Bien ! bon !. j’admets. soit ! (29)
Bien ! bon !. j’admets. soit ! mais les gens là qui vont viennent. qu’arrêtent pas. retraversent la place. montent à bord. repartent. qu’est-ce qu’ils foutent eux ? peut-être ceux-là au moins il peut me dire !.
« Ils retournent chez eux chercher l’obole ! »
Je l’agace…
Retourner chez soi chercher quelque chose?. je pense. voilà des morts qui doutent de rien !. zut !. moi qu’ai passé mort !. réputé mort !., entendu mort !. il aurait fait beau que je revienne demander un mouchoir !. une épingle !. tout berzingue qu’on m’a hérité ! vaporisé ! à zéro !. qu’est-ce que j’ai retrouvé ?. zébi et des menaces !
« Ah ! dis rigole ! je lui fais. tu retrouveras toi quelque chose chez toi ?.
— Chez moi, où ? »
L’ahuri !.
« Où t’étais, quoi !. Avenue Junot !
— Oh ! pas question !
— C’est des morts alors ces mecs-là ?
— T’as pas vu ?. tu sens pas le relent ? »
Exact !. je sentais. Agar les reniflait. mais je pouvais pas le faire aboyer !. lui qu’aboyait pour des riens !. une feuille au vent ! il aboyait plus !. « Pour toi non plus il aboye pas. le quai lui en impose !. pas que les morts !. toi t’es vivant ? »
Il me reste un petit doute.
« Mais dis-moi, comment t’es là ?. comment t’es parti ? »
Qu’il m’explique.
C’était compliqué. je l’écoute. il travaillait en Argentine. il avait trouvé, un coup de pot !. une « figuration » avec sa femme, Anita, un « extérieur ».
Tu vois les éperons ?. vise !. « gaucho » !. un film qui devait durer deux mois !. tout de suite j’ai un rôle. je demandais rien, tu penses ! ils me forcent presque !. demande à Anita !. un film historique. « gaucho » d’abord. et puis « brigand ». et puis « général d’insurgés ». un film sur l’Histoire de là-bas. je dis : ça va !. juste Peron tombe !. et c’est lui qui subventionnait ! je dis : Salut ! je taille ! taillons ! j’allais pas rester !. moi, Anita !. moi dis, Lebrun ! Pétain ! Hitler ! j’avais assez ri !. Peron. merde !. tais-toi !. tous les ports bouclés, interdits !. mignons !. on trouve un cargo pour la France qu’à Santiago du Chili !. tu te rends compte ?. tiens-toi !. toute la traversée de
l’Amérique ! toute la pampa !… trois mois d’herbe !… haute comme ça, l’herbe ! »
Il me montre.
« Tu connais pas la pampa ?… trois mois !… Anita en espadrilles !… moi dis, les bottes !… je refais des semelles à Anita. je m’en refais. en écorces qu’on trouve. pas facile!. si tu trouves des pneus de camions !. ça va !. mais les arbres !. à la Cordillère on trouve tout !. de tout !. tout un campement !. camions ! cuisines ! de tout !. il était temps ! et tiens-toi !. un tortillard !. un vrai dur !. une ville de gauchos !. ah ! dis ! je te dis les espadrilles ! des pleins hangars d’espadrilles ! et des bottes !. si on se reboume ! t’aurais vu !. ils nous couvrent de tout !. c’est simple !. et du pognon, dis ! je voulais pas, ils me forcent, ils se fâchent !. ils m’avaient vu, ils avaient une salle, ils me connaissaient !. ” sonore ” et tout !. ils m’avaient vu dans ” Goupil “.
— T’étais merveilleux !. »
Il me laisse pas finir, l’inoubliable qu’il était !. etc. etc. pas seulement « Goupil ». dans bien d’autres films. !. lui faut qu’il parle ! moi que je me taise ! et qu’il raconte vite !. on aura pas le temps !
« De quoi le temps ?
— Caron ! voyons ! »
Il est repris de sa peur. Caron !. le soi-disant Caron.
Là, une chose.
« Comment t’as trouvé le bateau-mouche ?
— Par Emile !. Emile !. c’est Emile ! »
Il l’appelle.
Il est au boulot, Emile. il descend. plutôt il déboule. la passerelle. La Vigue m’annonce.
« C’est Ferdinand ! »
Emile me reconnaît pas du tout. et moi non plus je le reconnais pas. je le remémore pas. moi, évidemment j’ai changé. lui ? je cherche.
La Vigue me réexplique tout. la tribulation. tout ce qu’est arrivé à Emile. c’est pas de la vétille !. il sort du cimetière !. Emile ! Emile, oui !. je peux ne pas le reconnaître !. du cimetière, en plein !. de la fosse commune. Voilà les choses !. du détail : comme il sortait du bureau de Poste les flics qui le filaient, le piquent… coiffent ! menottes !… top ! « par ici » ! l’emmènent !… veulent !… la foule les laisse pas !… les passants !… ils l’arrachent aux flics ! « une ordure de la L.V F. ! » que toute la foule se rue dessus !… le lynche ! désosse ! décarpille ! à l’instant même ! ils y cassent tout !… fémurs !… tète ! bassin !… ils y arrachent un œil !… pour ça qu’il portait un bandeau. et marchait si drôle, sous lui ainsi dire, en araignée, et tout rotatif. je le voyais descendre la passerelle, il était pas à reconnaître, il faisait insecte-monstre. sa connerie faut dire de s’être montré juste ce jour-là !. et au bureau de Poste !. la grande !. les bourres encore c’était rien, mais la foule !. ils y avaient même pas laissé le temps d’arriver au Quart !. rue du Bouloi !. en hachis qu’ils l’avaient mis !. hachis et bouts d’os !. c’est ça la pensée de la foule : hachis et bouts d’os !. comme ça sur le trottoir devant le bureau de Poste. la grande !. un tombereau qui passait des Halles. « à la viande ! » qu’ils hurlent ! l’équarrisseur en veut pas. « à Thiais » ! à la fosse !. direct !. pensez
c’était fatal aussi. il tombait un jour de la plus grande Gloire de Vengeance. il était pas le seul, Emile !. des milliers ce jour-là, s’être fait lyncher. ce jour-là même !. reconnus L.V F.ou autres. ci !. là !. en province. et Paris.
A suivre










