Apocalypse est pour demain (31)
«Je vais vous aider à organiser la lutte, dis-je, D’abord, combien êtes-vous?
- J e l’ignore, répondit le chef. Nous sommes répartis en petits groupes isolés. Les pièges que nous tend sans cesse le Grand Maître nous obligent à cette dispersion. Chaque groupe doit compter cinquante, peut-être soixante individus.
- Et combien existe-t-il de groupes ?
- Impossible de le savoir, dit le chef. Nos galeries s’étendent sous tout le territoire surveillé par les Élus. Chaque groupe ferme son tunnel par un bloc de pierre qu’il ne déplace que sur un mot de passe. Nous connaissons nos voisins, nos voisins connaissent les leurs et ainsi de suite. Mais nous n’avons jamais pu faire de recensement.
- Possédez-vous des armes? demandai-je.
- Quelques-unes. Celles que nous prenons aux policiers que nous réussissons à faire tomber dans nos galeries. Mais elles sont inutiles.
- Pourquoi?
- Les policiers possèdent des détecteurs d’armes. Ce sont des appareils extraordinairement perfectionnés malgré leur miniaturisation. Dès qu’un policier est menacé par une arme quelconque, le détecteur déclenche une onde qui détruit instantanément l’arme et celui qui la tient. »
J’ignorais tout de ce nouveau dispositif de sécurité possédé par les policiers.
Et c’était pourtant eux qu’il fallait attaquer en premier si l’action du FLP voulait être efficace.
«Nous ne pouvons donc utiliser contre la police que des armes naturelles, bâton, pierres, etc., dis-je.
- Non, répondit le chef. Ce n’est pas tant l’arme que la machine détecte.
C’est l’intention meurtrière qui s’y trouve attachée par celui qui veut l’utiliser.
C’est pour cela que les détecteurs ne signalent que les trous que nous forons sous les pieds des agents que nous voulons attaquer. Car un trou étant un phénomène naturel à l’état brut, il ne peut être considéré comme une arme. Malheureusement, il est impossible de détruire une armée de policiers rien qu’en faisant des trous.
- Il y a bien d’autres phénomènes naturels à utiliser dans notre guérilla, dis-je. C’est cela qu’il nous faut trouver. Ne pourrions-nous essayer de rencontrer les groupes voisins, afin de constituer le premier noyau de résistance ?
- Sans doute, dit le chef. Si vous voulez me suivre… »
Je le saisis par la ceinture, me courbai comme lui, et nous nous engageâmes dans une galerie.
Nous marchâmes pendant quelques minutes, croisant d’autres piétons que je ne pouvais pas voir dans l’obscurité, mais dont j’entendais la respiration bruyante, due au frémissement de leurs poils de nez. Nous arrivâmes bientôt devant une paroi. Chose curieuse, une lumière très très faible régnait.
Une voix retentit :
« La voiture ne passera pas.
- Gloire au piéton, répondit le chef. Au nom des cuisses, et des chevilles, et des genoux, ainsi soit-il. »
C’était évidemment le mot de passe, car la paroi pivota. Il s’agissait d’une porte rudimentaire, un grand bloc de pierre, dont le gond du haut était une stalactite et celui du bas, une stalagmite.
«Le système de pivot est ingénieux, dis-je.
- Oui, répondit le chef des piétons, ici les galeries ne sont pas creusées dans du béton, mais dans du calcaire et les infiltrations d’eau font naître des stalactites et des stalagmites que nous utilisons dans nos constructions. »
Une idée éclata soudain dans mon esprit.
« Les pilules d’accélération, les pilules dont vous m’avez parlé, et qui font vieillir les choses de plusieurs générations, en possédez-vous beaucoup ?
- Oui, dit le chef.
- Bien, pouvez-vous creuser rapidement une galerie, là où se trouvent les infiltrations d’eau?
- Il en existe une, je vais vous y conduire. »
Je suivis le chef. Effectivement, un étroit boyau nous mena à une flaque d’eau, qui se formait sous une fissure du plafond de calcaire. La fissure laissait passer la lumière du jour. J’y collai mon oeil et, entre deux gouttes d’eau qui me tombaient sur le visage, j’aperçus les jambes d’un policier surveillant la circulation.
Je remarquai sur sa poitrine le détecteur d’armes.
«Passez-moi les pilules d’accélération», dis-je au chef.
Il me les tendit. J’en coinçai plusieurs dans la fissure, de telle sorte que les gouttes d’eau – avant de tomber dans la flaque – passent sur les pilules.
Les gouttes d’eau contenant du calcaire se mirent à tomber très vite. Très très vite. De plus en plus vite. Je remis des pilules. L’eau coula. Je remis des pilules et ainsi de suite.
Au centre de la flaque, là où tombaient les gouttes chargées de calcaire, une stalagmite se forma qui augmenta rapidement de volume. Elle fit bientôt 50 centimètres de haut, puis un mètre, puis atteignit le plafond, écarta la fissure, continua de s’élever… traversa la voûte. Je jetai encore des pilules d’accélération au pied de la stalagmite qui, dans un élan extraordinaire, s’éleva comme une furie et traversa, juste au-dessus de nous, le corps du policier.
Celui-ci poussa un hurlement effroyable. Une stalagmite n’était pas une arme. C’était un phénomène naturel, aucun détecteur ne pouvait la signaler.
Par un petit trou resté sur le côté de la fissure, je contemplai le policier maudit empalé à 8 mètres du sol et hurlai :
«Victoire, au nom du pied, des cuisses et des genoux… »
J’avais trouvé la première arme. Maintenant, le combat allait sérieusement commencer.
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