Apocalypse est pour demain (26)
Le monstrueux cerveau au corps de voiture allait réagir rapidement.
Je n’ignorais rien de sa puissance, ni du gigantesque dispositif de sécurité qu’il allait déclencher.
Sortir du laboratoire était impossible. Toutes les issues étaient gardées, tous les couloirs surveillés par des caméras de télévision, et de mètre en mètre étaient sans doute installés des pièges, des grilles, des fosses, dont nul être humain ne pouvait triompher.
La seule solution – oui, la seule – était de paralyser le Grand Maître lui-même, mais comment faire ?
La voiture à cervelle humaine était sans doute dissimulée dans le recoin le plus secret du laboratoire des Élus. À nouveau, j’imaginai la plus inexpugnable des retraites, la mieux protégée des chambres fortes, au centre d’une toile arachnéenne frankensteinique et draculesque, d’où l’ignoble cerveau voyait tout, surveillait tout, agissait sur tout.
Pour triompher, il me fallait lutter directement contre ce cerveau dément.
Mais comment envisager un tel combat? Un instant, une vision folle me traversa l’esprit.
Je me vis au centre d’une arène comme il en existait jadis en Espagne.
Vêtu d’un resplendissant costume rouge et or, et armé d’une épée. J’attendais, devant la porte d’un toril à cervelles, qu’un énorme fauve encéphalique se précipite sur moi, en une chorégraphie tragique, jusqu’à l’heure de vérité où je le détruirais d’un assaut de ma lame.
Mais, la réalité était autre. Comment pouvais-je lutter contre le Grand Maître. Seul le téléphone cérébral pouvait me relier à lui, et c’est par ce moyen seulement que je pourrais le neutraliser. Déjà des sirènes, des sonneries retentissaient, annonçant à tous ma révolte inadmissible. Les portes s’ouvraient et les Élus s’avançaient vers moi.
Oh, l’épouvantable, l’immonde armée de petits hommes à gros ventre sur leurs fauteuils roulants. Mais il y avait pire.
Je savais que dans un instant les robots laboureurs de chair, les minitanks broyeurs, les lamineurs à roulettes et les lapideurs électroniques entreraient en action.
Je jetai un regard autour de moi. Dans les compartiments de recherches, tous les élus s’étaient arrêtés de travailler et me regardés. Leurs appareils, leurs instruments étaient toujours branchés. L’orgue à souffrance, par exemple. Les conducteurs reliés par la moelle épinière aux touches de l’orgue attendaient, prostrés, que la torture reprenne. L’idée était là.
Je me précipitai sur l’Élu qui se trouvait devant le clavier et le jetai à terre. Ses jambes atrophiées ne pouvant le porter, il resta à genoux sur le sol, immobilisé par le poids de son gros ventre.
Puis j’ouvris les portes des cabines de téléphone cervical et m’emparai des filets de communication.
Je me précipitai ensuite dans la salle de tortures et branchai les électrodes sur les crânes de quatre conducteurs.
Je m’assis devant le clavier de l’orgue et jouai … jouai … jouai …
Les conducteurs, recevant les impulsions de l’orgue ne bougèrent pas.
C’était ce que j’escomptais. Ils ne souffraient pas. Leur cerveau, en contacte direct avec celui du Grand Maître, ne recevait plus les sensations de douleur, mais c’est le cerveau du Grand Maître qui les subissait.
Un cri atroce retentit alors dans tous les haut-parleurs, dans tous les laboratoires… Cri de douleur et de rage poussé par le Grand Maître.
Une joie infinie m’envahit. J’avais gagné. Moi, pauvre petit automobiliste contemporain, je réussissais à tenir en échec le cerveau le plus fou, le plus mauvais, le plus puissant de tous les temps.
Mais le cri se prolongeant, je l’analysai inconsciemment. J’y décelai tant de colère au milieu de la douleur que je repris conscience de ma faiblesse.
Si jamais le Grand Maître réussissait à se libérer de ce qui le liait à cet orgue à souffrance, il ne me pardonnerait pas ce que je venais de lui faire subir.Et je risquais de payer ça très cher. Très, très cher!
Longue symphonie pour douleur et orgue, les cris de souffrance du Grand Maître retentirent longtemps dans le labotoire. Puis ils cessèrent brusquement. Au même instant, les conducteurs reliés à mon clavier par la moelle épinière se mirent à hurler. Je compris que le Grand Maître avait réussi à déconnecter les téléphones cérébraux et ne ressentait plus la souffrance des torturés. Il était inutile de continuer à faire souffrir ces derniers.
Il valait mieux en finir. Je plaquai un dernier accord, en enfonçant la pédale d’intensité au maximum.
Dans un dernier sursaut, dans l’apocalyptique ballet d’une sublime et définitive épilepsie, les torturés vibrèrent, tournoyèrent.
Ils s’entrelacèrent dans un funèbre et ultime baiser et tombèrent morts. Le silence se fit. Hostile et froid. Et soudain, j’entendis une suite de craquements. Je me retournai. Par toutes les portes, les robots apparaissaient.
À moins de trouver une idée géniale, je ne pouvais leur échapper! Mais la peur, l’immense peur qui me tenaillait était sans doute le meilleur des stimulants car j’eus soudain l’idée. Je me mis à hurler.
«Vous n’avez pas le droit de marcher! Vous n’avez pas le droit de marcher ! »
Je venais de me rappeler que les robots étaient conditionnés pour détruire les Élus qui prononçaient le mot «marcher». Je comprenais maintenant pourquoi ce mot rendait fou le Grand Maître. Lui qui n’était qu’une cervelle greffée sur une voiture ne pouvait supporter l’idée que quelqu’un possédât des jambes. Je criai de plus belle: «Vous n’avez pas le droit de marcher!» Les têtes métalliques des robots s’agitèrent dans tous les sens.
Puisque les robots étaient conditionnés pour détruire ceux qui prononçaient le mot «marcher», il y avait une chance pour qu’ils le fussent également pour détruire ceux qui utilisaient leurs jambes.
Or, leur faire remarquer qu’ils n’avaient pas le droit de marcher était leur faire remarquer qu’ils utilisaient leurs jambes. Et puisqu’ils devaient détruire ceux qui utilisaient leurs jambes, ils devaient se détruire eux-mêmes. Ce qu’ils firent immédiatement.
Les mains des robots, je le rappelle, étaient terminées par des socs de charrues miniatures. Ils commencèrent à labourer leur torse de métal, y creusant de profonds sillons, jusqu’à ce qu’ils rencontrent les fils, les circuits électriques, qui, mis en contact les uns avec les autres par les mains-charrues, provoquèrent des courts-circuits.
Au bout de quelques instants, cette gigantesque et démentielle séance de hara-kiri collectif et électronique se termina. Le sol était jonché de pièces de métal, de ressorts, de bobines, de piles et de transistors.
(Retour 25)







