n’y avais pas songé, mais pour que les mutations puissent se produire, pour que la race des piétons ne disparaisse pas, il fallait, bien sûr, qu’ils aient des enfants.
Certes, la vie automobile avait modifié bien des concepts sexuels, dans la civilisation de surface, mais je ne pouvais m’empêcher de penser que pour ces pauvres piétons éternellement courbés en deux, l’amour physique ne pouvait pas revêtir la moindre fantaisie. Je ne m’appesantis pas sur le sujet et demandai.
«Mais vos mains… Pourquoi vos mains sont-elles comme cela?»
Le piéton sourit, et je dus fermer les yeux tant ce sourire le rendait encore plus hideux.
«L’abject cerveau automobile qu’on nomme le Grand Maître connaît notre existence, Robin Cruzo. Sans cesse, il fait forer, fouiller, percer le sol pour nous découvrir et nous détruire. Nous devons sans arrêt creuser de nouvelles galeries dans le béton. Nos outils sont rares, et rudimentaires. Nos mains nous servent à gratter les gravats et à les enlever. À force, par suite de mutations successives, notre main droite est devenue râteau et notre main gauche, pelle. Sauf pour les gauchers. Dans ce cas, c’est le contraire. »
Je ne demandai pas pourquoi les piétons avaient des poils verts dans les narines. Je devinais la réponse. Cela servait de filtre, car l’air des galeries était, comme partout, vicié.
Mais il me restait une question.
«Pourquoi votre bouche est-elle devenue un groin calleux?
-Nous devons nous nourrir, Robin Cruzo. Pour cela, la poussière de ciment ne suffit pas. Alors nos galeries nous mènent vers les grands cimetières. Là où il reste encore, à titre de souvenir historique, des tombes de grands conducteurs, ou de grands généraux, ou de grands préfets. Là, il y a parfois – entre les dalles – un peu de terre. Alors nous forons un puits dans le béton et, à l’aide de nos dents crocheteuses, nous mangeons les pissenlits par la racine. »
Bonté divine !
Était-il possible que la civilisation automobile, la furie de la voiture, la folie du volant, aient conduit des piétons à ce point de malheur et de dégradation !
Il n’y avait pas d’autre solution. J’allais devoir vivre avec les piétons, mes semblables. Mais oui, mes semblables. – Je pensais comme eux. Comme eux, j’étais un ennemi de l’automobile. Comme eux, j’étais recherché par le Grand Maître qui devait vouloir pour moi une mort exemplaire et abominable.
Comme eux, je devais me cacher, me terrer dans le sous-sol. Oui, les piétons étaient bien mes frères. Mais malheureusement je n’étais pas un mutant. Mon nez, démuni de poils verts, ne pouvait pas filtrer l’air, mes mains n’étaient pas capables de gratter le béton, et je ne possédais pas de groin à dents crocheteuses pour manger le ciment et les pissenlits par la racine.
Le chef du FLP dut s’en apercevoir car il dit doucement: «Je sais… Robin Cruzo – Je sais ce que vous pensez. Ne vous inquiétez pas, nous vous aiderons. Vous vous habituerez à vivre parmi nous. Souvent, nous organisons des expéditions en surface pour aller voler des outils. Nous essaierons de percer un trou dans le sol du laboratoire de recherches génétiques des Élus et nous nous procurerons des pilules d’accélération. Grâce à celles-ci, vous pourrez peut-être rattraper quelques générations et vous adapter plus vite au milieu ambiant qui est le nôtre.
Vous ne serez peut-être pas tout à fait identique à nous, mais des poils filtrants vous pousseront vite dans le nez. Et puis, si vous n’avez pas la chance d’avoir les vertèbres soudées, nous pourrons vous fabriquer un corset de fer en forme de coude qui vous obligera à rester courbé à longueur de journée, et vous évitera de vous cogner la tête. »
Voilà où j’en étais ! J’avais échappé à la mort automobile. J’avais échappé à la folie, à la rage meurtrière du Grand Maître, et pour survivre, il me fallait devenir un monstre.
Je savais ce qu’étaient les pilules d’accélération dont le piéton venait de parler. Elles avaient été mises au point autrefois, lorsque existait encore la Commission de censure catholique juvénile de la mort.
La Commission de censure catholique juvénile de la mort interdisait qu’on donnât la mort aux mineurs de moins de dix-huit ans.
Les policiers, qui n’avaient pas le droit d’abattre les adolescents, avaient obtenu des services de santé que l’on fît des recherches sur l’accélération du vieillissement. Lorsqu’ils arrêtaient un jeune garçon, ou une jeune fille, pour infraction au code de la route, les policiers les gardaient à vue pendant vingt-quatre heures dans ce qu’on appelait le PALAIS BEAUJON. (Nul ne savait pourquoi il s’appelait ainsi. Sans doute pour quelque raison historique dont l’origine était perdue depuis longtemps.)
Pendant ces vingt-quatre heures passées au PALAIS BEAUJON, on faisait absorber aux adolescents des pilules d’accélération qui les faisaient vieillir de plusieurs années en une seule nuit. Lorsqu’ils avaient atteint l’âge légal, on pouvait alors leur tirer une balle dans la tête sans violer la loi de la Commission de censure catholique juvénile de la mort.
(Retour 28)

→ A suivre

 

22 mars 2015

Apocalypse est pour demain (28)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Pour la première fois de ma vie, peut-être, je me sentais en sécurité.
J’étais dans la nuit absolue. Je ne savais qui étaient ceux qui venaient de m’accueillir et, pourtant, j’avais confiance. Je me sentais dans un milieu ambiant exempt de toute hostilité.
«Pourquoi restez-vous dans le noir? demandai-je.
- Nous n’avons pratiquement plus d’yeux, Robin Cruzo – répondit la voix qui m’avait accueilli. Nous vivons depuis si longtemps, depuis tant de générations, dans la nuit du béton que nos yeux se sont atrophiés. C’est une mutation normale, due à notre existence particulière. Nous ne nous en plaignons pas. Notre corps s’est adapté au milieu dans lequel nous vivons.
D’autres choses sont nées en nous qui nous sont plus utiles que les yeux, pour mener à bien notre combat.
- Quel combat? dis-je étourdiment car je devinais la réponse…
- Nous voulons la fin de la civilisation automobile. Nous voulons reconquérir la planète pour y vivre comme l’on y vivait autrefois. À pied. – Vous souhaitez la destruction des automobiles, dis-je. Mais n’est-ce pas aussi ce que veut le Grand Maître, dans sa folie.
- Non, répondit la voix. Celui qui se fait appeler le Grand Maître n’est qu’un cerveau dément, greffé sur une voiture et qui tente de détruire les conducteurs, pour qui il a conçu une haine incommensurable parce qu’il ne dispose plus comme eux d’un corps humain. Tandis que nous, nous voulons redonner sa véritable destination à l’homme, qui a été mis sur terre avec deux jambes, afin de marcher. Et non pour actionner des pédales, les fesses posées sur des sièges en matière plastique.
- Vous voulez donc la suppression totale des voitures?
- Oui. Êtes-vous des nôtres?»
Je fus quelque peu troublé. Certes, la civilisation automobile était sans doute la plus redoutable période que le genre humain ait jamais dû supporter. Mais fallait-il à jamais condamner la voiture qui pouvait rendre tant de services ? Il est vrai cependant que les autos ne servaient plus comme autrefois à se rendre d’un point à un autre. On naissait, on grandissait, on se mariait en voiture. Et, bien sûr, on y mourait. Atrocement et sans cesse.
«Bien, dis-je, je suis des vôtres. Que dois-je faire?

- Nous allons examiner la question » dit la voix.
Depuis longtemps je m’étais assis sur le sol et tentais de déceler, par les bruits, combien il pouvait y avoir de piétons dans la salle, et comment ils étaient installés.
Je sentis soudain dans ma poche, mon porte-clés. Par réflexe, lorsque j’avais arrêté ma voiture dans le laboratoire des Élus, j’avais coupé le contact et mis ma clé dans ma poche. Or, je possédais un porte-clés muni d’un système lumineux.
Une minuscule lampe de poche.
J’allais savoir à qui j’avais affaire. Je sortis mon porte-clés et allumai.
Horreur !
Horreur indescriptible! Une cinquantaine de piétons se trouvaient devant moi. Ils se tenaient courbés, le dos touchant le plafond, et je compris pourquoi. Lorsque j’avais suivi celui qui m’avait amené dans cette salle, j’avais été surpris de la minceur de sa taille et de la largeur de son bassin.
À l’inverse des Élus, qui étaient toujours assis et dont les jambes s’étaient atrophiées tandis que leur ventre grossissait, les piétons avaient des jambes énormes et des torses ridicules. Et leurs mains ! Leurs mains étaient incroyablement déformées. Au bout de bras noueux et maigres, la main droite était ouverte, comme une griffe couverte de callosités, elle faisait songer à une fourche. Tandis que la main gauche, dont les doigts semblaient être soudés, ressemblait à une pelle. Leurs yeux n’étaient que deux billes blanchâtres, sans expression. Leur nez était une sorte de tubercule aux narines dilatées
pleines de poils verts qui frémissaient au rythme de leur respiration. Leur bouche était un groin d’une matière dure, semblable à l’ongle d’où sortait une multitude de dents longues et recourbées.
Le piéton qui m’avait accueilli avait dit que leur corps s’était adapté au milieu ambiant. Mais quel était ce milieu ambiant qui pouvait exiger – pour que l’on pût y vivre – que des créatures humaines subissent d’aussi effroyables mutations.
«Voulez-vous être des nôtres?» m’avait-on demandé.
Non, ce n’était pas possible. Je ne pouvais pas… Je ne pouvais pas devenir comme eux !

Pourquoi avais-je donc utilisé mon porte-clés lumineux? Pourquoi avais-je donc voulu connaître les visages et les corps de ceux qui m’avaient sauvé, et recueilli ?
Dans le noir, leurs voix sympathiques m’avaient séduit, mais maintenant que je les voyais… ! Maintenant que je les voyais… C’était atroce!
«Pourquoi ne parlez-vous plus?» dit un des piétons. Et à sa voix, je sus que c’était celui qui avait jusqu’alors conversé avec moi. Je bredouillai :
«Je ne m’attendais pas à… Je ne pouvais pas supposer que…
- J e comprends, dit le piéton. Vous venez d’allumer une lumière, et vous nous voyez. Notre apparence vous surprend. Je vous avais prévenu. Nous sommes des mutants. La vie que nous menons dans le béton depuis des générations a fait se modifier notre morphologie.
- Mais je ne veux pas devenir comme vous… osai-je murmurer.
- Aucun danger. Je viens de vous dire qu’il a fallu des générations pour que cette mutation se produise. Dès l’apparition de la civilisation automobile, nos ancêtres qui voulaient résister à l’envahissement des voitures se réfugièrent à la campagne. Mais celle-ci fut bientôt gagnée par la ville et rapidement les champs furent bétonnés et devinrent des parkings. Lorsque la Bretagne, qui était la dernière région à bénéficier d’axes routiers, fut à son tour conquise par le flot tentaculaire des automobiles, lorsque tout le territoire fut cimenté, ceux qui refusaient de rouler en voiture furent impitoyablement pourchassés. Ils tentèrent alors de s’installer dans le sous-sol.
Divers ouvrages militaires souterrains abandonnés se transformèrent en lieux paradisiaques pour les piétons qui, à longueur de journée, se promenaient dans les couloirs.
Mais bientôt, la circulation automobile de surface devint impossible.
Pour dégager certains points, le gouvernement décida de construire un réseau en sous-sol. La ligne Maginot était le carrefour européen et bientôt, sur des étages et des étages, les voitures occupèrent à la fois le sous-sol et la surface. Décidés à ne pas céder, les irréductibles piétons décidèrent alors de vivre en guérilleros.
(Retour 27)

→ A suivre

 

15 mars 2015

Apocalypse est pour demain (27)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

C’est alors qu’un crissement singulier me fit lever la tête. Décidément, le Grand Maître avait tout prévu.
Du plafond descendait une grande paroi de métal qui coupait la salle en deux. Je reculai… Mais vis qu’une autre plaque de métal descendait pour diviser à nouveau en deux la partie restée libre… Puis une autre plaque divisa à son tour l’espace libre en deux… Et ainsi de suite. Je calculai rapidement qu’à la douzième plaque, il ne resterait plus qu’un espace de quelques centimètres carrés et qu’à ce moment, la dernière plaque ne serait plus qu’une colonne, qui ne manquerait pas de me broyer.
C’est alors qu’une chose étrange attira mon attention. Une sorte de petit trou venait d’apparaître dans le sol de béton. Trou par lequel une main surgit. Cette main était bleue. Bleue comme l’acier. S’agitant de bas en haut, et de haut en bas, elle entreprit – comme si elle était une lime – de découper dans le béton une sorte de fente. Les plaques descendaient toujours plus vite, me semblait-il. Mais dans la fente, la main, elle, progressait. Elle prenait un virage. Tandis que l’espace libre, dans la salle, se restreignait de plus en plus, une ouverture se dessinait maintenant dans le sol.
Et soudain, comme un couvercle trop petit posé sur un récipient, la rondelle de béton découpée chut dans l’orifice circulaire qui venait de se former.
Par cet orifice apparut alors une tête… Horrible. Deux yeux morts surmontaient un nez abominable aux narines emplies de poils verts et une sorte de groin proéminent,  calleux comme de l’écaille.
La tête se tourna vers moi, et j’entendis… J’entendis… Je ne pouvais y croire…
J’entendis le groin me dire, dans un grognement effroyable : « Suivez-moi… Je suis un piéton. »
Un piéton ! La chose était incroyable ! Des piétons, Il en existait donc encore ! «Suivez-moi… Suivez-moi… Je suis un piéton», répéta la créature.
Je ne perdis pas de temps à réfléchir. Les cloisons d’acier ne cessaient de descendre du plafond, réduisant de plus en plus la surface logeable et, dans quelques secondes, j’allais être écrasé. Suivre l’être étrange qui m’appelait ne pouvait être plus dangereux que rester dans le local contrôlé par le Grand Maître.
La créature avait percé un trou de 60 centimètres environ. Mon «sauveur» me fit signe qu’il fallait plonger la tête la première dans l’orifice. Je le fis, et tombai dans une sorte de puits dont la profondeur n’excédait pas 1,50 mètre. À peine mes pieds, entraînés par le poids de mon corps, eurent-ils franchi l’orifice que l’obscurité se fit. Je compris que la dernière paroi d’acier venait de s’abattre dans l’espace du laboratoire resté libre. À une seconde près, j’aurais été broyé.
Je sentis contre ma main une chose rugueuse et froide qui me fit courir des frissons le long de l’épine dorsale. La créature venait de me saisir le poignet. J’entendis à nouveau la voix, que je ne puis définir par un autre terme que VISQUEUSE, me dire : « Mettez ceci dans vos narines. » En même temps, je sentis que le PIÉTON (puisque c’est ainsi qu’il s’était désigné) me glissait dans la main une boule de matière qui tenait à la fois de la paille de fer, de l’éponge et du coton hydrophile. J’avais du mal à respirer et je
compris que cet étrange matériau devait faire office de masque respiratoire.
Tant bien que mal, je tentai de faire pénétrer dans mes narines la plus grande quantité possible de ce filtre improvisé. Mais mon nez ne pouvait en contenir le quart. Dès que mes narines furent pleines, je constatai que je respirais mieux. Je fourrai le restant du curieux produit dans ma poche.
«Cramponnez-vous à moi, grommela la créature. Nous allons rejoindre les autres. »
Je murmurai timidement: «Qui êtes-vous?»
La réponse me coupa le souffle: «Le FLP.» Le FLP! – LE FRONT DE LIBÉRATION DES PIÉTONS!
Le FLP que l’on croyait à jamais disparu. Le FLP qui avait dynamité la tête du Grand Préfet et en avait fait ce cerveau fou qui gouvernait le pays. Je saisis le piéton par la taille et constatai qu’il était plié en deux. Un boyau très étroit s’ouvrait dans le puits où j’étais tombé. Le piéton y pénétra et je dus, moi aussi, me courber en deux pour le suivre. Nous marchâmes longtemps. Chemin faisant, quelques arrêts me firent buter contre mon compagnon et je constatai que sa taille était étonnamment mince, et sa poitrine fluette, alors que le bas de son corps – c’est-à-dire ses jambes et ses pieds – était incroyablement développé.
Je ne sais combien de temps dura notre voyage. Nous fîmes peut-être 5 ou 10 kilomètres. Et cela dura peut-être deux heures, ou moins…
Je ne pouvais me rendre compte. De temps à autre, le piéton s’arrêtait. J’entendais alors un halètement, puis des grattements, puis une sorte de bruit de mastication… Et nous repartions.
Soudain, un tumulte, un grondement, un bruit qui ne pouvait être produit que par un grand nombre d’individus se fit entendre. D’abord faiblement, puis de plus en plus fort. Je compris que nous approchions du but. Effectivement, d’après la résonance de nos pas, je sus que nous arrivions dans une vaste salle. Pour ce qui concernait sa longueur et sa largeur, du moins, car elle n’était pas plus haute de plafond que la galerie qui nous y avait menés – 1,20 mètre tout au plus – et l’on ne pouvait s’y tenir debout. Comme dans l’étroit boyau que nous venions de parcourir, l’obscurité la plus totale régnait. J’entendis la voix de la créature qui m’avait amené jusque-là dire;
«Voici une bonne recrue – un automobiliste qui s’est rebellé contre l’automobile.
Et contre le prétendu Grand Maître. Je l’ai sauvé à la dernière minute.
- Comment vous appelez-vous? dit une autre voix.
- Robin Cruzo
- Robin Cruzo, soyez le bienvenu parmi les piétons. »
Des voix, une cinquantaine, ou plus répétèrent.
«Soyez le bienvenu. Au nom du pied, de la cheville et du genou, ainsi soit-il. »
Ainsi donc, c’était vrai.
LE FRONT DE LIBÉRATION DES PIÉTONS existait toujours! La civilisation automobile avait un ennemi apparemment résolu et organisé.
Alors, l’humanité n’était peut-être pas perdue.

(Retour 26)

→ A suivre

1...678910...14

lescroco2010 |
edemos |
Rituel amour retour |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Exos et mandas passion
| BELTOGOMAG
| tout et n'importe quoi