Pêle-mêle

27 février 2015

Mais mon chagrin est si récent! *

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
11 janvier 1863.

J’ai recouvré un peu de calme parce qu’il est devenu meilleur pour moi. Mais mon chagrin est si récent !… Dès que la moindre circonstance me le rappelle, j’éprouve dans la tête et dans le corps entier une violente douleur physique. Physique, car je la sens parcourir tous mes nerfs et toutes mes veines.
Liovotchka ne m’a rien dit et n’a pas fait la plus légère allusion à mon journal. L’a-t-il lu ? Je ne sais. Ce que j’ai écrit était vil et il m’est désagréable de le relire.
Je suis absolument seule et j’ai peur, aussi voudrais-je écrire beaucoup et sincèrement, mais ma frayeur est si intense que toute idée s’évanouit ! Je redoute d’avoir peur parce que je suis enceinte. Ma jalousie est une maladie innée. Peut-être provient-elle de ce que l’aimant et n’aimant que lui seul, m’étant donnée à lui tout entière, je ne puis être heureuse qu’avec lui, par lui, et j’ai peur de le perdre comme des vieillards qui ne peuvent plus avoir d’enfants ont peur de perdre un fils unique sur lequel repose toute leur existence. On dit toujours que je ne suis pas égoïste, mais n’est-ce pas là le plus grand égoïsme ? Dans tous les autres domaines, je ne le suis pas, mais dans celui-ci, je le suis terriblement. Je l’aime tant que cela passera. Il me faudra beaucoup de patience et une grande force de volonté, autrement je n’arriverai à rien. Il y a des moments, et ces moments ne sont pas rares, où je l’aime jusqu’à en être malade. Aujourd’hui, par exemple. Cela arrive toujours quand j’ai tort. Cela me fait mal de le regarder, de l’entendre, d’être auprès de lui, comme cela doit faire mal à un démon d’être auprès d’un saint. Lorsque j’accomplirai une action qui lui sera agréable, il recommencera de m’aimer comme autrefois et nos relations redeviendront plus simples. Maintenant que nos mérites sont inégaux, nos relations ne sont pas de pair à compagnon. Sans doute, les mérites ne sont jamais égaux, mais il pourrait y avoir moins de mal de mon côté. Avant je l’aimais avec audace, non sans une certaine témérité, et maintenant, pour chaque bonne parole, chaque caresse, chaque regard condescendant, je rends grâce à Dieu et à lui.
Actuellement, je n’ai besoin de rien d’autre pour vivre, c’est cela seul qui peut me satisfaire. J’éprouvais une certaine fierté de porter un enfant, de le mettre bientôt au monde, mais c’est la destinée, la loi de la nature, ce n’est pas une consolation. Il ne me reste donc que mon mari, je veux dire que Liovotchka est tout pour moi, qu’il est ma raison d’être, parce que je l’aime terriblement et qu’en dehors de lui, nul ne m’est cher.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

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