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8 mars 2015

Apocalypse est pour demain (26)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Le monstrueux cerveau au corps de voiture allait réagir rapidement.
Je n’ignorais rien de sa puissance, ni du gigantesque dispositif de sécurité qu’il allait déclencher.
Sortir du laboratoire était impossible. Toutes les issues étaient gardées, tous les couloirs surveillés par des caméras de télévision, et de mètre en mètre étaient sans doute installés des pièges, des grilles, des fosses, dont nul être humain ne pouvait triompher.
La seule solution – oui, la seule – était de paralyser le Grand Maître lui-même, mais comment faire ?
La voiture à cervelle humaine était sans doute dissimulée dans le recoin le plus secret du laboratoire des Élus. À nouveau, j’imaginai la plus inexpugnable des retraites, la mieux protégée des chambres fortes, au centre d’une toile arachnéenne frankensteinique et draculesque, d’où l’ignoble cerveau voyait tout, surveillait tout, agissait sur tout.
Pour triompher, il me fallait lutter directement contre ce cerveau dément.
Mais comment envisager un tel combat? Un instant, une vision folle me traversa l’esprit.
Je me vis au centre d’une arène comme il en existait jadis en Espagne.
Vêtu d’un resplendissant costume rouge et or, et armé d’une épée. J’attendais, devant la porte d’un toril à cervelles, qu’un énorme fauve encéphalique se précipite sur moi, en une chorégraphie tragique, jusqu’à l’heure de vérité où je le détruirais d’un assaut de ma lame.
Mais, la réalité était autre. Comment pouvais-je lutter contre le Grand Maître. Seul le téléphone cérébral pouvait me relier à lui, et c’est par ce moyen seulement que je pourrais le neutraliser. Déjà des sirènes, des sonneries retentissaient, annonçant à tous ma révolte inadmissible. Les portes s’ouvraient et les Élus s’avançaient vers moi.
Oh, l’épouvantable, l’immonde armée de petits hommes à gros ventre sur leurs fauteuils roulants. Mais il y avait pire.
Je savais que dans un instant les robots laboureurs de chair, les minitanks broyeurs, les lamineurs à roulettes et les lapideurs électroniques entreraient en action.
Je jetai un regard autour de moi. Dans les compartiments  de recherches, tous les élus s’étaient arrêtés de travailler et me regardés. Leurs appareils, leurs instruments étaient toujours branchés. L’orgue à souffrance, par exemple. Les conducteurs reliés par la moelle épinière aux touches de l’orgue attendaient, prostrés, que la torture reprenne. L’idée était là.
Je me précipitai sur l’Élu qui se trouvait devant le clavier et le jetai à terre. Ses jambes atrophiées ne pouvant  le porter, il resta à genoux sur le sol, immobilisé par le poids de son gros ventre.
Puis j’ouvris les portes des cabines de téléphone cervical et m’emparai des filets de communication.
Je me précipitai ensuite dans la salle de tortures et branchai les électrodes sur les crânes de quatre conducteurs.
Je m’assis devant le clavier de l’orgue et  jouai … jouai … jouai …
Les conducteurs, recevant les impulsions de l’orgue ne bougèrent pas.
C’était ce que j’escomptais. Ils ne souffraient pas. Leur cerveau, en contacte direct avec celui du Grand Maître, ne recevait plus les sensations de douleur, mais c’est le cerveau du Grand Maître  qui les subissait.
Un cri atroce retentit alors dans tous les haut-parleurs, dans tous les laboratoires… Cri de douleur et de rage poussé par le Grand Maître.
Une joie infinie m’envahit. J’avais gagné. Moi, pauvre petit automobiliste contemporain, je réussissais à tenir en échec le cerveau le plus fou, le plus mauvais, le plus puissant de tous les temps.
Mais le cri se prolongeant, je l’analysai inconsciemment. J’y décelai tant de colère au milieu de la douleur que je repris conscience de ma faiblesse.
Si jamais le Grand Maître réussissait à se libérer de ce qui le liait à cet orgue à souffrance, il ne me pardonnerait pas ce que je venais de lui faire subir.Et je risquais de payer ça très cher. Très, très cher!
Longue symphonie pour douleur et orgue, les cris de souffrance du Grand Maître retentirent longtemps dans le labotoire.  Puis ils cessèrent brusquement. Au même instant, les conducteurs reliés à mon clavier par la moelle épinière se mirent à hurler. Je compris que le Grand Maître avait réussi à déconnecter les téléphones cérébraux et ne ressentait plus la souffrance des torturés. Il était inutile de continuer à faire souffrir ces derniers.
Il valait mieux en finir. Je plaquai un dernier accord, en enfonçant la pédale d’intensité au maximum.
Dans un dernier sursaut, dans l’apocalyptique ballet d’une sublime et définitive épilepsie, les torturés vibrèrent, tournoyèrent.
Ils s’entrelacèrent dans un funèbre et ultime baiser et tombèrent morts. Le silence se fit. Hostile et froid. Et soudain, j’entendis une suite de craquements. Je me retournai. Par toutes les portes, les robots apparaissaient.
À moins de trouver une idée géniale, je ne pouvais leur échapper! Mais la peur, l’immense peur qui me tenaillait était sans doute le meilleur des stimulants car j’eus soudain l’idée. Je me mis à hurler.
«Vous n’avez pas le droit de marcher! Vous n’avez pas le droit de marcher ! »
Je venais de me rappeler que les robots étaient conditionnés pour détruire les Élus qui prononçaient le mot «marcher». Je comprenais maintenant pourquoi ce mot rendait fou le Grand Maître. Lui qui n’était qu’une cervelle greffée sur une voiture ne pouvait supporter l’idée que quelqu’un possédât des jambes. Je criai de plus belle: «Vous n’avez pas le droit de marcher!» Les têtes métalliques des robots s’agitèrent dans tous les sens.
Puisque les robots étaient conditionnés pour détruire ceux qui prononçaient le mot «marcher», il y avait une chance pour qu’ils le fussent également pour détruire ceux qui utilisaient leurs jambes.
Or, leur faire remarquer qu’ils n’avaient pas le droit de marcher était leur faire remarquer qu’ils utilisaient leurs jambes. Et puisqu’ils devaient détruire ceux qui utilisaient leurs jambes, ils devaient se détruire eux-mêmes. Ce qu’ils firent immédiatement.
Les mains des robots, je le rappelle, étaient terminées par des socs de charrues miniatures. Ils commencèrent à labourer leur torse de métal, y creusant de profonds sillons, jusqu’à ce qu’ils rencontrent les fils, les circuits électriques, qui, mis en contact les uns avec les autres par les mains-charrues, provoquèrent des courts-circuits.
Au bout de quelques instants, cette gigantesque et démentielle séance de hara-kiri collectif et électronique se termina. Le sol était jonché de pièces de métal, de ressorts, de bobines, de piles et de transistors.
(Retour  25)

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1 mars 2015

Apocalypse est pour demain (25)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Je ne pouvais définir de quoi il s’agissait. Cette onde était faite à la fois de haine, d’amour, de hargne, de musique, d’odeurs, de rogne, de sensations tactiles, de grogne. Comme c’était étrange !
Un autre cerveau semblait prendre possession de mon propre cerveau.
Peu à peu, je me sentis me transformer. J’eus l’impression de perdre le contrôle de mes membres inférieurs, puis de mon bassin, puis de mon torse, enfin de mes bras et de mon visage.
Je me sentais à la fois lourd, très lourd et très léger. Je reposais sur le sol, mais mes pieds étaient devenus ronds. Mes bras semblaient être plus larges… Ma poitrine enflait démesurément… Et mon coeur… Mon coeur se mit à battre plus fort… Très fort!
J’eus soudainement l’impression que mes yeux pouvaient percer l’obscurité de la nuit très loin, à 100, 200 mètres… Et je sentis que je pouvais courir… Non… Pas courir. Glisser. Non plus. Avancer vite, très très vite, en dépit de tout vent et de tout obstacle.
En même temps, je sentais que mon corps se vidait par endroits et se faisait réceptacle, cocon. J’avais presque besoin que l’on y pénétrât, qu’on s’y abandonnât, qu’on y dormît. Je me sentais devenir mère.
Mon coeur continuait à battre furieusement… Fort… Très fort… Toujours plus fort. Des battements courts et réguliers – 1-2-3-4 – 1-2-3-4… Je réfléchis.
Autrefois, ce coeur ne battait pas comme cela – comment battait-il – 1-2 – 1-2 – 1- 2.
Pourquoi mon rythme cardiaque était-il passé de deux à quatre temps…
J’écoutai 1-2-3-4:
Admission
Compression
Explosion
Échappement.
Mon coeur battait à quatre temps. Il était devenu moteur ! Et soudain, je compris pourquoi mon cerveau ne réagissait plus comme avant. Pourquoi mes pieds étaient ronds. Pourquoi mes bras étaient plus larges. Pourquoi mes yeux voyaient plus loin. Ils étaient devenus phares,.. Et mes bras portières… Et mes pieds roues.
Et moi, moi j’étais devenu…
J’étais devenu VOITURE!
J’étais devenu voiture! J’en prenais conscience petit à petit par des douleurs diverses. J’avais mal aux portières – Mon toit pesait lourdement sur mon châssis. Et mon sang, mon sang irriguait mal mes artères. Il manquait d’octane.
Je fis des efforts pour chasser cette idée de mon esprit. Allons… Mon sang était composé de plasma, de sucre, de sel, de cholestérol, d’hémoglobine, mon sang n’avait rien à voir avec le pétrole. Je n’avais pas un carburateur dans ma poitrine, mais un coeur… Un coeur…
«Exact… Exact… » dit, ou sembla dire une voix dans ma tête.
«Je suis le Grand Maître – J’ai pris possession de votre cerveau. En ce moment, j’explore vos pensées. Je vous sonde. »
Je pensai : « Le Grand Maître. Il faut que je lui dise… »
«Ne dites rien, poursuivit la voix – Je sais qui vous êtes, et pourquoi vous êtes là. Vous êtes une bonne recrue, Robin Cruzo. Vous m’aiderez…»
Je songeai: «Pourquoi le Grand Maître a-t-il voulu que je me prenne un court instant pour une voiture ? »
Une sensation de douleur morale, effroyable s’insinua, s’inséra, se tentacularisa en moi. Sensation d’immense détresse, mêlée d’un désir de vengeance insupportable. Et je compris.
Le Grand Maître, pendant un court instant, avait complètement pris possession de mon cerveau. J’avais eu ses propres réactions. J’avais raisonné, ressenti, vécu comme lui.
Je savais maintenant qui il était et comprenais avec horreur les raisons de sa haine et de ses actes.
Le Grand Préfet, il y avait maintenant bien des années, avait été victime d’un attentat. À l’époque où des groupuscules avaient fondé le FLP (Front de libération des piétons). Nul ne savait ce qu’étaient devenus les auteurs de cet attentat raté.
Le Grand Préfet, parlant chaque soir à la télévision, n’avait jamais abordé cette  question et j’en comprenais maintenant les raisons. L’attentat avait réussi : le Préfet avait été décapité, ou plutôt, le sommet de son crâne avait été découpé par un éclat de ferraille et son cerveau était tombé sur les genoux d’un de ses gardes du corps, qui l’avait évidemment recueilli.
Et le cerveau, ce cerveau avait été greffé sur la première chose que l’on avait pu trouver, alors que les facultés cérébrales n’étaient pas encore amoindries.
La chose était impensable. Comme les chirurgiens n’avaient rien d’autre sous la main, le cerveau du Préfet avait été greffé sur une automobile.
Son cortex était relié aux pièces mécaniques d’une voiture. L’hémisphère droit commandait les roues, les ailes et les portières gauches, et l’hémisphère gauche, les roues, les ailes et les portières droites.
Le pare-chocs avant était relié au lobe temporo-occipital, et le pare-chocs arrière au noyau lenticulaire.
Le Préfet, qui chaque soir s’adressait aux foules à la télévision, était un mannequin à l’image de son ancienne enveloppe charnelle, dont la boîte crânienne en plastique contenait un magnétophone transistorisé.
Je comprenais maintenant pourquoi chacun de ses discours était semblable aux autres et je songeai que, dans le passé, la chose avait dû être fréquente.
Depuis l’invention de la télévision, combien d’hommes politiques, s’adressant à la nation, n’étaient autres que des mannequins de plastique agités en dehors des caméras par d’ingénieux dispositifs mécaniques.
Mais pour l’instant, je devais rester dans le présent et me rendre à l’évidence.
Le Grand Maître, le chef Tout-Puissant du pays, était une voiture à cerveau humain. Ce cerveau avait pris possession du mien, voilà pourquoi j’avais cru un instant que j’étais une voiture.
Mais j’étais un homme, moi. Je ne voulais pas subir l’emprise de cette ferraille à cervelle, moi ! Je ne me laisserai pas faire !
Je sentis que le Grand Maître percevait ma révolte. Il me fallait fuir… Échapper à son contrôle… j’arrachai le filet du téléphone cérébral… Ôtai les électrodes de ma tête… Ouvris la porte de la cabine… Fuir, fuir… Mais où? Et comment?
(Retour 24)

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22 février 2015

Apocalypse est pour demain (24)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Des vagues de haine montaient en moi et des vagues d’amour. Vagues d’amour pour ces Élus si calmes, si tranquilles, si sereins, qui ne cessaient de travailler à la destruction des automobilistes. Vagues de haine pour les conducteurs fous qui ne vivaient que pour leur voiture, et que par leur voiture.
Je me rendis compte brusquement que ni les pièges les plus atroces, ni l’exemple des morts les plus abominables, ni la perspective de périr dans les plus effroyables souffrances ne pouvaient empêcher les humains d’être devenus des centaures d’une espèce particulière: torse d’homme sur un corps d’automobile.
Il fallait, oui, il fallait les supprimer. C’est cela, sans doute qu’avaient compris les Élus.
Et c’est cela que prônait le Grand Maître.
Une envie folle de participer s’empara de moi. Je commençai à songer à tout ce que je pourrais inventer pour aider à la suppression de ce fléau à quatre roues. Des images naissaient dans ma tête… L’utilisation des carrefours, par exemple. On pouvait transformer les carrefours en volcans providentiels. J’échafaudais déjà le plan… Je rêvais la maquette…
Chaque carrefour pouvait s’ouvrir lorsque les voitures le traversaient…
Le sol pouvait se soulever… Par un système de contrepoids, une colline d’acier pouvait alors s’élever, faisant s’écraser les véhicules les uns sur les autres. Un pipe-line nourrissait alors au centre de cette colline de métal un long puits s’élevant vers le ciel. Et, en haut du puits, d’un sommet dressé vers les nues comme un défi, s’élançait d’un geyser de mort la lave en fusion, le fer, le soufre et le feu transformant le carrefour en Sodome des temps modernes, en Gomorrhe du présent automobile.
Ah, les cris d’effroi, de peur et de douleur ! Ah, les gestes d’épouvante et les rictus ultimes ! J’en rêvais…
J’en rêvais…
Je rêvais également d’inventer des animaux électroniques plus nocifs, plus sournois, plus efficaces que les rats.
Une vieille expression, prononcée autrefois par un chef militaire, ou un homme politique, dont le nom était oublié me revint en mémoire: LES SERPENTS DE LA PAGAILLE.
Les serpents de la pagaille, avec l’aide de la cybernétique, ne pourraient-ils devenir les serpents de la destruction.
Ne pouvait-on en lâcher des millions, mécaniques d’acier articulées, contenant des réservoirs de poison. Ne pouvait-on créer également des abeilles téléguidées, des guêpes de fer au dard creux distribuant dans force veines le curare foudroyant ou le cyanure définitif. Ne pouvait-on faire naître des dragons de métal, crachant des feux élaborés ou du napalm amélioré sur les voitures, les conducteurs, leurs compagnes, leurs enfants…
Oui, je voulais moi aussi, livrer le grand combat contre cette lèpre qu’étaient les automobilistes.
Mais comment agir? Comment faire connaître ma haine?
Je commençai à hurler à l’intention des Élus: «Élus, mes frères… je suis des vôtres… », mais personne ne bougea.
Les Élus portaient tous le casque qui les empêchait de subir les cris de souffrance des conducteurs-cobayes.
Tout à coup, je remarquai que des petites cabines étaient disposées à côté de chacun des compartiments de recherche du laboratoire. Je m’approchai, et vis une petite plaque au-dessus de la porte: «TÉLÉPHONE CERVICAL DE SUGGESTIONS.»
J’ouvris la porte. Un appareil étrange était posé sur une tablette. Cela ressemblait à un filet à cheveux comportant des électrodes. Sur la paroi, un panneau indiquait le mode d’emploi.
« Ce téléphone cérébral vous permet d’entrer en contact avec le Grand Maître. »
«Si vous voulez lui faire des suggestions, branchez les électrodes sur votre tête. Le Grand Maître vous entendra. »
Le Grand Maître… Je pouvais m’adresser à lui. Je pouvais savoir qui il était. Je n’avais qu’à brancher ces électrodes sur ma tête.
Je gardai longtemps les yeux fixés sur le téléphone cervical, n’osant m’en emparer.
Il s’agissait bien d’une sorte de filet à cheveux muni de papillotes étranges, terminées par de petites aiguilles très fines. Ces aiguilles – disait le panneau qui en indiquait l’emploi – devaient être fichées dans le cuir chevelu.
Il s’agissait donc d’électrodes d’un genre particulier qui permettaient d’entrer en contact direct avec le Grand Maître.
J’imaginais celui-ci dans une sorte de dispatching, araignée souveraine au centre d’une toile qui le reliait à tous les téléphones cervicaux du service de la recherche, et à bien d’autres peut-être.
Je me souvins qu’on avait tenté, autrefois, d’installer de tels téléphones dans les voitures. À l’époque où – toujours pour supprimer les automobilistes – les services préfectoraux (je savais maintenant que c’étaient les Élus, mes frères) avaient souhaité que toute intention de violer le code soit punie aussi fortement que tout viol véritable.
Des appareils avaient donc été greffés dans le cerveau de certains conducteurs. Lorsque ceux-ci pensaient «Je vais franchir la bande jaune», l’intention de franchir était enregistrée par les ordinateurs et les fautifs foudroyés. Mais l’installation de tels systèmes avait été jugée trop coûteuse et n’avait pas eu de suite.
Je me décidai enfin et posai le filet à électrodes sur ma tête. J’enfonçai les aiguilles dans ma peau et attendis. D’abord il ne se passa rien. Puis une onde extraordinaire me submergea.
(Retour 23)

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15 février 2015

Apocalypse est pour demain (23)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Devant la banquette où étaient enchaînés les conducteurs-cobayes, un Élu poussa une plaque de verre qui les fit apparaître comme derrière une fenêtre. Il disposa ensuite derrière la vitre un réservoir sur lequel étaient fixés des tubes, qu’il dirigea face à la glace. Puis, il appuya sur un bouton.
Des tubes jaillit un liquide. En une fraction de seconde, le verre fut dissous et les visages des hommes aspergés.
Je vis leur chair se violacer, se tuméfier, se crevasser, et finalement leurs têtes explosèrent.
Je compris que l’Élu venait de mettre au point un liquide sournois, sorte d’acide que les pompistes pourraient verser dans les lave-glaces et qui, lorsque les automobilistes voudraient nettoyer leur pare-brise, dissoudrait le verre et rongerait leur tête. Encore un bon moyen pour détruire les gens?
Qu’y avait-il encore dans ce laboratoire?
Décidément, il commençait à m’intéresser.
Je passai devant un certain nombre de compartiments sans m’arrêter.
Les Élus n’y travaillaient que sur des maquettes. Il n’y avait aucun sujet vivant, pas le moindre homme cobaye. Donc, cela ne présentait guère d’intérêt.
Pourtant, une chose m’intriguait. Chaque fois que j’ôtais le casque qui diffusait une douce musique, j’entendais toujours ce concert de hurlements insoutenables, ces insupportables cris de souffrance qui m’avaient vrillé le cerveau lorsque j’avais pénétré dans la salle du service de la recherche.
Or, je ne voyais pas le moindre sujet torturé. Tout à coup, j’aperçus un Élu jouant de l’orgue. Je m’approchai. Et je compris. L’orgue était installé devant une vitrine qui donnait sur une salle ressemblant à un studio de radio. Dans ce studio, des automobilistes étaient parqués, enchaînés devant, et à des micros – un fil électrique sortait de leur col, et était directement relié à l’orgue. Ce fil était vraisemblablement enfoncé dans leur moelle épinière car, selon les notes sur lesquelles appuyait l’instrumentiste, de violentes secousses, comme des secousses épileptiques, les faisaient s’agiter en poussant des cris qu’on ne pouvait que très mal définir (inhumains
serait encore ce qui conviendrait le mieux). Des assistants ne cessaient de modifier l’ordre dans lequel étaient placés les conducteurs torturés. Sans doute parce que les cris avaient des sonorités différentes, et que l’Élu tentait ainsi d’organiser différentes combinaisons harmoniques.
Je soulevai légèrement mon casque. L’orchestration ne me parut pas mauvaise. Je pensai cependant que, compte tenu de la place que prenaient ceux qui les poussaient, les cris de souffrance n’offraient pas un gros avantage sur le son des tuyaux à orgue traditionnels.
Mais évidemment, même si les résultats sont longtemps décevants, la recherche a toujours son intérêt.
J’abandonnai l’orgue douloureux pour continuer ma visite.
Je fus bientôt devant un compartiment où un Élu, devant un volant, faisait évoluer sur une piste de petites voitures télécommandées. Les minuscules engins s’agitaient, roulaient en tous sens.
Je m’amusai un instant à contempler la manoeuvre dont je ne comprenais pas le sens.
Tout à coup, l’Élu appuya sur une manette et les minuscules voitures se mirent à sauter. Je compris alors ce qu’elles étaient en réalité. Elles avaient un capot pointu, qui pouvait s’ouvrir comme une mâchoire et j’aperçus de petites dents d’acier, acérées. Des rats ! Des rats mécaniques téléguidés !
Depuis longtemps, la pollution de l’air par les vapeurs d’essence avait pratiquement supprimé les rats. Supprimant du même coup les épidémies de peste et quantité de maladies; toutes ces bonnes choses qui, autrefois, exterminaient de larges colonies d’humains.
Les Élus venaient de réinventer le rat. Mais le rat solide, inattaquable, indestructible, obéissant, discipliné, puisque téléguidé. Le rat d’élite.
J’imaginai ce que pouvait donner un lâcher de tels engins dans les rues des villes. Ces rats mécaniques contiendraient sans doute des réservoirs à microbes, bactéries ou virus qui ne manqueraient pas de décimer les foules.
Sautant par les portières, ils tendraient leur petit cou d’acier, ouvriraient leurs petites mâchoires de métal pour crocheter la gorge des conducteurs.
Seigneur, qu’ils étaient donc jolis, les petits rats électroniques qui allaient contribuer à tuer, à exterminer ces chiens d’automobilistes, vermine infâme qu’il convenait d’écraser.
Je me rendis compte tout à coup qu’une haine atroce pour les conducteurs me submergeait. Une incoercible envie de les voir tous réduits en bouillie m’étreignait la gorge. Je haïssais les automobilistes, je haïssais les conducteurs de voiture.
Était-ce cela, la foi ?
Était-ce cela que réclamait le Grand Maître ?
Allais-je vraiment devenir un Élu?
(Retour 22)

→ A suivre

 

8 février 2015

Apocalypse est pour demain (22)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Évidemment, rares étaient ceux qui décidaient délibérément de faire grève dans ces conditions, sauf s’ils étaient véritablement écoeurés. Et seules des injustices flagrantes pouvaient les réduire à cette extrémité.
L’injustice la plus évidente étant celle qui consistait à ne pas exécuter un conducteur ayant violé le code, on avait mis au point cette formule de la déportation qui semblait contenter le peuple.
Les déportés circulaient à l’intérieur du camp, dans des voitures à rayures blanches et bleues, et leur numéro minéralogique était inscrit sur une étiquette géante fixée sur le toit. Ainsi, personne ne pouvait connaître leur identité sauf les représentants de l’autorité qui surveillaient les voitures du haut des miradors.
Une caméra, placée en haut d’une tour, me permettait de suivre les évolutions des conducteurs déportés et, au bout de quelques instants, j’en repérai un qui me semblait avoir plus de chance que les autres. Les voitures tournaient en rond, au centre d’une piste de cirque. D’abord il fallait bien occuper les déportés, ensuite en détruire de temps en temps, car – comme partout – le manque de place était le plus grand problème.
On avait donc adopté un système directement inspiré du jeu des anneaux des anciens manèges d’enfants. Autrefois, à l’époque de la civilisation pré-automobile, les enfants montaient sur des chevaux de bois et, à l’aide d’une sorte de broche, tentaient d’attraper des anneaux pendus sur un côté du manège. Le procédé utilisé ici était le même, quelque peu modifié cependant.
Les conducteurs que j’observais devaient ouvrir leurs glaces, et la piste était entourée d’une muraille circulaire. De 2 mètres en 2 mètres d’immenses broches d’acier, poussées par des ressorts, sortaient du mur et transperçaient les voitures, comme des épingles les papillons. La broche acérée pouvait passer au-dessus du capot, au-dessus de la malle arrière, ou au travers des glaces. Lorsqu’elle traversait la glace avant, le conducteur était évidemment embroché. À moins qu’il ne réussisse à sortir son torse
par la portière gauche, là où la broche ne pouvait l’atteindre. Mais dans le centre de la piste étaient plantées des potences, d’où pendaient des nœuds coulants en fil de fer barbelé, qui pouvaient à tout moment lui encercler le cou et l’étrangler.
Généralement, aucun conducteur ne pouvait faire plus de dix tours sans être étranglé ou embroché. Sauf celui que je suivis pendant une bonne heure, et qui réussit à tenir quarante-deux tours.
Je pensai qu’il avait une chance formidable et allais relever son numéro lorsque je le vis s’affaisser sur son siège. CRISE CARDIAQUE! Due au surmenage sans doute. Un peu déçu, je cherchai un écran qui présentât plus d’intérêt mais, décidément, tout était banal. Les gens circulaient, roulaient, tuaient ou étaient tués. Le train-train.
Et puis, il n’y avait rien de nouveau pour moi. Tous les systèmes destructeurs utilisés dans la rue, je les avais vus fonctionner, pour avoir dû les éviter bien souvent avant d’être admis dans le laboratoire des Élus.
Mais, au fait, je ne connaissais rien de ce laboratoire. Et puisque j’en faisais partie, je décidai d’en faire le tour. A priori, rien ne m’interdisait de circuler.
Je me déplaçai donc, en fauteuil roulant.
Au-dessus d’une porte, un écriteau SERVICE DE LA RECHERCHE attira mon attention. Je décidai d’entrer.
À peine eus-je poussé la porte que des hurlements effroyables me vrillèrent les tympans. Un concert de gémissements, de râles, de cris d’agonie insoutenables fit que je restai pétrifié quelques secondes. Devant moi, un homme à gros ventre passa. Il portait une sorte de casque, avec des écouteurs sur les oreilles. Il me désigna le mur, et je vis que des casques semblables y étaient accrochés, à l’intention des visiteurs sans doute.
J’en posai un sur ma tête. Non seulement je cessai d’entendre les hurlements de douleur, mais une musique très douce me fut distillée. Libéré de cette impression de malaise que venait de provoquer en moi l’audition désagréable de ces cris de souffrance, je cherchai d’où ils provenaient et je compris pourquoi l’écriteau qui m’avait incité à entrer portait l’inscription :
SERVICE DE LA RECHERCHE. On recherchait ici les moyens d’exterminer les conducteurs. C’était donc en ces lieux qu’étaient nés les incroyables gadgets qui faisaient chaque jour des milliers de morts.
La salle était divisée en petits compartiments. Dans chacun d’eux des hommes à gros ventre s’agitaient. Contre les murs des hommes et des femmes étaient enchaînés. Je m’étais toujours demandé où passaient ceux dont les voitures tombaient dans des fosses, ceux que les grues saisissaient vivants dans les rues. La réponse était sous mes yeux. Ils finissaient leur vie ici, comme cobayes.
Je m’approchai du premier compartiment. Un Élu était en train d’essayer un appareil composé d’une paire de jumelles et d’un certain nombre de compteurs. Il s’approcha d’un conducteur immobilisé dans un carcan, posa les jumelles sur les yeux dudit conducteur, et regarda par l’autre bout.
Cela n’avait rien d’étonnant. Je savais que la police procédait souvent, dans les rues, à des contrôles de la vue. Ceux qui n’avaient pas dix dixièmes à chaque oeil étaient en principe abattus sur place.
Tout à coup, je vis le visage du conducteur exprimer une souffrance épouvantable. Sa bouche s’ouvrit démesurément. Je supposai qu’il était en train de hurler, mais mon casque diffusait une adorable musique du xviie et je ne pouvais entendre ses cris.
L’Élu retira ses jumelles et je vis que, de celles-ci, deux petites vrilles étaient sorties, qui venaient de pénétrer dans les yeux du conducteur, jusqu’à toucher son cerveau. D’ailleurs, celui-ci ne bougeait plus. L’Élu qui venait de se livrer à cette expérience me sourit. Il avait l’air content de lui.
C’était en effet un gadget admirable.
Au cours des examens de la vue ceux qui ne posséderaient pas dix dixièmes à chaque oeil seraient immédiatement supprimés par les jumelles introspectives de contrôle. Quel gain de temps !
J’abandonnai le premier compartiment et passai dans le second. J’avais beau m’attendre à un sale spectacle. Je fus quand même quelque peu secoué.
Une dizaine d’hommes étaient enchaînés sur une banquette. Ils avaient sans doute déjà été utilisés pour d’autres recherches, car ils étaient tous détériorés. Pas de nez, ou pas d’yeux, ou pas d’oreilles, visiblement, on était en train de les achever.
(Retour 21)

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