Pêle-mêle

11 mai 2011

L’esprit souterrain Fédor Dostoïevski (Chapitre XV) *

Publié par ditchlakwak dans "L'esprit souterrain"

XV

Dès la veille j’avais prévu que j’arriverais le premier. Non-seulement il n’y avait encore personne, mais c’est à peine si je pus me faire conduire dans le cabinet qui nous était réservé. La table n’était pas encore mise. Qu’est-ce que cela signifiait ? À la fin, le garçon voulut bien m’apprendre que le dîner était pour six heures et non pour cinq. Il n’était que cinq heures vingt-cinq. ― Évidemment on aurait dû me prévenir. La poste est faite pour cela. C’était donc exprès qu’on m’avait infligé la « honte » à mes propres yeux et… aux yeux du garçon, d’arriver ainsi, seul, sans savoir l’heure, comme un intrus. J’ai rarement passé des moments plus insupportables. Quand, à six heures précises, ils arrivèrent tous ensemble, j’eus d’abord quelque plaisir à les voir, ils étaient pour moi des libérateurs, et j’en oubliais presque que je devais me considérer comme offensé.

Zvierkov marchait en avant des autres, comme un chef. Tous étaient joyeux. En m’apercevant, Zvierkov prit de grands airs, s’approcha de moi à pas lents, et me tendit la main affablement, avec l’amabilité d’un général pour un inférieur.

― J’ai appris avec étonnement votre désir de participer à notre fête, commença-t-il en traînant sur les syllabes, habitude que je ne lui connaissais pas. Nous nous sommes rencontrés si rarement ! Vous nous fuyiez. Je l’ai souvent regretté. Nous ne sommes pas aussi terribles que vous le pensez. En tout cas, je suis très-content de re-nou-ve-ler…

Et il posa machinalement son chapeau sur la fenêtre.

― Attendez-vous depuis longtemps ? me demanda Troudolioubov.

― Je suis arrivé juste à cinq heures, comme il était entendu hier, répondis-je à haute voix, avec une irritation sourde qui promettait une explosion prochaine.

― Tu ne l’as donc pas prévenu que l’heure était changée ? dit Troudolioubov à Simonov.

― Non, j’ai oublié, répondit-il, sans même s’excuser.

― Alors vous êtes ici depuis une heure ? Pauvre ami ! s’écria Zvierkov avec une intention railleuse.

Il semblait trouver cela très-plaisant. Ferfitchkine éclata de rire avec son fausset de roquet. Lui aussi trouvait ma situation extrêmement drôle.

― Il n’y a pas de quoi rire, criai-je à Ferfitchkine. On ne m’a pas prévenu, c’est… c’est… c’est tout simplement stupide !

― C’est non-seulement stupide, mais quelque chose de plus, murmura Troudolioubov qui prenait naïvement mon parti. Vous êtes bien bon, c’est une grossièreté.

― Si l’on m’avait joué le même tour, remarqua Ferfitchkine, j’aurais…

― Mais vous auriez dû vous faire apporter quelque chose, dit Zvierkov, ou même dîner sans nous attendre.

― Certes, j’aurais pu le faire sans en demander la permission, fis-je d’un ton sec. Si j’ai attendu, c’est que…

― Allons ! asseyons-nous, messieurs, dit Simonov qui rentrait. Je réponds du champagne, il est très-correctement frappé… Je ne savais pas votre adresse, ni où vous prendre ! me dit-il tout à coup, toujours sans me regarder.

Il avait visiblement une rancune contre moi. Tous s’assirent. Je fis comme eux. À ma gauche était Troudolioubov, à droite Simonov. Zvierkov était en face de moi ; Ferfitchkine entre lui et Troudolioubov.

― Dites-moi (il traînait toujours), vous… vous êtes dans un ministère ? dit Zvierkov qui décidément prenait de l’intérêt à mes affaires, ou plutôt tâchait de me mettre à mon aise.

« Veut-il que je lui jette une bouteille à la tête ? » pensais-je.

― Je suis au bureau de ***, répondis-je sèchement en regardant mon assiette.

― Et… ça vous convient ? Dîtes-moi, qu’est-ce qui vous a fôrcé d’abandonner vos anciennes fonctions ?

― Qu’est-ce qui m’a fôrcé ? répétai-je en traînant trois fois plus que Zvierkov, presque sans le vouloir. Mais tout simplement j’ai quitté mes anciennes fonctions parce qu’il m’a plu de les quitter.

Ferfitchkine ricana furtivement. Simonov me regarda d’un air ironique. Troudolioubov resta la fourchette en l’air, et me contempla curieusement. Zvierkov se sentit froissé, mais il ne voulut pas le laisser voir.

― Eh bien, et votre traitement ?

― Quel traitement ?

― Mais, vos appointements.

― Est-ce un interrogatoire que vous me faites subir ?

D’ailleurs, je dis aussitôt le chiffre de mon traitement, non sans rougir.

― Pas riche, pas bien riche, observa Zvierkov avec importance.

― Oui, il n’y a pas de quoi dîner tous les jours dans les bons endroits, ajouta Ferfitchkine. ― C’est-à-dire que c’est la pauvreté même, conclut Troudolioubov.

― Comme vous avez maigri ! Vous avez beaucoup changé depuis que… continua Zvierkov non sans méchanceté en m’examinant, moi et mon costume.

― Allons ! s’écria Ferfitchkine en souriant, c’est assez, nous gênons ce bon ami.

― Monsieur, sachez qu’il n’est pas en votre pouvoir de me gêner, entendez-vous ? Je dîne ici au restaurant pour mon argent, et non pas pour celui des autres, remarquez-le, monsieur Ferfitchkine.

― Com-ment ? et qui donc mange ici pour l’argent des autres ? Vous semblez… dit Ferfitchkine, rouge comme une écrevisse cuite et me regardant avec fureur dans le blanc des yeux.

― Com-ment ? ― Com-me ça.

(Je sentais bien que j’allais trop loin, mais je ne pouvais me retenir.)

― Mais nous ferions mieux, continuai-je, de parler de choses plus intéressantes.

― Ah ! vous cherchez l’occasion de nous montrer vos hautes facultés !

― N’ayez pas peur, ce serait tout à fait inutile ici.

― Que dites-vous ? Hé ! ne seriez-vous pas devenu fou dans votre bureau ?

― Assez, messieurs, assez ! cria impérativement Zvierkov.

― Que c’est bête ! murmura Simonov.

― En effet, c’est stupide. Nous nous réunissons amicalement pour passer ensemble quelques instants avant le départ de notre ami, et vous querellez ! dit Troudolioubov en s’adressant grossièrement à moi seul. Vous avez voulu prendre part à notre réunion, au moins ne la troublez pas…

― Assez ! assez ! criait Zvierkov, cessez donc, messieurs. Laissez-moi vous conter comment, il y a trois jours, j’ai failli me marier…

Et il commença une histoire scabreuse et mensongère : d’ailleurs, du mariage, nulle question. Il ne s’agissait que de généraux assaisonnés de femmes, et le beau rôle était toujours à Zvierkov.

Tout le monde rit en chœur. On ne s’occupait plus de moi. Je buvais sans y songer de grands verres de xérès. Je fus bientôt gris ; mon irritation augmenta d’autant. Je regardais insolemment la compagnie ; mais on m’avait tout à fait oublié. Zvierkov parlait d’une certaine dame qui lui avait confessé son amour, ― le hâbleur ! et d’un certain Kolia, un prince de trois mille âmes, son meilleur ami, qui l’aidait dans cette affaire.

― Comment donc ce Kolia de trois mille âmes n’est-il pas avec nous pour fêter vos adieux ? dis-je tout à coup.

On fit silence.

― Vous êtes ivre, dit Troudolioubov. Zvierkov me regardait sans rien dire. Je baissai les yeux. Simonov se hâta de verser le champagne. Troudolioubov leva son verre ; tous firent comme lui, excepté moi.

― À ta santé et bon voyage ! cria-t-il à Zvierkov. Le bon vieux temps passé, messieurs, à notre avenir, hourra ! Tous burent, puis ils embrassèrent Zvierkov. Je ne bougeai pas, mon verre restait plein.

― Et vous ? vous ne buvez pas ? hurla Troudolioubov menaçant en s’adressant à moi.

― Je vais faire un discours d’abord, et ensuite je boirai, monsieur Troudolioubov.

― Quel méchant homme ! murmura Simonov. Je me levai, pris mon verre fiévreusement, sans savoir encore ce que j’allais dire.

― Silence ! cria Ferfitchkine. Nous allons avoir un dessert de choses géniales.

Zvierkov attendait, très-grave ; il semblait comprendre ce qui allait se passer.

― Monsieur le lieutenant Zvierkov, commençai-je. Sachez que je hais les phrases, les phraseurs et les tailles fines. Voilà mon premier point. Voici le second.

Un mouvement se fit.

― Second point. Je hais les polissons et les polissonneries, surtout les polissons. Troisième point. J’aime la vérité, la franchise et l’honnêteté, continuai-je presque machinalement, ne comprenant plus ce que je disais… J’aime la pensée, monsieur Zvierkov, j’aime la véritable camaraderie, l’égalité et non… hum ! J’aime… et pourtant, je boirai à votre santé, monsieur Zvierkov. Faites la conquête des Tcherkess, tuez les ennemis de la patrie, et… et… à votre santé, monsieur Zvierkov.

Zvierkov se leva, me salua et me dit :

― Merci.

Il était très-irrité, extrêmement pâle.

― Que diable ! hurla Troudolioubov en frappant du poing sur la table.

― Non, c’est par un soufflet qu’il fallait répondre, piaula Ferfitchkine.

― Il faut le mettre à la porte, murmura Simonov.

― Pas un mot, messieurs, pas un geste ! cria solennellement Zvierkov apaisant l’indignation générale. Je vous remercie tous, mais je saurai lui prouver moi-même quel cas je fais de ses paroles.

― Monsieur Ferfitchkine, dès demain vous me rendrez raison de vos paroles, dis-je très-haut.

― Un duel ? Je l’accepte, répondit l’autre.

J’étais probablement si ridicule, et cette idée de duel allait si mal à mon extérieur, que tous, et après eux Ferfitchkine, éclatèrent de rire.

― Eh ! laissons-le tranquille ! Il est tout à fait ivre ! fit Troudolioubov avec dégoût.

― Je ne me pardonnerai jamais de l’avoir inscrit, murmura encore Simonov.

« Voilà le moment de leur jeter les bouteilles à la figure », pensai-je. Je pris une bouteille, et… je me versai un plein verre.

« Je vais rester et boire… et chanter, si ça me plaît, oui, chanter. J’en ai le droit !… Hum… »

Mais je ne chantai pas. Je ne regardais personne et je prenais les poses les plus indépendantes, attendant avec impatience que quelqu’un me parlât le premier. Mais, hélas ! personne ne me parlait.

L’horloge sonna huit heures, enfin neuf heures. On sortit de table ; tous les quatre s’assirent sur le divan. Zvierkov commanda les bouteilles de champagne prévues, mais il ne m’invita pas.

Je souriais avec mépris et je marchai de long en large de l’autre côté de la chambre, tâchant d’attirer l’attention, mais vainement, et cela dura jusqu’à onze heures : jusqu’à onze heures je me promenai de la table au poêle et du poêle à la table !…

« Je marche, et personne n’a le droit de m’en empêcher. »

Pendant ces deux heures la tête me tourna plus d’une fois ; il me semblait que j’avais le délire. Et cette pensée me torturait que je ne cesserais plus désormais, dussé-je vivre encore dix, vingt, quarante ans, de revivre cette heure affreuse, ridicule et dégoûtante, la plus dégoûtante et la plus affreuse de toute ma vie.

Onze heures.

― Messieurs, cria Zvierkov en se levant, allons, là-bas ! (Et il expliqua sa pensée par un geste obscène…)

― Oui, oui, dirent tous les autres.

Je me tournai vers Zvierkov. J’étais si fatigué, si brisé, que je me décidai à m’enfuir. J’avais la fièvre, mes cheveux se collaient sur mes tempes.

― Zvierkov, je vous demande pardon ! dis-je, d’un air décidé. Ferfitchkine, à vous aussi, et à tous, car tous je vous ai offensés.

― Ah ! ah ! un duel, ce n’est pas chose agréable, siffla Ferfitchkine.

Je me sentis comme un coup de poignard au cœur.

― Non, Ferfitchkine, ce n’est pas le duel que je crains. Je suis prêt à me battre avec vous demain après nous être réconciliés. Je l’exige même, et vous ne pouvez vous y refuser. Vous tirerez le premier, et je tirerai en l’air.

― Il s’amuse, remarqua Simonov.

― Non, il a fait une gaffe, dit Troudolioubov.

― Mais laissez-nous passer ! que faites-vous là ? dit Zvierkov avec mépris. Ils étaient tous rouges, leurs yeux étincelaient. Ils avaient bu sec !

― Je vous demande votre amitié, Zvierkov, je vous ai offensé, mais…

― Offensé ? vous, moi ? Sachez, monsieur, que jamais et en aucun cas vous ne pourrez m’offenser.

― En voilà assez ! dit Troudolioubov, allons !

― Olympia est à moi, messieurs, je vous en préviens ! cria Zvierkov.

― Nous te la laissons, lui répondit-on en riant.

Je restai, dévoré de honte. La bande sortit bruyamment. Troudolioubov se mit à chanter quelque sottise. Simonov resta un moment pour donner le pourboire au garçon.

― Simonov, donnez-moi six roubles, dis-je avec décision et désespoir.

Il me regarda avec un profond étonnement, avec des yeux, d’idiot. Il était ivre aussi.

― Allez-vous donc là avec nous ?

― Oui.

― Je n’ai pas d’argent, dit-il brusquement.

Il sourit avec mépris et se dirigea vers la porte.

Je saisis son manteau. Il me semblait que j’étais en proie à un cauchemar.

― Simonov, j’ai vu de l’argent chez vous. Pourquoi me refusez-vous ? Suis-je donc un malhonnête homme ? Ne me refusez pas, prenez garde ! Si vous saviez, si vous saviez pourquoi je vous demande cet argent ! tout mon avenir en dépend, toute ma vie…

Simonov tira sa bourse de sa poche et me jeta presque les six roubles.

― Prenez, si vous en avez le cœur ! me dit-il, et il sortit.

J’étais seul, ― seul avec le désordre de la table, miettes, verres cassés, vin répandu, seul avec mon ivresse et mon désespoir, seul avec le garçon qui avait tout vu, tout entendu, et qui me considérait avec curiosité.

« Allons-y donc aussi ! » m’écriai-je. « Ah ! qu’ils s’agenouillent tous devant moi, en embrassant mes pieds, en me demandant de leur donner mon amitié, ou bien… Et je souffletterai Zvierkov. »

 

(a suivre…)

5 mai 2011

L’esprit souterrain Fédor Dostoïevski (Chapitres XI, XII, XIII, XIV)

Publié par ditchlakwak dans "L'esprit souterrain"

XI

Il n’y a rien de mieux au monde qu’une inertie consciente. Vive donc le souterrain !

Ah ! pourquoi en suis-je jamais sorti ? Pourquoi n’y suis-je pas né ? ― Car j’ai voulu essayer de vivre, je vous l’ai dit : j’ai essayé d’être goujat. ― Peut-être même ai-je aussi essayé d’être héros. Rien, il n’y a rien dans le monde pour moi. Mon passé est une perpétuelle et ironique négation. Hélas ! j’ai rêvé, je n’ai pas vécu ! et pourtant je vais bientôt mourir. De cela je ne me plains pas trop. Pourtant, messieurs, avouez vous-mêmes que ce n’est pas juste !

J’ai rêvé la vie au loin, sur les bords de la mère Volga, avec la si belle, la si étrange fille, dont je n’ai pas eu la force de m’emparer quand elle m’était offerte, elle ma vraie vie, ma seule vie, et depuis ce jour-là je suis mort avant la mort, tué par une apparition farouche, une ombre de vieux satyre qui n’a peut-être jamais existé, et je disserte…

Je vous jure, messieurs, que je ne crois pas un traître mot de tout ce que je viens d’écrire, ― c’est-à-dire, peut-être bien au contraire j’y crois très-vivement, ― et pourtant quelque chose me dit que je mens comme un cordonnier.

― Pourquoi donc avez-vous écrit tout cela ?

― Je voudrais bien, messieurs, vous voir condamnés à quarante ans de néant, et je voudrais bien ensuite savoir ce que vous seriez devenus !

― Imaginez un peu cela, je vous prie : vous n’avez pas eu d’existence réelle, et dans un caveau où ne pénètre qu’une lumière de crépuscule finissant, une aube d’agonie, vous vous demandez ce que c’est que la vie, et ce que c’est que le jour. Je vous ai donné quarante ans pour vous faire une opinion sur ces graves sujets, et aujourd’hui, premier jour de la quarante et unième année, je vous interroge : « Qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que… ? » Mais vous ne me laissez pas finir. Vous avez tant pensé, tant réfléchi, que vous éclatez en paroles, un peu incohérentes, mais non pas tout à fait dénuées d’un certain sens, ― qui, je l’avoue, n’est peut-être pas le sens commun. *

XII

Quand, de la nuit de sa perte,

Par un mot d’ardente persuasion,

J’ai sauvé ton âme égarée

Et qui débordait de douleur,

Tu as maudit en te tordant les mains

Le vice qui t’avait investie,

Et la conscience, qui allait te fuir,

Te châtia par le souvenir,

Et tu commençais à me conter

Tout ce qui t’était arrivé avant moi

Quand soudain, cachant ton visage dans tes mains,

Pleine de honte et de terreur,

Tu fondis en larmes,

Révoltée, désespérée…

(D’un poëme de Nekrassov.)

La neige tombe, aujourd’hui, presque fondue ; jaune, sale. Voilà bien des jours qu’il neige. ― Et il me semble que c’est la neige fondue qui me remet en mémoire une histoire de ma jeunesse. Contons donc cette histoire à propos de la neige fondante.

J’avais trente ans. Ma vie était déjà triste, désordonnée, solitaire jusqu’à la sauvagerie. Je n’avais pas d’amis, j’évitais toute relation, et je me blottissais de plus en plus dans mon coin. À mon bureau, je ne regardais personne ; mes collègues me traitaient comme un original, et même avaient pour moi une certaine répulsion. Je me suis demandé bien souvent pourquoi j’étais seul l’objet de cette répulsion… Ainsi l’un d’eux avait un visage dégoûtant, couturé de petite vérole, et dans la physionomie quelque chose de répugnant, ― un visage à n’oser le regarder. Un autre était sale, puant. Pourtant ni l’un ni l’autre ne paraissaient supposer qu’on pût avoir du dégoût pour eux ; ni l’un ni l’autre ne semblaient avoir d’autre préoccupation que celle-ci : être considérés par leurs chefs. Et maintenant je vois bien que c’est mon maladif et exigeant amour-propre qui m’inspirait à moi-même du dégoût pour moi-même et qui me faisait supposer dans les yeux d’autrui ce dégoût que je portais en moi. Car je me détestais. Mon visage me semblait infâme, j’en trouvais l’expression vile ; à mon bureau je m’éloignais le plus possible des autres fonctionnaires pour leur laisser croire que je pouvais avoir une physionomie noble. « Que je sois laid, qu’importe ? pensais-je, mais que du moins ma laideur soit noble et extrêmement intelligente. » Mais le plus terrible, c’est que mon visage me semblait celui d’un sot. J’aurais préféré qu’il fût ignoble, si à ce prix j’avais pu obtenir qu’il exprimât une extraordinaire intelligence.

Naturellement, je haïssais tous mes collègues, du premier au dernier ; j’avais à la fois peur et mépris. Il m’est arrivé, quand la peur prenait le dessus, de les considérer comme bien supérieurs à moi ; c’était une impression soudaine ; et soudaine était la revanche…

Mon développement intellectuel était morbide, comme est celui de tout homme cultivé de notre temps. Eux, au contraire, stupides, étaient pareils entre eux comme les moutons d’un troupeau. J’étais peut-être seul dans mon bureau à trouver ma condition celle d’un lâche esclave, et c’est pourquoi je pouvais me croire seul développé, et c’était réel, j’étais un lâche et un esclave, je le dis sans détours, car tout homme digne du nom d’homme moderne est et doit être un esclave : c’est son état normal. J’en suis convaincu, c’est une chose fatale. Et que disais-je « moderne » ? Toujours, dans tous les temps, un homme digne de ce nom a dû être un lâche et un esclave. C’est la loi de la nature pour tout honnête homme. Et si cet honnête homme commet, comme malgré lui, quelque action d’éclat, qu’il ne s’en réjouisse pas, qu’il n’y puise pas de consolations pour les mauvaises heures, car cette mémorable action ne l’empêchera pas de faire banqueroute à l’honneur dans quelque autre circonstance : telle est l’unique conclusion. La suffisance et le contentement de soi sont le propre des ânes.

Ce qui me faisait le plus souffrir, c’est que j’étais différent de tous : « Je suis seul, et eux ils sont le monde », pensais-je, et je méditais là-dessus à perte de vue. ― J’ai essayé de me lier avec certains de mes collègues, jouant aux cartes, buvant de la vodka, et discutant sur les chances d’avancement.

Mais ici permettez-moi une petite digression.

Nous autres, Russes, nous n’avons jamais eu de ces romantiques éthérés comme les Allemands et surtout les Français qui ne peuvent plus descendre du ciel, la France s’abîmât-elle sous les barricades et les tremblements de terre.

― Je parle des romantiques : c’est que je me faisais parfois le reproche de romantisme… ― Eh bien ! dis-je, les Français sont des sots, ― et nous n’en avons pas de tels sur notre terre russe. Chacun sait cette vérité : c’est par là surtout que nous nous distinguons des pays étrangers. Nous sommes très-peu éthérés, nous ne sommes pas de purs esprits. Notre romantisme, à nous, est tout à fait opposé à celui de l’Europe : et le sien et le nôtre ne peuvent avoir de communes mesures. (Je dis romantisme ; permettez-le-moi. C’est un petit mot qui a fait humblement son service, il est vieux, et tout le monde le connaît.) Notre romantisme à nous comprend tout, voit tout, et voit souvent avec une clarté incomparablement plus vive que celle des esprits les plus positifs… Ne faire de compromis avec rien ni personne, ni rien dédaigner ; ne jamais perdre de vue l’utile et le pratique (comme, par exemple, le logement aux frais de l’État, la pension et la décoration) ; ne voir que ce but à travers tous les enthousiasmes et tous les lyrismes, tout en conservant par devers soi intact ― comme soi-même ! ― l’idéal du beau et du grand, précieux bijou de joaillier : voilà les lois de notre romantisme… C’est un grand coquin, je vous assure, le premier des coquins, vous pouvez m’en croire. Mais c’est un coquin honnête homme : puisqu’il passe pour tel ! ― Eh bien, je n’ai jamais pu me hausser jusqu’à cet idéal de la pure, vertueuse et honnête coquinerie. Je n’ai jamais pu réussir à me faire loger par l’État, je n’ai jamais pu sauvegarder en moi l’idéal du beau et du grand, je dis de ce beau et de ce grand acceptés et patentés, qui ont cours et ne sont jamais protestés. C’est un grand bonheur que je ne me sois pas jeté dans la littérature. Quelle piètre figure j’y eusse faite ! Pourtant on aurait pu me décréter d’utilité publique, car n’aurais-je pas contribué à l’égayement de mes contemporains… Mais non, mes contemporains sont des gens graves, de décents et corrects gentlemen qui ne veulent ni rire ni pleurer, ― et il est à croire qu’ils ont raison. *

XIII

Ah çà ! trêve de spéculations ! Ne voulais-je pas conter une histoire ? ― Ah ! oui, une réjouissante histoire ! Écoutez donc.

J’avais un ami, un certain Simonov, un ancien camarade d’école, un garçon calme, froid. Pourtant j’avais aimé en lui de l’indépendance et de l’honnêteté. Je crois même qu’il n’était pas tout à fait sot. Nous avions jadis passé ensemble de bons moments, mais ils furent courts, et un voile de brume tomba vite sur ces beaux matins. Je soupçonnais que je devais lui être très-désagréable, pourtant je le visitais.

Un jeudi soir, ne pouvant plus supporter mon isolement, je me souvins de Simonov. En montant à son quatrième étage, je songeai que je lui étais pénible et que j’avais tort de l’aller voir. Mais cette réflexion était précisément de celles qui m’encourageaient dans mes mauvaises pensées ; j’entrai chez lui. Il y avait près d’un an que nous ne nous étions vus.

Je trouvai chez lui deux autres anciens camarades d’école. Ils discutaient visiblement quelque importante affaire. Mon arrivée n’intéressa personne, chose étrange, car je ne les avais pas vus depuis des années. Je fis l’effet insignifiant d’une mouche dans une chambre. Même à l’école, quoique je n’y fusse aimé de personne, on ne me traitait pas ainsi. Ma position médiocre, mon vêtement plus médiocre excitaient sans doute leur mépris ; mais je ne l’aurais pas cru tel. Simonov parut même s’étonner de me voir. (D’ailleurs, il s’était toujours étonné de me voir.) Tout cela me mit mal à l’aise. Je m’assis, j’avais l’humeur chagrine, j’écoutai la discussion sans y prendre part.

On discutait passionnément à propos d’un dîner d’adieu que ces messieurs voulaient offrir en commun à leur ami l’officier Zvierkov qui partait pour une destination lointaine.

Môssieur Zvierkov était encore un de mes camarades d’école. Je l’avais pris en haine dans les dernières années de nos études communes. C’était un joli garçon, arrogant et dominateur, que tout le monde aimait. Je détestais le timbre de sa voix haute et prétentieuse ; je détestais ses bons mots, ― très-mauvais ! je détestais son joli visage, très-joli et encore plus bête. (J’aurais pourtant volontiers changé mon intelligent visage contre le sien.) Nous nous étions perdus de vue. Il avait fait son chemin, tandis que moi…

Des deux hôtes de Simonov l’un était Ferfitchkine, un Allemand-Russe, petit de taille, avec un visage de singe, un sot moqueur, mon pire ennemi dès nos premières classes, vil, insolent, vaniteux, ambitieux, lâche. C’était un des fervents adorateurs de Zvierkov, à qui il empruntait de l’argent et rendait des courbettes. ― L’autre, Troudolioubov, était un militaire, haut de taille, l’extérieur froid, assez honnête, mais qui avait le culte de tous les succès, et qui ne pouvait parler que de promotions. Il était parent de Zvierkov. Il en tirait du prestige. Pour moi, il me mettait au-dessous de rien, et n’avait avec moi ni politesse ni insolence, comme avec les choses.

― Eh bien, sept roubles par personne, dit Troudolioubov, cela fait vingt et un roubles. On peut faire à ce prix un bon dîner. Zvierkov, cela va sans dire, ne paye pas.

― Parbleu ! puisque nous l’invitons ! s’écria Simonov.

― Pensez-vous donc, dit Ferfitchkine avec l’insolence d’un valet qui croit porter les décorations de son général, qu’il nous permettra de payer pour lui ? il acceptera par délicatesse, mais il nous offrira certainement une demi-douzaine de bouteilles de champagne.

― Quoi ? une demi-douzaine pour quatre ? remarqua Troudolioubov que le chiffre seul avait étonné.

― Donc, tous quatre, vingt et un roubles, à l’hôtel de Paris, demain à cinq heures, conclut Simonov qui semblait être l’organisateur de la fête.

― Comment, vingt et un roubles ? dis-je avec agitation et comme si je me sentais offensé. Si vous me comptez, ce sera vingt-huit roubles.

Il me semblait que m’offrir ainsi à l’improviste était de ma part très-adroit et ne pouvait manquer de me conquérir l’estime universelle.

― Vous voulez donc…, remarqua Simonov avec mécontentement en évitant mon regard.

Il me connaissait par cœur, c’est pourquoi il évitait toujours mon regard.

J’étais furieux de cela, qu’il me connût par cœur…

― Et pourquoi pas ? Je suis aussi un camarade, et je pourrais m’offenser d’avoir été oublié, bredouillai-je.

― Où fallait-il aller vous chercher ? fit grossièrement Ferfitchkine.

― Vous n’étiez pas déjà si bons amis, Zvierkov et vous, ajouta Troudolioubov en fronçant les sourcils. Mais je me cramponnai à mon idée.

― Il me semble que personne n’a le droit de juger entre nous, dis-je avec une voix tremblante. C’est précisément parce que jadis nous nous entendions mal que je tiens à le revoir maintenant.

― Et qui comprendra vos idées transcendantales ? dit Troudolioubov en souriant. ― On vous inscrira, décida Simonov. Demain, cinq heures, hôtel à Paris, ne vous trompez pas.

― Et l’argent… allait commencer Ferfitchkine à voix basse en me désignant de coin de l’œil. Mais il s’interrompit, cette grossièreté avait déplu même à Simonov.

― Assez, dit Troudolioubov en se levant. Puisqu’il y tient, qu’il vienne.

― Mais ce n’est qu’un cercle d’amis, persistait Ferfitchkine en prenant aussi son chapeau. Ce n’est pas une réunion officielle…

Ils partirent. Ferfitchkine ne me salua pas. Troudolioubov ne m’accorda qu’un très-léger salut, sans me regarder. Simonov, avec qui je restai tête à tête, paraissait dépité et me regardait obliquement. Il restait debout et ne m’invitait pas à m’asseoir.

― Hum !… Oui… donc, demain. Donnez-vous l’argent tout de suite ? Je dis cela… pour savoir, balbutia-t-il avec embarras.

J’étais au moment d’éclater de colère. Mais aussitôt je me rappelai que depuis des temps incalculables je devais à Simonov quinze roubles. Je ne l’avais jamais oublié ; mais je ne rendais jamais non plus.

― Convenez vous-même, Simonov, que je ne pouvais savoir en entrant ici… Je regrette d’ailleurs d’avoir négligé…

― Bon, bon, vous payerez demain, pendant le dîner… C’était à titre de renseignement… Je vous en prie… Il n’acheva pas et se mit à marcher à travers la chambre avec une irritation croissante. Tout en marchant il frappait du talon.

― Non, dit-il… C’est-à-dire… oui. Il faut que je sorte. Je ne vais pas loin, ajouta-t-il, comme pour s’excuser.

― Et pourquoi ne le disiez-vous pas ? m’écriai-je en saisissant mon chapeau.

― Non, pas très-loin… Il n’y a que deux pas, répétait Simonov en m’accompagnant jusqu’à sa porte avec un air affairé qui ne lui allait pas du tout. Donc à demain à cinq heures ! me cria-t-il pendant que je descendais.

― Cela signifiait qu’il était très-content de me voir partir. Moi, j’étais furieux.

Que le diable les emporte ! pensai-je tout en marchant. Quel besoin avais-je de me mettre encore cette affaire sur les bras ? Quoi ? pour fêter cet imbécile de Zvierkov ? Parbleu ! je n’irai pas. Non ! je ne dois pas y aller. Dès demain j’écrirai à Simonov.*

XIV
Ce qui me rendait encore plus furieux, c’est que je savais que malgré tout j’irais, exprès. Plus il y avait d’inconséquence de ma part à m’imposer à ces « anciens amis », plus je m’entêtais à le faire.

Il y avait pourtant une difficulté : je n’avais pas d’argent. J’avais en tout neuf roubles, mais je devais le lendemain en donner sept à Apollon, mon domestique, qui, sur ces sept roubles, se nourrissait lui-même.

Ne pas lui donner ses gages, c’était impossible. Mais je dirai plus loin pourquoi, je reviendrai en détail à cette canaille, à cette plaie de ma vie.

Du reste, je savais bien que pourtant je ne les lui donnerais pas afin de pouvoir aller au dîner de Zvierkov.

J’eus, cette nuit-là, de terribles cauchemars.

Le lendemain matin, je sautai de mon lit, tout agité, comme si quelque chose d’extraordinaire allait se passer. J’étais sûr que ce jour-là marquerait dans ma vie un changement radical. (C’était d’ailleurs la pensée que m’inspirait le moindre événement.) Je revins de mon bureau deux heures plus tôt que d’ordinaire, pour m’habiller. Je me promis de ne pas arriver le premier, pour qu’on ne pensât pas que je fusse ravi de l’occasion et que j’eusse hâte d’en profiter. Je cirai mes bottes, car Apollon pour rien au monde n’aurait ciré mes bottes deux fois par jour. Je dus lui voler subrepticement les brosses, ayant horriblement peur qu’il me méprisât un peu plus s’il savait que, pourtant, je cirais moi-même mes bottes. Puis j’examinai mes habits : vieux et usés ! Mon uniforme était passable, mais va-t-on dîner en uniforme ? J’avais juste sur un genou une grande tache jaune. Je pressentis que cela seul m’enlèverait les neuf dixièmes de ma dignité. Eh ! cette vile pensée ! mais c’était ainsi. « Et c’est la réalité pourtant », pensais-je, et le courage me manquait. Je me représentais avec fureur comment ces gens-là allaient me toiser. Mieux certes eût valu rester chez moi. Mais c’est impossible. Je n’aurais cessé ensuite de me railler moi-même en me disant : Ah ! tu as eu peur de la réalité ! ― Il fallait leur prouver ma supériorité, leur imposer l’admiration, leur donner à choisir entre Zvierkov et moi, et triompher. Pourtant… pourquoi faire ? D’eux tous je n’eusse pas donné un demi-kopeck. Oh ! je priais Dieu que cette journée n’eût qu’une heure ! ― Je m’accoudai à la fenêtre et je me mis à considérer la neige qui tombait épaisse et fondante…

Enfin ma mauvaise horloge sonna cinq coups. Je pris mon chapeau, j’évitai Apollon qui attendait ses gages depuis le matin, mais par sottise ne voulait pas en parler le premier. Je me glissai dehors, et une voiture ― pour mes derniers kopecks ― m’amena comme un barine à l’hôtel de Paris. *

( à suivre…)

23 avril 2011

L’esprit souterrain Fédor Dostoïevski (Chapitres VII, VIII, IX et X)

Publié par ditchlakwak dans "L'esprit souterrain"

VII

Mais tout ça, c’est un rêve d’or !…

Qui donc a le premier prétendu que l’homme ne commet des actions mauvaises que parce qu’il ignore ses véritables intérêts, et que si on les lui enseignait, il cesserait aussitôt d’être la chose honteuse et vile qu’il est : car, comprenant ses véritables intérêts, il les trouverait dans la vertu ? Et l’on sait que personne n’agit délibérément contre ses véritables intérêts : il ferait donc par nécessité des exploits de saint ou de héros. ― Quel enfant, l’auteur de cet apophtegme ! Quel enfant naïf et bien intentionné ! Quand donc, depuis qu’il y a un monde, l’homme a-t-il agi exclusivement par intérêt ? Que fait-on donc de ces innombrables documents qui témoignent que les hommes font exprès sans se leurrer sur leurs véritables intérêts, sans y être poussés par rien, pour se détourner exprès, dis-je, de la voie droite, en cherchant à tâtons le mauvais chemin, des actions absurdes et mauvaises ? C’est que ce libertinage leur convient mieux que toute considération d’intérêt réel… L’intérêt ! mais qu’est-ce donc que l’intérêt ? Qui me le définira avec exactitude ? Que direz-vous si je vous prouve que parfois l’intérêt réel consiste en un certain mal, un mal nuisible, un mal assuré, qu’on préfère à un bien ? Et alors, la règle disparaît. Mais vous pensez qu’il n’y a pas de cas semblables. Et vous riez. Riez, mais répondez. A-t-on bien calculé tous les intérêts humains ? N’y en a-t-il pas un qui échappe à toutes vos classifications ? Vous établissez vos listes d’intérêts sur des moyennes fournies par les statistiques et les résultats de l’économie politique : ce sont le bonheur, la richesse, la liberté, le repos, etc., etc.… De sorte qu’un homme qui ne voudrait pas tenir compte de vos listes serait un obscurantiste, un arriéré, un fou, n’est-ce pas ? Pourquoi, cependant, vos statisticiens en énumérant les intérêts en ont-ils toujours oublié un ? Par malheur, celui-là précisément est insaisissable ; il est réfractaire à toutes vos belles ordonnances. Par exemple, j’ai un ami… (d’ailleurs c’est l’ami de tout le monde). S’il a un projet qui lui tienne à cœur, il l’expose très-sagement et selon toutes les lois de la saine logique ; il vous parlera avec passion des intérêts de l’humanité, rira de ces sots, de ces myopes qui ne comprennent pas la vraie signification de la vertu, et, juste un quart d’heure après, sans aucun prétexte visible, mais poussé par une force intime qui prime tous les intérêts, fait juste ce que condamnent toutes ses théories. ― Il y a donc quelque chose, en cet homme, de plus puissant et de plus précieux que tous les intérêts, quelque chose qui est le plus intéressant des intérêts et dont justement on ne tient pas compte. *

― Mais ce n’est pas moins par intérêt qu’il agit, me direz-vous.

Permettez, ne jouons pas sur les mots : le principal ici, c’est que cet intérêt spécial renverse vos systèmes, met vos listes sans dessus dessous, ne peut se loger sous aucune rubrique et vous désoriente.

Avant de vous donner le nom de cet intérêt, je veux vous déclarer insolemment, au risque de me compromettre, que ces beaux systèmes qui tendent à prouver à l’homme qu’il doit être vertueux par intérêt ne sont que vaines subtilités de dialectique. Ce système de la régénération de l’humanité par l’intelligence de ses intérêts vaut la théorie qui prétend que la civilisation rend l’homme moins sanguinaire. L’homme a un tel goût pour les conclusions a priori qu’il dénature volontiers les faits pour l’harmonie de son système… Mais regardez donc autour de vous : le sang coule à flots, et joyeusement ! il pétille comme du champagne ! Voilà notre dix-neuvième siècle, voilà Napoléon, ― le grand et l’autre, ― voilà les États-Unis, et leur éternelle union : où donc est cet adoucissement des mœurs par la civilisation ? Elle développe en l’homme la faculté de sentir, lui ajoute de nouvelles sensations : voilà toute son œuvre ; elle a particulièrement donné à l’homme la faculté de jouir à la vue du sang. Avez-vous remarqué que les plus grands verseurs de sang sont les plus civilisés des hommes ? Attila et Stegnka Razine [4] ne leur sont pas comparables. Ceux-ci semblent plus violents, plus éclatants, mais c’est que nos modernes Attilas sont si nombreux, si normaux, qu’on ne les distingue plus. Il est incontestable que nous sommes devenus plus bassement sanguinaires grâce aux bienfaits de la civilisation. Jadis on versait le sang pour un motif, ― et pour un motif qu’on croyait juste, ― on pouvait tuer avec tranquillité : aujourd’hui nous sommes convaincus que le meurtre est vil, et nous le commettons pourtant à la légère : qui préférez-vous ? Attila ou Napoléon ?

― Mais la science nous transformera, nous guidera à la vraie et idéale nature humaine. Volontairement alors l’homme pratiquera la vertu et sera par conséquent rendu au sentiment de ses vrais intérêts. La science nous enseignera que l’homme n’a et n’a jamais eu ni désir ni caprice ; il n’est qu’une touche de piano sous les doigts de la nature. Il n’y a donc qu’à bien connaître les lois naturelles : toutes les actions humaines seront alors calculées d’après une certaine table de logarithmes morale au 0,108.000, et inscrite dans un calendrier. Mieux encore : on en fera des éditions commodes, comme les lexiques d’aujourd’hui, où tout sera calculé et défini de telle sorte que le hasard et la liberté seront supprimés.

Ainsi ― c’est toujours vous qui parlez ― s’établiront des relations économiques nouvelles, et toutes les réponses seront faites d’avance à toutes les questions : alors sera fondé le Temple du Bonheur, alors… en un mot, c’est alors que sera venu l’âge d’or.

Certes, on ne peut garantir que cet état de choses permettra d’être bien gai, ― c’est moi qui vous demande la parole, s’il vous plaît, ― puisqu’il n’y aura plus d’imprévu. Mais quelle sagesse ! Par malheur, l’homme est sot ; quoi qu’on fasse pour lui, il est ingrat, ingrat à un tel point que… qu’on ne peut imaginer une ingratitude pire que la sienne. Je ne serais donc pas étonné que, parmi toute cette sagesse, se levât quelque gentleman arriéré qui se camperait, les poings sur les hanches, pour vous dire : « Si nous envoyions au diable toute cette sagesse et si nous nous remettions à vivre selon notre fantaisie ? » Et cela n’est rien encore, mais je suis sûr que ce sot gentleman aura des partisans. L’homme est ainsi fait ! Il veut être libre, il veut pouvoir agir contre son intérêt, il prétend que parfois c’est un devoir. (Cette idée m’est personnelle…) Mon propre vouloir, mon caprice, ma fantaisie la plus folle, voilà le plus intéressant des intérêts, cet intérêt particulier dont je vous parlais, qui refuse d’entrer dans vos classifications et les fait éclater. Où prenez-vous que l’homme aime la sagesse et s’en tienne à ne rechercher que ce qui lui est utile ? Ce qu’il faut à l’homme, c’est l’indépendance, à n’importe quel prix.*

VIII

― Ah ! ah ! ah ! ah ! Mais il n’y a pas d’indépendance ! me répondez-vous en riant. La science a disséqué l’homme, et vous savez par elle que la volonté, la liberté ne sont autre chose que…

― Un instant ! c’est précisément ce que je voulais dire, quand vous m’avez interrompu. Oui, c’est vrai, mais voilà le hic… Excusez-moi, j’ai un peu trop philosophé. J’ai quarante ans de souterrain… Voyez-vous, le raisonnement est bon, c’est certain. Mais il ne satisfait que l’intelligence : la volonté est cette particulière manifestation de toutes les facultés vitales. Que vaut l’intelligence ? Elle n’est qu’une collection de maximes apprises. La nature humaine veut agir par toutes ses forces, consciemment ou inconsciemment, artificiellement même, mais vitalement toujours. Je vous répète pour la centième fois qu’il y a un cas unique, mais certain ― où l’homme veut se réserver le droit d’accomplir la plus sotte action et n’être pas obligé de ne faire que des choses bonnes et raisonnables. Car, à tout dire, c’est notre propre individualité qui est intéressée ici.*

IX

Messieurs, ― je plaisante, et très-maladroitement, mais tout n’est pas plaisant dans ma plaisanterie. Je serre les dents peut-être… Messieurs ! plusieurs mystères m’inquiètent : expliquez-les-moi ! Vous voulez transformer l’homme, selon les exigences de la science et du bon sens. Mais comment savez-vous qu’on puisse transformer l’homme, et qu’on le doive ? Comment savez-vous que cette transformation soit utile à l’homme ? C’est une supposition gratuite. C’est logique, mais ce n’est pas humain. ― Vous pensez que je suis fou ?…

L’homme aime à construire, c’est certain : mais pourquoi aime-t-il aussi à détruire ? Ne serait-ce pas qu’il a une horreur instinctive d’atteindre le but, d’achever ses constructions ? Peut-être n’arrive-t-il à construire que de loin, en projet ; peut-être aussi se plaît-il à faire des maisons pour ne pas les habiter, les abandonnant ensuite aux fourmis et aux bêtes familières. Les fourmis ont d’autres goûts que les hommes. Elles bâtissent pour l’éternité leurs fourmilières, c’est le but de toute leur existence et leur unique idéal, ce qui fait grand honneur à leur constance comme à leur esprit positif. L’homme, au contraire, esprit léger, est un perpétuel joueur d’échecs : il aime les moyens plus que le but, et, qui sait ? n’est-ce pas le but, les moyens ? La vie humaine ne consiste-t-elle pas plutôt en un certain mouvement vers un certain but ; qu’est ce but lui-même ? et ce but, il va sans dire, ne peut être qu’une formule, 2 fois 2 font 4, et ce 2 fois 2 font 4 n’est déjà plus la vie, messieurs, c’est le commencement de la mort. Supposons que l’homme consacre toute sa vie à chercher cette formule ; il traverse des océans, il s’expose à tous les dangers, il sacrifie sa vie à cette recherche : mais y parvenir, y réellement parvenir, je vous assure qu’il en a horreur. Il sent bien que quand il aura trouvé, il n’aura plus rien à chercher. Les ouvriers, quand ils ont achevé leur travail, reçoivent leur argent, s’en vont au cabaret et de là au violon : voilà de l’occupation pour toute la semaine. Mais l’homme, où ira-t-il ? Atteindre à la formule, quelle dérision ! En un mot, l’homme est une risible machine ; il transpire le calembour. Je conviens que 2 fois 2 font 4 est une bien jolie chose ; mais, au fond, 2 fois 2 font 5 n’est pas mal non plus…*

X

Mais…

Nous autres, habitants du souterrain, il faut nous tenir en bride. Nous pouvons garder un silence de quarante ans. Mais, si nous ouvrons la bouche, nous parlons, parlons, parlons…*

(à suivre…)

19 avril 2011

« L’esprit souterrain » Fédor Dostoïevski (Chapitres V et VI)

Publié par ditchlakwak dans "L'esprit souterrain"

V

Peut-il avoir la moindre considération pour soi-même, celui qui commet le sacrilège de prendre plaisir à sa propre humiliation ? Et je ne dis point cela par quelque hypocrite repentir. Je n’ai jamais pu prendre sur moi-même de prononcer les mots : « Pardon, papa, je ne le ferai plus. » Non que j’eusse été incapable de le dire : mais au contraire parce que je n’y avais que trop de penchant. …

Observez-vous mieux vous-mêmes, et vous me comprendrez, messieurs. Que de fois j’ai imaginé des aventures et composé ma vie comme un livre ! Que de fois il m’est arrivé, par exemple, de m’offenser d’un rien, exprès, sans motif ! Mais on se monte si facilement et si bien qu’à la fin on se croit véritablement offensé. J’ai bien souvent joué ce jeu, de telle sorte que j’ai fini par m’y prendre et que je n’étais plus maître de moi-même. D’autres fois, j’ai voulu me rendre amoureux de force. J’ai bien souffert, je vous jure…

Je n’ai connu de pires souffrances que celles ― pourtant mêlées de douceurs ― que j’endurai quand Katia me laissa voir qu’elle pourrait m’aimer et presque aussitôt m’abandonna. Pourtant, si j’avais su vouloir, je l’aurais retenue ! J’aurais écarté le vieillard, l’horrible mechtchanine !… Mais à quoi bon réveiller des souvenirs qui me tuent ! D’ailleurs, c’est une histoire que vous ignorez…

Ô messieurs, ne serait-ce pas précisément parce que je n’ai jamais rien pu finir ni commencer que je me considère comme un homme intelligent ? Soit, je suis un bavard inoffensif, ― comme tout le monde ! ― Mais quoi ? ce bavardage, n’est-ce pas la destinée unique de tout homme intelligent, ― ce bavardage, c’est-à-dire l’action de verser le rien dans le vide ?*

VI

Si je n’agissais jamais que par paresse ― comprenez-vous ? Dieu ! que je m’estimerais ! Car c’est là une qualité positive et assurée. Quand on me demanderait : Qu’es-tu ? je pourrais au moins répondre : Un paresseux. C’est une manière d’être, cela. Je ne plaisante pas, c’est, dis-je, une manière d’être, et qui me donnerait le droit d’entrer dans le premier cercle à la mode. ― J’ai connu un homme qui mettait toute sa gloire à savoir reconnaître le château-laffitte de tout autre vin. Il est mort avec une conscience tranquille : certes, il avait raison. Et, à son exemple, je pourrais, si j’étais l’homme que je rêve, je pourrais boire sans souci à l’honneur de tout ce qui est grand et beau, ― et tout pour moi, même les plus insignifiantes choses, même les plus vides, tout serait beau et grand. Et je vivrais en paix, et je mourrais avec majesté, ― quelle splendide destinée ! Et je prendrais du ventre, un triple menton, et mon nez deviendrait si caractéristique que rien qu’à me voir chacun pourrait dire : Celui-ci est un sage, c’est-à-dire un homme positif. Vous direz tout ce qu’il vous plaira, cela est toujours agréable à entendre dans ce siècle de négation. *

(à suivre…)

15 avril 2011

« L’Esprit souterrain » Fédor Dostoïevski(chapitres III et IV)

Publié par ditchlakwak dans "L'esprit souterrain"

III

Comment font les gens qui savent se venger et en général se défendre ? Quand l’esprit de vengeance les domine, ils ne sont plus accessibles à aucun autre sentiment. L’homme offensé va droit à son but comme va un taureau furieux, les cornes baissées, et qui ne s’arrête qu’au pied d’un mur. Voilà sa force.

(À propos, au pied du mur, les gens de premier mouvement s’arrêtent. Pour eux le mur n’est pas un obstacle qu’on peut tourner, comme pour nous autres, gens qui pensons et par conséquent n’agissons pas. Non, ils s’arrêtent et se retirent franchement, le mur les calme, c’est une solution décisive et définitive, quelque chose même de mystique… Mais nous reviendrons au mur.)

Donc l’homme de premier mouvement est, à mon sens, l’homme vrai, normal, tel que le souhaitait sa tendre mère, la Nature. Je suis jaloux de cet homme au dernier point. Il est bête, j’en conviens, mais qui sait ? l’homme normal, peut-être, doit être bête. Peut-être même est-ce une beauté, cette bêtise. Pour ma part j’en suis d’autant plus convaincu que si, par exemple, je prends, par antithèse, pour homme normal celui qui a la conscience intense, qui est sorti, cela va sans dire, non de la matrice naturelle, mais d’une cornue (ça, c’est presque du mysticisme, messieurs, mais je le sais), eh bien, cet homunculus se sent parfois si inférieur à son contraire qu’il se considère lui-même, en dépit de toute son intensité de conscience, comme un rat plutôt qu’un homme, ― un rat doué d’une intense conscience, mais tout de même un rat, ― tandis que l’autre est un homme, et par conséquent, etc.… Surtout n’oublions pas que c’est lui-même, lui-même qui se considère comme un rat, personne ne l’en prie, ― et c’est là un point important.(*)

Voyons maintenant le rat aux prises avec l’action. Supposons par exemple qu’il soit offensé (il l’est presque toujours) : il veut se venger. Il est peut-être plus capable de ressentiment que l’ homme de la nature et de la vérité [2]. Ce vif désir de tirer vengeance de l’offenseur et de lui causer le tort même qu’il a causé à l’offensé, est plus vif peut-être chez notre rat que chez l’ homme de la nature et de la vérité. Car l’ homme de la nature et de la vérité, par sa sottise naturelle, considère la vengeance comme une chose juste, et le rat, à cause de sa conscience intense, nie cette justice. On arrive enfin à l’acte de la vengeance. Le misérable rat, depuis son premier désir, a déjà eu le temps, par ses doutes et ses réflexions, d’accroître, d’exaspérer son désir. Il embarrasse la question primitive de tant d’autres questions insolubles, que, malgré lui, il s’enfonce dans une bourbe fatale, une bourbe puante composée de doutes, d’agitations personnelles, et de tous les mépris que crachent sur lui les hommes de premier mouvement, qui s’interposent entre lui et l’offenseur comme juges absolus et se moquent de lui à gorge déployée. Il ne lui reste évidemment qu’à faire, de sa petite patte, un geste dédaigneux, et à se dérober honteusement dans son trou avec un sourire de mépris artificiel auquel il ne croit pas lui-même. Là, dans son souterrain infect et sale, notre rat offensé et raillé se cache aussitôt dans sa méchanceté froide, empoisonnée, éternelle.

Quarante années de suite il va se rappeler jusqu’aux plus honteux détails de son offense et, chaque fois il ajoutera des détails plus honteux encore, en s’irritant de sa perverse fantaisie, inventant des circonstances aggravantes sous prétexte qu’elles auraient pu avoir lieu, et ne se pardonnant rien. Il essayera même, peut-être, de se venger, mais d’une manière intermittente, par des petitesses, de derrière le poêle [3], incognito, sans croire ni à la justice de sa cause, ni à son succès, car il sait d’avance que de tous ces essais de vengeance il souffrira lui-même cent fois plus que son ennemi. (*)

Sur son lit de mort, il se rappellera encore, avec les intérêts accumulés et… Mais c’est précisément en ce dernier désespoir, en cette foi boiteuse, en ce conscient ensevelissement de quarante ans dans le souterrain, en ce poison des désirs inassouvis, en cette turbulence fiévreuse des décisions prises pour l’éternité et en un moment révisées que consiste l’essence de ce plaisir étrange dont je parlais. Il est si subtil et parfois si difficile à soumettre aux analyses de la conscience que les gens tant soit peu bornés ou même tout simplement en possession d’un système nerveux en bon état n’y comprendront rien. Peut-être, ajoutez-vous en souriant, ceux aussi qui n’ont jamais reçu de soufflet n’y comprendront rien, voulant me faire par là poliment entendre que j’ai dû faire l’expérience du soufflet, et que, par conséquent, j’en parle en connaisseur : je gage que c’est là votre pensée. Mais tranquillisez-vous, messieurs, je n’ai pas fait cette expérience, ― quoiqu’il me soit bien égal que vous ayez de moi telle ou telle autre opinion. Je regrette bien plutôt de n’avoir pas moi-même donné assez de soufflets… Mais suffit, assez sur ce thème qui vous intéresse trop.

Je reviens donc paisiblement aux gens doués d’un bon système nerveux et qui ne comprennent pas les plaisirs d’une certaine acuité. Ces gens-là, si on les offense, beuglent comme des taureaux, à leur grand honneur, mais s’apaisent immédiatement devant l’impossibilité, ― vous savez, le mur. Quel mur ? mais cela va sans dire, les lois de la nature, les conclusions des sciences naturelles, la mathématique. Qu’on vous démontre que l’homme descend du singe, il faut vous rendre à l’évidence, « il n’y a pas à tortiller ». Qu’on vous prouve qu’une parcelle de votre propre peau est plus précieuse que des centaines de milliers de vos proches, et qu’au bout du compte toutes les vertus, tous les devoirs et autres rêveries ou préjugés doivent s’effacer devant cela ; eh bien ! qu’y faire ? Il faut encore se rendre, car deux fois deux… c’est la mathématique ! Essayez donc de trouver une objection.

« Mais permettez, dira-t-on, il n’y a en effet rien à dire : deux fois deux font quatre. La nature ne demande pas votre autorisation. Elle n’a pas à tenir compte de vos préférences, il faut la prendre comme elle est. Un mur ? C’est un mur ! Et ainsi de suite… et ainsi de suite… »

Mon Dieu ! que m’importe la nature ? que m’importe l’arithmétique ? etc., s’il ne me plaît pas que deux et deux fassent quatre ?… *

IV

― Ah ! ah ! ah ! ah ! Mais ne trouvez-vous pas quelque délice aussi dans une rage de dents ? me demandez-vous en guise de raillerie.

Pourquoi pas ? répondrai-je. Mais oui, il peut y avoir du plaisir même à souffrir des dents. J’en ai souffert tout un mois, et je sais ce qu’il en est ; on ne reste pas silencieux, on geint ; mais tous les gémissements ne sont pas également sincères, il y a de la comédie : et voilà une jouissance, ce gémissement hypocrite est un plaisir, pour le malade. S’il n’y prenait pas plaisir, il ne gémirait pas. Vous m’avez fourni un excellent exemple, messieurs, et je veux le creuser à fond.

Ce gémissement, que signifie-t-il ? Le malade se plaint de l’inutilité humiliante de la maladie, il en a conscience, et pourtant il a conscience aussi de la légitimité de la nature qui vous torture, cette légitimité que vous méprisez et dont vous souffrez tout de même tandis que la nature n’en souffre pas. Il n’y a devant vous aucun ennemi visible, mais le mal existe pourtant. Vous avez le sentiment que vous êtes esclave de vos dents, que si la grande Inconnue le permettait, votre douleur cesserait à l’instant, et que si elle le veut, vous souffrirez encore trois mois. Refusez-vous de vous soumettre ? Protestez-vous ? Justifiez-vous donc vous-même, c’est tout ce que vous avez à faire.

Donc, c’est avec cette humiliation sanglante que commence le plaisir ; il continue avec ces dérisions on ne sait de qui, et s’élève parfois jusqu’au délice suprême. Je vous en prie, messieurs, consultez un esprit éclairé du dix-neuvième siècle quand cet esprit-là a mal aux dents ; choisissez le second ou le troisième jour de sa maladie, quand il met dans ses gémissements moins de violence que le premier jour, quand il commence à ne plus penser uniquement à son mal. Je ne parle pas d’un grossier moujik, je parle de quelque personnage faussé par l’éducation du temps, par les raffinements de la civilisation européenne, et qui geint en homme élevé au-dessus du niveau naturel et des principes populaires, comme on dit aujourd’hui. Ses gémissements sont méchants, hargneux, et ne cessent ni nuit ni jour : il sait bien que cela ne lui sert à rien et qu’il ferait bien de se taire ; il sait mieux que tout autre qu’il s’irrite vainement lui-même et irrite son entourage. Et je le répète, c’est dans la conscience de tout cet avilissement que consiste le vrai délice.

Vous ne comprenez pas encore, messieurs ? Non, je vois qu’il faut prodigieusement s’aiguiser l’esprit pour comprendre tous les détours de ce singulier plaisir. Vous riez ? J’en suis bien aise ! Mes boutades, certes, sont de mauvais goût, sans mesure, folles ? ― Mais ne comprenez-vous pas que je n’ai aucun souci de ce que je peux dire, n’ayant aucune estime de moi-même ? Est-ce qu’un homme conscient peut s’estimer ?*

(à suivre…)

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