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9 juin 2024

Mort à crédit (303)

Publié par ditchlakwak dans "Mort à crédit" par Louis Ferdinand Céline

Y a de la goutte à boire là-haut !
Y a de la goutte à boire !… »
Il faisait le clairon avec sa bouche : « Ta ra ta ta ta ! Ta ta ta !…
— Ah ! Pas ça mon oncle !… Pas ça !… » Il me rappelait l’autre numéro.
« Comme t’es sensible, ma pauvre bouille !… Comment que tu feras bien dans la vache bataille ?… Attends !… T’as pas tout réfléchi ?… Reste là ! T’as encore cinq minutes !… Reste avec moi encore un peu… Une affaire de deux, trois semaines !… Le temps que ça se dessine !… Tiens mettons un mois !…
— Non mon oncle !… J’aime mieux tout de suite…
— Ah ! ben toi ! t’es comme ta mère !… Quand t’as une musique dans le cassis, tu l’as pas ailleurs !… Ah ! Je sais plus quoi te dire… Tu voudrais pas être cuirassier ?… Gras à lard comme te voilà, tu ferais pas mal sur un cheval ! Ils te verraient plus dans ta cuirasse !… Tu serais fantôme au régiment !… Tu risquerais plus un coup de pique !… Ça c’est une affaire !… Ah ! C’est la merveilleuse idée ! Mais là encore faut que t’engraisses !… même comme fantôme t’as pas assez !… Ma pauvre andouille, il te manque au moins dix kilos !… Et je suis pas exagéré !… Toujours dix kilos !… T’aimes mieux cette combinaison-là ?…
— Oui mon oncle !…
— Je te vois d’ici moi, à la charge !… » Moi je voyais rien du tout !…
« Oui mon oncle !… Oui, je veux bien attendre…
— Les “ Gros frères ” ! Ferdinand !… “ Gros frère !… ” L’ami des nourrices ! Le soutien de la “ fantabosse ” ! La terreur des artilleries !… On aura de tout dans la famille !… T’iras pas dans la marine… T’as déjà comme ça le mal de mer !… Alors tu
comprends ?… Et ton père qu’a fait cinq années ? Qu’est-ce qu’il va nous dire ?… Lui, c’était dans les batteries lourdes !… On aura de tout dans la famille !… Toute l’armée mon pote !… Le 14 juillet chez soi !… Hein ?… Taratata ! Ta ta ta !… »
Toujours pour me dérider, il a cherché son képi, il était au-dessus de la cheminée, à droite près de la glace… Je le vois encore son pompon, un petit poussin jaune… Il se l’est posé en bataille…
« Voilà Ferdinand ! Toute l’armée… » C’était joyeux comme conclusion.
« Ah ! va donc ! qu’il s’est ravisé… Tout ça c’est du flan !… T’as pas fini de changer d’avis !… Elle est pas encore dans le sac ta feuille… ton matricule ? mon pote ? Va mon petit tringlot !… T’as bien le temps !… » Il a soupiré… « C’est jamais la place qui manque pour faire des conneries !… Actuellement t’es bouleversé… Ça se comprend un peu… T’as chialé comme une Madeleine… Tu dois avoir beaucoup soif !… Non ?… Tu veux pas un coup de ginglard ?… J’ai un calvados extra !… Je te mettrais du sucre avec… T’en veux pas ?… T’aimes mieux un coup de rouge tout simple, du rouquin maison ? Tu veux que je te le fasse chauffer ?… Tu veux pas une camomille ?… Tu veux pas un coup d’anisette ?… T’aimes mieux un coup de polochon ? Je vois tout ce que c’est !… Du roupillon pour commencer !… C’est la sagesse même !… C’est moi qui déconne tu vois… Ton besoin, c’est dix heures d’affile… Allez ouste !… mon cher neveu !… Assez bavoché comme ça ! Sortons la litière du Jésus !… Ah ! le pauvre vieux mironton !… Il a eu bien trop de misères ! Ça te réussit pas la campagne ! Ça mon fiote je l’aurais juré… Reste donc toujours avec moi !…
— Je voudrais bien mon oncle… Je voudrais bien !… Mais c’est pas possible, je te jure !… Plus tard mon oncle !… Plus tard ? tu veux pas ?… Je ferais rien de bon mon oncle, tout de suite… Je pourrais plus !… Dis mon oncle, tu veux bien que je parte ?… Dis que tu demanderas à papa ?… Je suis sûr qu’il voudra bien lui !…
— Mais non ! Mais non !… Moi je ne veux pas… » Ça le mettait en boule… « Ah ! Ce que t’es têtu quand même !… Ah ! Ce que tu peux être obstiné !… absolument comme Clémence !… Ma parole ! Tu tiens de famille !… Mais tu te ravages à plaisir !… Mais le régiment mon petit pote !… mais c’est pas comme tu t’imagines !… C’est plus dur encore qu’un boulot !… Tu peux pas te rendre compte… Surtout à ton âge !… Les autres, ils ont vingt et une piges ! c’est déjà un avantage. T’aurais pas la force de tenir… On te ramasserait à la cuiller…
— Je sais pas mon oncle, mais ça vaudrait mieux que j’essaye !…
— Ah ! Du coup, c’est de la manie !… Allez ! Allez ! On va se pieuter ! Maintenant tu dis plus que des sottises, demain nous en reparlerons… Moi je crois surtout que t’es à bout… C’est une idée comme une fièvre. Tu bafouilles et puis c’est marre… Ah ! Ils t’ont fadé comme coup de serpe… Ah ! il était grand temps que tu rentres !… Ah ! Ils t’ont bien arrangé !… Ils t’ont soigné les agricoles !… Ah ! c’est le bouquet !… Maintenant tu déconnes ! Eh bien mon colon !… Ah ! moi alors, je vais te restaurer… Et tu vas me cacher quelque chose !… Ça je peux déjà maintenant te prévenir !… Tous les jours des farineux !… du beurre ! et de la carne ! et de première !… pas des petites côtelettes je t’assure !… Et du chocolat chaque matin !… Et puis l’huile de foie de morue à la bonne timbale ! Ah ! Mais moi je sais ce qu’il faut faire !… C’est fini les cropinettes ! et les sauces de courant d’air !… Mais oui mon petit ours !… C’est terminé la claquette !… Allons ouste ! au plume à présent !… Tout ça c’est des balivernes !… T’es simplement impressionné !… Voilà moi, ce que je trouve… T’es retourné de fond en comble !… À ton âge, on se rempiffe d’autor !… Il suffit de plus y penser !… Penser à autre chose !… Et de bouffer comme quatre !… comme trente-six !… Dans huit jours ça paraîtra plus ! C’est garanti Banque de France ! Et Potard Potin ! »
On a sorti le pageot de l’armoire… Le lit-cage qui grinçait de partout… Il était devenu minuscule… Quand j’ai essayé de m’allonger je m’emmêlais dans les barreaux. J’ai mieux aimé le matelas par terre… Il m’en a mis un deuxième… un matelas à lui… Je tremblais encore comme une feuille… Il m’a redonné des couvertures… Je continuais la grelotte… Il m’a complètement recouvert, enseveli sous un tas de manteaux… Toutes ses peaux d’ours je les avais dessus… Y avait un choix dans l’armoire !… Je frissonnais quand même… Je regardais les murs de la piaule… Ils avaient aussi rapetissé !… C’était dans la pièce du milieu, celle de L’Angélus…
« Je peux pas t’en fourrer davantage ! Hein ?… Dis mon vieux crocodile ? Je peux pas quand même t’étouffer ?… Tu vois pas ça ?… que je te retrouve plus ?… Ah ben ! ça serait du guignolet ! du propre !… du mimi ! Ah ben ! ça me ferait un beau troufion !… Estourbi sous les couvertures !… Tu parles alors d’une chanson !… Eh ben ! Je serais frais moi dans le coup !… Ah ils m’arrangeraient au Passage !… Oh ben oui ! Le cher enfant !… Le trésor ! Je serais coquet pour m’expliquer !… Péri dans son jus le monstre ! Pfouac ! Absolument ! Oh ! là ! là ! Quelle manigance !… Mon empereur n’en jetez plus !… La cour est pleine !… » Je me saccadais pour rire en chœur… Il est allé vers sa chambre… Il me prévenait encore de loin…
« Dis donc je laisse ma porte ouverte !… Si t’as besoin de quelque chose aie pas peur d’appeler ! C’est pas une honte d’être malade… J’arriverai immédiatement !… Si t’as encore la colique tu sais où sont les cabinets ?… C’est le petit couloir qu’est à
gauche !… Te trompe pas pour l’escalier !… Y a la “ Pigeon ” sur la console… T’auras pas besoin de la souffler… Et puis si t’as envie de vomir… t’aimes pas mieux un vase de nuit ?…
— Oh ! non mon oncle… J’irai là-bas…
— Bon ! Mais alors si tu te lèves passe-toi tout de suite un pardessus ! Tape dans le tas ! n’importe lequel… Dans le couloir t’attraperais la crève… C’est pas les pardessus qui manquent !…
— Non mon oncle. »

2 juin 2024

Mort à crédit (302)

Publié par ditchlakwak dans "Mort à crédit" par Louis Ferdinand Céline

Il était pas content du tout… J’ai voulu tout lui avouer !… Comme ça d’emblée… N’importe quoi !… N’importe comment !…
« Mais je sais pas rien faire mon oncle… Je suis pas sérieux… Je suis pas raisonnable…
— Mais si que t’es sérieux ma grosse bouille ! Moi je te connais bien… Mais si ! que t’es raisonnable ! »
J’en pouvais plus moi de chialer…
« Non ! Je suis un farceur mon oncle !…
— Mais non ! Mais non ! mon poulot !… T’es un petit connard au contraire ! T’es la bonne bouille que je te dis !… T’as pas un poil de rusé ! T’es bonnard à toutes les sauces !… Il t’a possédé le vieux coquin ! Tu vois donc pas vieux trésor ? C’est ça que tu peux pas digérer !… Il t’a fait !
— Ah ! non ! Ah ! non !… » J’étais hanté… Je voulais pas des explications. J’ai supplié pour qu’il m’écoute… « Je faisais que de la peine à tout le monde ! » Je lui ai dit et répété… Ah ! Et puis j’avais mal au cœur !… Et puis je lui ai reparlé encore… toujours je ferais de la peine à tout le monde !… C’était ma terrible évidence !…
« T’as bien réfléchi ?…
— Oui mon oncle !… Oui, je te jure, j’ai bien réfléchi !… Je veux m’en aller !… demain… dis… demain…
— Ah ! Mais la maison brûle pas !… Ah ça non !… repose-toi encore ! On part pas comme ça !… En coup de tête… On contracte pas pour un jour !… C’est pour trois années mon ami !… C’est pour mille quatre-vingt-cinq jours… et puis les rabiots !…— Oui, mon oncle…
— T’es pas si méchant voyons !… Personne te repousse ?… Personne t’accuse !… Ici, t’es pas mal quand même ?… Je t’ai jamais brutalisé ?…
— C’est moi mon oncle qu’est méchant… Je suis pas sérieux. Tu sais pas mon oncle !… Tu sais pas !…
— Ah mais ça te reprend ! Mais c’est une manie, mon pauvre bougre !… que tu te tracasses à ce degré-là !… Mais tu vas te rendre vraiment malade…
— J’y tiens plus mon oncle !… J’y tiens plus !… J’ai l’âge mon oncle !… Je veux partir !… J’irai demain mon oncle !… Tu veux bien ?…
— Pas demain mon pote ! Pas demain ! Tout de suite ! Tiens ! Tout de suite ! » Il s’énervait… « Ah ! ce que t’es têtu quand même ! Mais tu vas attendre une quinzaine ! Et puis même un mois ! Deux semaines pour me faire plaisir ! On verra… d’ailleurs ils voudraient jamais de toi, tel quel !… Ça je peux te le jurer à l’avance… Tu ferais peur à tous les majors !… Il faut d’abord que tu te rebectes ! Ça c’est l’essentiel !… Ils te videraient comme un malpropre !… T’imagines ?… Ils prennent pas les soldats squelettes !… Il faut que tu te rempiffes en kilos !… Dix au moins ! t’entends ?… Ça je t’assure !… Dix pour commencer !… Autrement ! Barca !… Tu veux aller à la guerre ?… Ah ! mais ! Ah ! mais ! Tu tiendrais comme un fétu !… Qui c’est qui m’a flanqué un zouave qu’est gros comme un souffle… Allons ! Allons ! à plus tard !… Allez ! Chère épingle ! rentre-moi donc ces soupirs !… Ah ! ben ! Ils auraient de quoi rire !… Ils s’emmerderaient pas au Conseil de te voir en peau et en os !… Et au corps de garde ?… Ah ! ça serait la crise ! Salut soldat Pleurnichon !… T’aimes pas mieux “ sapeur ” ?… Où ça que tu vas t’engager ?… T’en sais rien encore ?… Alors comment que tu te décides ?… »
Ça m’était bien égal en fait…
« Je sais pas mon oncle !…
— Tu sais rien !… Tu sais jamais rien !…
— Je t’aime bien mon oncle, tu sais !… Mais je peux plus rester !… Je peux plus !… T’es bien bon toi, avec moi !… Je mérite pas mon oncle ! Je mérite pas !…
— Pourquoi ça que tu mérites pas ?… dis petit con ?…
— Je sais pas mon oncle !… Je te fais du chagrin aussi !… Je veux partir mon oncle !… Je veux aller m’engager demain.
— Ah ! ben alors c’est entendu !… J’accepte ! Ça va ! C’est conclu ! Mais ça nous dit toujours pas quel régiment que t’as choisi ?… Ah ! mais c’est que t’as juste le temps !… » Il se moquait de moi dans la combine.
« Tu veux pas aller dans la “ griffe ” ?… T’es pour la “ Reine des Batailles ” ?… Non ?… Je vois ça !… Tu veux rien porter !… Les trente-deux kilos ?… Tu voudrais mon fiotte ! tu voudrais qu’on te porte ! Dissimulez-vous Nom de Dieu !… T’en pinces pas ?… Sous le fumier là qu’est à gauche !… Au défilé ! Un ! deux ! un ! deux !… T’en veux pas des belles manœuvres ?… Ah ! Ah ! mon lascar !… Utilisez donc votre terrain !… Tu dois être calé dedans ?… T’en as assez vu des terrains ?… Tu sais maintenant comment c’est fait ?… Les poireaux ? la cafouine autour ?… Hein ?… Mais t’aimais mieux les étoiles !… Ah ! Tu changes d’avis ?… T’es pas long !… Astronome alors ?… Astronome !… T’iras au “ 1er Télescope ” ! Régiment de la Lune !… Non ? Tu veux rien de ce que je te présente ?… T’es pas facile à contenter ! Je vois que t’aimes mieux la “ griffe ” quand même !… T’es-t’y bon marcheur ?… T’en auras des cloques mon jésus !… “ Les godillots sont lourds dans le sac ! les godillots !… ” T’aimes mieux des furoncles aux fesses ?… Alors bon ! dans la cavalerie !… En fourrageur ! Nom de Dieu !… Dans les petits matafs ça te dit rien ?…

A suivre

26 mai 2024

Mort à crédit (301)

Publié par ditchlakwak dans "Mort à crédit" par Louis Ferdinand Céline

« Je veux m’en aller, mon oncle !… Je veux partir !… Je veux partir loin !…— Comment t’en aller ?… Partir
où ?… En Chine ?… Loin ? Où ça ?…
— Je sais pas, mon oncle !… Je sais pas !… » Je dégoulinais de plus en plus fort… Je me suis relevé… J’étouffais !… Mais une fois debout j’ai trébuché… Il a fallu qu’il m’étaye… Quand on est arrivés chez lui, il savait plus vraiment quoi faire !… Ni dire !…
« Eh bien, mon gros !… ben mon toto !… Faut oublier quand même tout ça !… Mettons que j’ai rien dit du tout !… C’est pas de ta faute mon pauvre gniard !  Allons ! Tu y es pour rien !… Courtial, tu sais comment il était !… C’était un homme extraordinaire !… C’était un parfait savant !… Là je suis entièrement d’accord !… Je l’ai toujours dit, tout le premier… Et je crois qu’il avait du cœur !… Mais c’était un homme d’aventure !… Extrêmement calé, c’est un fait ! Extrêmement capable et tout !… et qu’a souffert mille injustices !… Oui ! ça c’est encore entendu !… Mais c’était pas la première fois qu’il se promenait sur les précipices !… Ah ! C’était un zèbre pour les risques !… Il les frisait les catastrophes !… D’abord les gens qui jouent aux courses ? pas ?… C’est qu’ils aiment se casser la gueule !.,. Ils peuvent pas se refaire !… Ça on peut pas les empêcher… Il faut qu’ils arrivent au Malheur !… Dame ! Très bien !… C’est le goût du risque !… Ça me fait bien de la peine quand même ! Ah ! Tu
peux croire, ça me touche beaucoup !… J’avais pour lui de l’admiration… Et même une sincère amitié !… C’était un cerveau unique !… Ah ! Je me rends bien compte ! Une véritable valeur !… J’ai l’air bête, mais je comprends bien… Seulement c’est pas une raison parce qu’il vient maintenant de mourir, pour toi en perdre le boire et le manger !… pour te décharner jusqu’aux os !… Ah ! ça non alors ! Par exemple ! Ah ! Nom de Dieu ! Non !… Tu pourrais pas gagner ta vie dans l’état où tu te trouves !… C’est pas à ton âge voyons qu’on se détruit comme ça la santé, parce qu’on est tombé sur un manche !… Tu vas pas remâcher ça toujours !… Mais t’as pas fini mon pote !… T’en verras bien d’autres, ma pauvre bouille !… Laisse les jérémiades aux rombières !… Ça les empêche pas de pisser !… Ça leur fait un plaisir intense !… Mais toi t’es un mec à la redresse !… Pas que t’es à la redresse Routoutou ?… Tu vas pas te noyer dans les pleurs ?… Hi ! Hi ! Hi ! Tu vois pas ça dans la soupe ?… » Il me donnait des toutes petites claques… Il essayait de me faire marrer !…
« Ah ! le pauvre saule pleureur !… Il nous revient comme ça de la campagne ? Déglingué !… Fondu !… Raplati !… Allons mon poulot !… Allons maintenant du courage !… Tiens, je te parlerai plus de t’en aller !… Tu vas rester avec moi !… Tu te placeras nulle part !… C’est conclu ! C’est entendu !… Là, t’es plus tranquille ?… Plus jamais tu te chercheras une place !… Là ! T’es content à présent ?… Tiens, je vais te prendre moi, dans mon garage !… C’est peut-être pas très excellent d’être apprenti chez son oncle… Mais enfin tant pis !… La santé d’abord ! Les usages, je m’en fous !… Le reste ça s’arrange toujours ! La santé ! voilà !… voilà !… Je te dresserai moi, tiens mon petit pote ! Je veux que tu prennes d’abord de la panne !… Ah ! Oui ! Ça te ronge toi de chercher des places… J’ai bien vu chez tes parents… T’as pas la façon facile, t’as pas le tempérament pour… Tu seras plus jamais contraint… puisque c’est ça qui t’épouvante !… Tu resteras toujours avec moi… Tu tireras plus les cordons… Tu ferais pas un bon placier… Ah ça non ! Hein ? Je peux pas ! Je peux pas mieux te dire !… T’aimes pas aller te présenter ?… Bien ! C’est ça qui te fout la pétoche ?… Bon !
— Non, mon oncle ! C’est pas tant ça !… Mais je voudrais partir…
— Partir ! Partir ! Mais partir où ?… Mais ça te turlupine, mon petit crabe !… Mais je te comprends plus du tout !… Tu veux retourner dans ton bled ?… T’en veux pousser des carottes ?
— Oh ! Non ! mon oncle… Ça je veux pas !… Je voudrais m’engager…
— Une idée qui te traverse toute cuite ?… Oh ! ben, alors ! T’y vas rondement !… T’engager ?… Où ?… Mais pour quoi faire ?… T’as tout ton temps mon poulot !… Tu t’en iras avec ta classe ! Qu’est-ce qui te précipite ?… t’as la vocation militaire ?… C’est marrant quand même !… » Il me considérait avec soin… Il me retrouvait tout insolite… Il me dévisageait…
« Ça c’est une lubie, mon lapin… Ça te prend comme une envie de pisser !… Mais ça te passera aussi de même !… Tu vas pas devenir comme Courtial ? Tu veux tourner hurluberlu ?… Ah ! ben dis donc tes parents ?… T’as pas réfléchi un petit peu ?… Comment qu’ils vont chanter alors ? Ah ! la sérénade ! Ah ! j’ai pas fini d’entendre ! Ils diront que c’est moi le responsable !… Ah ! Alors minute !… Que je t’ai foutu des drôles d’idées ! Que t’es sinoque comme ton dabe !… ».

A suivre

19 mai 2024

Mort à crédit (300)

Publié par ditchlakwak dans "Mort à crédit" par Louis Ferdinand Céline

« Qu’est-ce que tu vas faire après ça ?… T’as déjà quelque chose en tête ?… Une fois que t’auras repris du lard ?… » Lui aussi ça le souciait un peu la question de mon avenir…
« Ah ! mon petit pote ! Tout ce que je t’en dis, c’est pas pour que tu te presses !… Oh ! mais non !… Prends tout ton temps pour tes démarches ! Savoir d’abord où on se trouve !… Va pas piquer n’importe quoi !… Ça te retomberait sur le râble !… Faut te retourner mais tout doucement… Faut faire attention !… Le travail c’est comme la croûte… Il faut que ça profite d’abord… Réfléchis ! Estime ! Demande-moi ! Tâte ! Examine !… à droite, à gauche… Tu décides quand tu seras sûr !… À ce moment-là, tu me le diras… Y a pas la foire sur le pont… Pas encore… Hein ?… Prends pas quelque chose au petit hasard… Tout juste pour me faire plaisir… Pas une bricole pour quinze jours !… Non !… Non !… T’es plus un gamin… Encore un condé à la gode… Tu finiras par te faire mal !… Tu te perdrais en réputation. »
On est repartis vers chez lui… On a fait le tour du Luxembourg… Il reparlait encore d’un emploi… ça le minait un peu comment j’allais me démerder ?… Il se demandait peut-être en douce dans le tréfonds de sa gentillesse si j’en sortirais jamais de mes néfastes instincts… de mes dispositions bagnardes ?… Je le laissais un peu mijoter… Je savais plus quoi lui dire… J’ai rien répondu tout de suite… J’avais vraiment trop de fatigue et puis un vilain mal aux tempes… Je l’écoutais que d’une oreille… Arrivés au boulevard Raspail je pouvais même plus arquer droit… Je prenais le trottoir tout de traviole… Il s’est rendu compte… On a fait encore une halte… Je pensais tout à fait à autre chose… Je me reposais… Il me la cassait l’oncle Édouard avec toutes ses perspectives… J’ai regardé encore en l’air… « Tu les connais toi, dis mon oncle, les “ Voiles de Vénus ”… la “ Ruche des Filantes ” ?… » Tout ça sortait juste des nuages… c’était des poussières d’étoiles… « Et Amarine ?… et Proliserpe ?… je suis tombé dessus coup sur coup… la blanche et la rose… Tu veux pas que je te les montre ?… » Il les avait sues l’oncle Édouard, autrefois les constellations… Il savait même tout le grand Zénith, un moment donné… du Triangle au Sagittaire, le Boréal presque par cœur !… Tout le « Flammarion » il l’avait su et forcément le « Pereires » !… Mais il avait tout oublié… Il se souvenait même plus d’une seule… Il trouvait même plus la « Balance » !
« Ah mon pauvre crapaud, à présent j’ai perdu mes yeux !… Je te crois sur parole ! Regarde tout ça à ma place !… Je peux même plus lire mon journal ! Je deviens si myope ces jours-ci que je me tromperais d’astre à un mètre ! Je verrais plus le ciel si j’étais dedans ! Je prendrais bien le Soleil pour la Lune !… Ah ! dis donc ! » Il disait ça en rigolade…
« Ah ! Mais ça fait rien… qu’il a ajouté… Je te trouve toi joliment savant ! Ah mais t’es fortiche ! T’en as fait dis donc des progrès !… C’est pas de la piquette ! T’as pas beaucoup briffé là-bas !… Mais t’as avalé des notions !… Tu t’es rempli de savoir-vivre !… Ah ! T’es trapu mon petit pote !… Tu te l’es farcie ta grosse tête !… Hein dis mon poulot ? Mais c’est la science ma parole !… Ah ! y a pas d’erreur !… » Ah ! je le faisais rire… On a reparlé un peu de Courtial… Il a voulu un peu savoir à propos de la fin… Il m’a reposé quelques questions… Comment ça s’était terminé ? Ah ! Je pouvais plus tenir qu’il m’en cause !… Il m’en passait une panique… Une crise presque comme à la vieille… Je pouvais plus me retenir de chialer !… Merde !… Ça faisait moche !… Ça me secouait les os… Pourtant j’étais dur !… C’était sûrement l’intense fatigue…
« Mais qu’est-ce que t’as ! mon pauvre crabe !… Mais t’es tout défait ! Mais voyons, il faut pas te frapper !… Ce que j’en disais tout à l’heure à propos de ta place, c’était seulement pour qu’on en cause… Je prenais pas ça au sérieux ! Faut pas le prendre non plus ! Tu vas pas quand même t’effarer pour des fariboles pareilles !… Tu me connais pourtant assez bien !… T’as pas confiance dans ton oncle ?… Je disais pas ça pour te chasser !… Voyons gros andouille ! tu m’as pas compris ?… Rentre-moi tout de suite ces pleurs ! T’as l’air d’une mignarde à présent !… Hein mon petit boulot c’est fini ?… Un homme ça chiale pas !… Tu resteras tant qu’il faudra !… Là ! Voyons quand même !… Tu vas d’abord te remplumer… Je veux te voir rebouffi, rebondi ! gavé ! gras du bide ! On voudrait pas de toi n’importe où ! T’y penses pas ! comme ça ?… Tu peux pas te défendre tel quel !… On prend pas les papiers mâchés ! Faut être maous sur la place ! Tu leur fouteras tous sur la gueule… Baoum !… Renversez-moi tout ça !… Un coup du droit ! Bang ! Un coup du gauche… Garçon ! Monsieur ? Un biscoto !… » Il me consolait comme il pouvait, mais j’arrivais pas à me tarir. Je tournais tout à fait en fontaine.

A suivre

12 mai 2024

Mort à crédit (299)

Publié par ditchlakwak dans "Mort à crédit" par Louis Ferdinand Céline

 

Ah ! ben alors ! Ah ! ben mon petit pote ! Ah ben ça c’est carabiné !… Il en restait tout baba !… Ah ben dis donc c’est pas croyable… Ah ben alors, je m’étonne plus que t’es gras comme un courant d’air !… Ah ! vous avez dérouillé !… Merde !… C’est une leçon ! Tu vois mon petit pote !… C’est toujours comme ça la campagne… Quand t’es de Paris, faut que t’y restes !… Souvent on m’a offert à moi des genres de petits dépositaires, des marques, des garages dans des bleds… C’était séduisant à entendre. Des “ représentations ”, des vélos, en pneumatiques… Ton maître par-ci !… Liberté par-là !… Taratata ! Moi jamais ils m’ont étourdi !… Jamais ! Ça je peux le dire !… Tous les condés de la campagne c’est des choses qu’il faut connaître !… Il faut être né dans leurs vacheries… Toi te voilà qu’arrive fleur… Tu tombes dans la brousse ! Imagine !… tout chaud, tout bouillant… Dès la descente, ils te possèdent !… T’es l’œuf !… Y a pas d’erreur !… Et tout le monde te croûte… Les jeux sont faits !…
On se régale ! Profits ?… Balle-Peau !… T’en tires pas un croc pour ta pomme… T’es fait bonnard sur tout le parcours !… Comment que tu pourrais toi te défendre ?… Tu résistes pas une seconde… Faut être dans le jus dès le biberon… Voilà l’idéal !… Autrement t’es bien fait cave à tous les détours !… Comment que tu pourrais étaler ?… Ça s’entrave pas dans un soupir ! Ça s’invente pas les artichauts !… T’as pas une chance sur cent dix mille… Et puis comme vous partiez vous autres ?… Avec des cultures centrifuges… Ça alors, c’était du nougat !… Vous la cherchiez bien la culbute… Vous vous êtes fait retourner franco !… C’était dans la fouille !… Ah ! Mais dis donc alors petit pote, ce que tu peux voir maigre ! Mais c’est pas croyable !… T’aimes ça la soupe au tapioca ?… » Il trifouillait dans sa cuisine… Il devait être au moins neuf heures…
« Il va falloir que tu te rambines !… Ici tu vas te taper la cloche ! Ça je te garantis !… Il va falloir que tu m’en caches !… Ah ! Y a pas d’erreur ni de chanson… » Il m’a rebiglé au tournant… le joli genre de mon costard… ça le faisait un peu sourire… et ma combinaison-culotte… et les ficelles pour le fond…
« Tu peux pas rester en loques !… Je vais te chercher un petit grimpant… Attends… Je vais te trouver quelque chose… » Il m’a ramené d’à côté, un complet tout entier à lui, de son armoire à coulisse… C’était en parfait état, et puis un manteau peau
d’ours… un formidable poilu… « Tu mettras ça en attendant !… » et une casquette à rabats et le caleçon et la liquette en flanelle… J’étais resapé magnifique !
« T’as pas faim alors ?… Du tout ?… » J’aurais rien pu ingurgiter… Je me sentais même un malaise… quelque chose de bien pernicieux… J’avais les tripes en glouglous… sans charre, j’étais pas fringant !
« Qu’est-ce que t’as alors mon petiot ?… » Je commençais à l’inquiéter.
« J’ai rien !… J’ai rien !… » Je luttais…
« T’as attrapé froid alors ?… Mais c’est la grippe qui te travaille !
— Oh ! non… Je crois pas… que j’ai répondu… Mais si tu veux bien mon oncle, une fois que t’auras fini de manger… On pourra peut-être faire un petit tour ?…
— Ah ! Tu crois que ça va te dégager ?…
— Ah ! Oui ! mon oncle !… Oui, je crois !…
— T’as donc mal au cœur ?…
— Oui ! un tout petit peu, mon oncle !…
— Eh bien t’as raison !… Descendons tout de suite tiens !… Moi je mangerai plus tard !… Tu sais je suis un peu comme ta mère… Subito ! Presto ! Y a jamais d’arêtes ! » Il a pas terminé sa croûte… On est partis tout doucement jusqu’au coin du café de l’Avenue… Là, il a voulu qu’on s’assoye à la terrasse… et que je prenne une infusion de menthe… Il me causait encore de choses et d’autres… Je lui ai demandé un peu des nouvelles… Si il avait vu mes parents ?…
« Au moment de partir en Belgique, ça va faire deux mois hier !… J’ai fait un saut au Passage… Je les ai pas revus depuis !… Ils se retournaient bien les méninges, qu’il a ajouté, à propos de tes lettres ! Ils les épluchaient tu peux le dire… Ils savaient plus ce que tu devenais… Ta mère voulait partir te voir tout de suite… Ah ! Je l’ai dissuadée… J’ai dit que j’avais moi des nouvelles… Que tu te débrouillais parfaitement… mais que vous aviez pas une minute à cause des semailles ! Enfin des bêtises !… Elle a remis le voyage à plus tard !… Ton père était encore malade… Il a manqué son bureau plusieurs fois de suite cet hiver… Ils avaient peur tous les deux que, cette fois-là, ça soye la bonne… qu’ils attendent plus Lempreinte et l’autre… qu’ils le révoquent… Mais ils l’ont repris en fin de compte… Par contre, ils y ont défalqué intégralement ses jours d’absence !… Imagine ! Pour une maladie !… Pour une compagnie qui roule sur des cent millions ! qu’a des immeubles presque partout ! C’est pas une honte ?… C’est pas effroyable ?… D’abord tiens c’est bien exact… plus qu’ils sont lourds plus qu’ils en veulent… C’est insatiable voilà tout ! C’est jamais assez !… Plus c’est l’opulence et tant plus c’est la charogne !… C’est terrible les compagnies !… Moi je vois bien dans mon petit truc… C’est des suceurs tous tant qu’ils sont !… des voraces ! des vrais pompe-moelle !… Ah ! C’est pas imaginable !… Parfaitement exact… Et puis c’est comme ça qu’on devient riche… Que comme ça !
— Oui mon oncle !…
— Celui qu’est malade peut crever !…
— Oui mon oncle !…
— C’est la vraie chanson finale, petit fias, faut apprendre tout ça !… et immédiatement ! tout de suite ! Méfie-toi des milliardaires !… Ah ! Et puis j’oubliais de te dire… Y a encore quelque chose de nouveau… du côté de leurs maladies… Ton père veut plus voir un médecin !… Même Capron qu’était pas mauvais ! et pas malhonnête, en somme… Il poussait pas à la visite… Elle non plus ta mère, elle veut plus en entendre parler… Elle se soigne complètement elle-même… Et je te garantis qu’elle boite… Je sais pas comment qu’elle s’arrange… Des sinapismes ! des sinapismes !… Toujours la même chose avec moutarde ! sans moutarde ! Chaud ! froid ! Chaud ! froid ! Et elle s’arrête pas de travailler !… Et elle se démanche !… Il faut qu’elle retrouve des
clients !… Elle en a fait des nouveaux pour sa nouvelle Maison de Broderies… des dentelles bulgares… Tu te rends compte ! Ton père bien sûr il en sait rien… Elle représente pour toute la Rive droite… Ça lui fait des trottes… Si tu voyais sa figure quand elle rentre de ses tournées… Ah ! alors faut voir la mine !… C’est absolument incroyable !… J’aurais dit un vrai cadavre… Elle m’a même fait peur l’autre jour !… Je suis tombé dessus dans la rue… Elle rentrait avec ses cartons… Au moins vingt kilos j’en suis sûr ! T’entends vingt kilos ! À bout de poignes… C’est pesant toutes ces saloperies !… Elle m’a même pas aperçu !… C’est la fatigue qui la tuera… Tu t’en feras autant à toi-même si tu fais pas plus attention ! Ça je te dis mon pote ! D’abord tu manges beaucoup trop vite… Tes parents te l’ont toujours dit… De ce côté-là ils ont pas tort… »
Tout ça c’était ma foi possible… Enfin c’était pas important… Enfin pas beaucoup… Je voulais pas du tout le contredire… Je voulais pas créer de discussion… Ce qui me gênait pendant qu’il me causait… que je l’écoutais même pas très bien… C’était la colique… Ça m’ondoyait dans les tripes… Il continuait à me parler…

A suivre

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