Pêle-mêle

9 avril 2011

« L’Esprit souterrain » Fédor Dostoïevski (Chapitres I et II)

Publié par ditchlakwak dans "L'esprit souterrain"

Adaptation des « Carnets du sous-sol »

Fédor Dostoïevski, écrivain russe (1821―1881)

I

Je suis malade… Je suis méchant, très-désagréable. Je dois avoir mal au foie, mais je n’entends goutte à mon malaise, et je ne sais pas précisément où je suis attaqué. Je ne me soigne pas… Je ne me suis jamais soigné, malgré une très-réelle estime pour la médecine et les médecins. De plus, je suis extrêmement superstitieux : puisque j’estime la médecine ! (Je suis instruit, et pourtant je suis superstitieux, c’est ainsi.) Non, je ne me soignerai pas, par méchanceté : cela vous semble inexplicable ? C’est très-simple ; non que je puisse dire à qui nuira cette méchanceté ; hélas ! pas même aux médecins ! Je sais mieux que personne que je serai moi-même ma seule victime ; et c’est pourtant et tout de même par méchanceté que je ne me soigne pas. Si c’est du foie que je souffre, eh bien ! puissé-je en souffrir encore davantage !

Et il y a longtemps que je vis ainsi, une vingtaine d’années. J’ai quarante ans. J’ai été fonctionnaire. J’étais un méchant fonctionnaire, grossier, et qui prenais plaisir à l’être. Voyons : je n’acceptais pas de pots-de-vin : il me fallait bien trouver ailleurs mes petits bénéfices ! (Pas fameux, mon trait, pourtant je ne le bifferai pas. En l’écrivant je le croyais très-fin, et maintenant je vois bien qu’il est pitoyable, et c’est pour cela que je ne le bifferai pas.)

Quand un solliciteur entrait dans mon bureau et me demandait quelque renseignement, je me tournais vers lui en grinçant des dents, et c’était pour moi un triomphe si je réussissais à lui causer une visible gêne : et j’y réussissais presque toujours. La plupart de ces gens-là sont timides ; cela va sans dire, des solliciteurs ! Mais il y avait aussi des dandies, que je détestais ; un entre autres, un officier. Il faisait avec son sabre un bruit insupportable et ne voulait jamais se soumettre à une observation. Nous eûmes, à propos de ce sabre, une guerre de dix-huit mois. C’est moi qui vainquis.

Mais savez-vous, messieurs, quel était le motif réel de ma méchanceté ? Eh bien, ma méchanceté consistait précisément ― et c’est bien ce qu’il peut y avoir de plus dégoûtant, ― en ceci que, même aux pires heures de ma vie, je m’avouais en rougissant que non-seulement je ne suis pas méchant, mais que je ne suis pas même aigri, et que c’est tout au plus si mes accès de rage pourraient faire peur aux moineaux. J’ai l’écume à la bouche ? Donnez-moi du thé sucré : me voilà calmé. Je m’attendris même, quitte à en faire une maladie, quitte à en avoir des mois d’insomnie, des mois de honte. Voilà comme je suis. *

Et je mentais en disant que j’ai été un fonctionnaire méchant. Eh ! c’est par méchanceté que je mentais. En réalité je m’amusais avec les solliciteurs, avec cet officier principalement. Et vraiment je n’avais pas la faculté d’être méchant. À chaque instant, je constatais en moi des éléments incompatibles avec un tempérament méchant ; je les sentais grouiller en moi, ces éléments, et je savais qu’ils grouillaient en moi depuis toujours, et qu’ils s’efforçaient de se manifester à la vie extérieure, de sortir de l’ombre où je les maintenais ; mais je ne les laissais pas sortir, non, je ne les laissais pas ! Exprès ! je ne les laissais pas sortir, exprès ! J’en souffrais, j’en rougissais. J’en avais des convulsions, et à la fin j’en étais las, oh ! comme j’en étais las ! ― Dites donc, messieurs, est-ce que je ne vous fais pas l’effet d’avoir quelque regret, quelque repentir, et de vous demander, en quelque sorte, de me pardonner ?… N’est-ce pas ? cela vous paraît certainement tel… Mais je vous assure que cela m’est indifférent…

Devenir méchant ! Mais puis-je seulement devenir quelque chose ? Ni méchant ni bon, ni coquin, ni honnête, ni héros ni goujat. Maintenant j’achève de vivre dans mon coin, et j’achève aussi de m’enrager avec cette consolation : que sérieusement un homme d’esprit ne peut être ni coquin, ni honnête, ni rien, et qu’il n’y a que les sots qui puissent être quelque chose. Oui, un homme du dix-neuvième siècle a pour premier devoir d’être une créature quelconque, surtout sans caractère : car un homme à caractère, un homme d’action est essentiellement borné. Voilà l’enseignement expérimental de mes quarante ans. Quarante ans ! Mais quarante ans, c’est tout une vie, c’est la plus extrême vieillesse. Dépasser la quarantaine est impoli, banal, immoral. Qui vit plus de quarante ans ? répondez-moi franchement. Mais je vais vous le dire : les sots et les coquins, je le dis en plein visage à tous les vieillards, à tous ces honorables vieillards, à ces vieillards aux cheveux d’argent ; je le dis à tout le monde, et j’ai le droit de le dire, car je vivrai moi-même jusqu’à soixante ans, ― jusqu’à soixante-dix ! jusqu’à quatre-vingts !… Attendez, laissez-moi respirer… (*)

Croiriez-vous par hasard que je cherche à vous faire rire ? Quelle erreur ! Je ne suis pas un homme plaisant, comme cela vous semble, c’est-à-dire comme cela vous semble peut-être. D’ailleurs, si mon bavardage vous irrite (et vous êtes irrités, je le sens) et si vous pensez à me demander : Qui êtes-vous ? je vous répondrai : Je suis un fonctionnaire de telle classe. J’ai pris cet emploi pour vivre (pas uniquement pour vivre), et quand, l’année dernière, un de mes parents éloignés est mort juste à point pour me laisser six mille roubles en héritage, je me suis hâté de donner ma démission. ― Et maintenant, je reste dans mon coin, j’y ai élu domicile : j’y vivais déjà quand j’étais fonctionnaire, mais maintenant j’y ai élu domicile. Ma chambre est triste, dégoûtante, dans la banlieue. J’ai pour domestique un sot, un scélérat qui fait de ma vie une torture constante. On prétend que le climat de Pétersbourg ne me vaut rien, et qu’avec mes rentes insignifiantes la vie ici est trop chère pour moi. Je sais tout cela, je le sais mieux que tous les donneurs de conseils, si expérimentés et sages qu’ils puissent être, et je reste ; et je ne quitterai jamais Pétersbourg, parce que… Mais que j’y reste ou non, que vous importe ?

Pourtant… De quoi les gens « comme il faut » parlent-ils le plus volontiers ?

Réponse : D’eux-mêmes.

Eh bien, je parlerai de moi-même. (*)

II

Maintenant donc, messieurs, je vais vous conter ― que vous le désiriez ou non ― pourquoi je suis incapable d’être même un goujat. Je vous déclare solennellement que j’ai plusieurs fois essayé de devenir un goujat. J’ai échoué. C’est une maladie que d’avoir une conscience trop aiguë de ses pensées et de ses actions, une vraie maladie. Une conscience ordinaire, médiocre, suffirait, et au delà, aux besoins quotidiens de l’humanité ; ce serait assez de la moitié, du quart de la conscience commune aux hommes cultivés de notre malheureux dix-neuvième siècle et qui ont de plus la malechance d’habiter à Pétersbourg, la plus abstraite ville du monde, la plus abstraite et la plus spéculative. (Car il y a des villes spéculatives et des villes antispéculatives.) On pourrait se contenter, par exemple, de ce que possèdent de conscience les hommes d’action et tous ceux qu’on appelle des individus de premier mouvement.

Je parie que vous me trouvez prétentieux pour avoir osé écrire cela, pour avoir osé railler les hommes d’action, prétentieux et d’un goût médiocre : je fais du bruit avec mon sabre, comme le petit officier. Mais quoi ? se vante-t-on de sa propre maladie ? y a-t-il à cela la moindre arrogance ?…

Qu’est-ce que je dis ? Tout le monde en est là, et c’est toujours de ses maladies qu’on se vante. Peut-être seulement le fais-je plus que les autres. J’en conviens donc, mon objection était stupide. Il n’en est pas moins vrai que non-seulement un excès de conscience est maladif, mais que la conscience elle-même, en soi et en principe, est une maladie, je le soutiens… Laissons cela de côté pour l’instant.

Dites-moi : comment se pouvait-il faire que, juste aux heures (oui, juste à ces heures-là !) où je concevais le plus précisément toutes les délicatesses « du Beau et du Grand », comme on disait jadis, il m’arrivât, non plus de projeter, mais d’accomplir des actions si viles, si viles que… ? Plus j’approfondissais le Bien et « le Beau et le Grand », plus je m’enfonçais dans ma fange et plus j’étais tenté de m’y perdre tout à fait. Mais le point capital, c’est qu’il n’y avait dans mon cas rien d’apparemment anormal : il me semblait que c’était tout naturel. C’était un état de santé ordinaire, sans aucun élément morbifique. De sorte qu’à la fin j’ai cessé de lutter.(*)

J’ai failli croire (et peut-être l’ai-je cru en effet) que c’était là une destinée fatale. J’ai d’abord beaucoup souffert. Je croyais ma situation unique, et je cachais tous ces phénomènes intérieurs comme des secrets. J’en avais honte (n’en ai-je pas encore honte maintenant ?), mais je goûtais de secrètes délices, monstrueuses et viles, à songer en rentrant dans mon coin par une de ces sales nuits pétersbourgeoises, à songer, dis-je, que « aujourd’hui encore j’avais fait une action honteuse, et que ce qui était fait était irréparable », et à aigrir mes remords et à me scier l’esprit et à irriter ma plaie à tel point que ma douleur se transformait en une sorte d’ignoble plaisir maudit, mais réel et tangible. Oui, en plaisir ! oui, en plaisir ! J’y tiens. Je relate cette observation exprès pour savoir si d’autres ont connu ce singulier plaisir. Écoutez-moi : le plaisir consistait justement en une intense conscience de la dégradation, justement en ceci que je me sentais descendre au dernier degré de l’avilissement, et qu’il n’y avait plus d’issue, et que s’il m’était accordé encore assez de temps et de foi pour me transformer en un homme meilleur, assurément je n’en aurais pas voulu prendre la peine. L’eussé-je même voulu, je n’aurais pas fait le moindre effort pour y parvenir, car me transformer… en quoi ?… Mais assez !… Hé ! qu’est-ce que je dis là ! quel mystère voulais-je donc expliquer ?…

Je vais pourtant essayer de vous dire en quoi consistait ce délice. Je vais vous le dire, vous le dire par le menu, car c’est précisément pour cela que j’ai pris la plume…

J’ai beaucoup d’amour-propre. Je suis toujours en méfiance et je m’offense facilement, comme un bossu ou un nain. Eh bien, à certaines heures, n’importe quoi, d’injurieux ou de douloureux, voire un soufflet, m’eût rendu heureux. Je parle sérieusement : cela m’eût causé un réel plaisir, il va sans dire un plaisir amer et désespéré, mais c’est dans le désespoir que sont les plaisirs les plus ardents, surtout quand on a conscience de ce désespoir… Quoi qu’il m’arrivât, c’est toujours moi qui paraissais le principal coupable, et le plus désolant, c’est que j’étais à la fois coupable et innocent, ayant agi, pour ainsi dire, d’après ma loi naturelle. J’étais coupable d’abord, parce que je suis plus intelligent que tous ceux qui m’entourent (je me suis toujours estimé plus intelligent que les autres, et parfois, croyez-moi, j’en étais même honteux ; c’est pourquoi j’ai, durant toute ma vie, regardé obliquement les gens, jamais en face). Et puis j’étais innocent parce que… Eh bien ! parce que j’étais innocent !… *

(à suivre…)

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