Elle est pas vilaine cette petite (75)
Elle est pas vilaine cette petite. je la regarde mieux. elle est habillée en vedette. vedette de l’époque, mi-Marlène, mi-Arletty. jupe très moulante. le sourire aussi. vedette ! attention !. sourire pas pour rire !. mi-mutin, mi « je vais me suicider ». là c’était drôlement arrivé, à propos, le moment d’en finir. mais tout de même restait une énigme, trouver un chapeau à fleurs, et une voilette, des souliers crocro, le sac idem, des bas de soie fins, dans l’Allemagne en feu ?. ç’avait dû être une entreprise !. saper cette mignonne !. que dans toute l’Allemagne, au moment, vous trouviez pas une épingle à cheveux !. où il avait trouvé tout ça ?. et ramener sa vedette de Dresde ?. et pas qu’elle !. sapés tous les deux !. lui velours à côtes, culotte de cheval, sweater col roulé, leggins, tatanes triple semelle ! l’énigme, je vous dis !. et cirés, brossés !. impeccables. lui !. elle !. prêts pour tourner. je le connaissais lui, du Fidelis, je l’avais soigné pour sinusite. maintenant là, complètement guéri ! force de la nature !. impeccable ! Raoul. son nom. Raoul Orphize. il était parti pour Dresde. lieu de rassemblement des artistes, brûlé entre-temps, 200 000 morts. ils sortaient de Dresde pour Munich. et puis Leipzig., puis revenu à Dresde. Dresde en cendres ! tourner à Siegmaringen. oh ! il l’avait pensé son film !. séquences, rythme !. j’avais plus qu’à suivre ses idées, sa construction filmo-technique. « les scènes de la vie quotidienne à Siegmaringen » Brinon au travail !. l’imprimerie et la rédaction du journal La France, les rédacteurs au travail. « Radio-Siegmar » en émission ! la cabine, les opérateurs. et la Milice à l’exercice !. et moi, à ma consultation ! Pétain, sa promenade. les enfants aux jeux !. et les pères, les mères, jouant aussi, aux boules ! tous dans la joie ! la très belle humeur ! Kraft durch Freude ! toujours ! toujours !. la joie !
« On me dit que vous êtes très abattu, Céline ?. est-ce vrai ?
— Oh ! mais non ! mais non, voyons ! pas abattu ! sang-froid, c’est tout !… mon métier !… sérieux !… peut-être un petit peu surmené !… mais pas plus !… pas plus, Orphize ! »
Je veux pas qu’il aille baver partout !… je le trouve très bourrique moi, Orphize, s’il veut savoir !… je lui dirai pas !… tous les gens à moral élevé me foutent la trouille ! et d’un !… et puis cette façon d’être sapé ?… d’où qu’il sort ?… tout ça ? et neuf !… ce veston ? culottes, leggins, chaussures triple semelle ? il était en loques, comme nous tous, au Fidelis… « force de la nature » ? et elle cet « ensemble » ?… « Chiffon ». « petite Gyp » jupette écossaise, blouson broderie. d’où ça provenait ?… je pensais, des souvenirs. le marché de Chatou 1900. les toutes jeunes filles avec leurs mères.
« D’où toute cette élégance, Orphize ? »
Je peux pas m’empêcher de lui demander.
« Par parachutages, Céline ! »
Le marle !. j’insiste pas. « Vous, n’est-ce pas, Céline, je peux compter sur vous ? c’est entendu avec Brinon !. demain matin le scénario !. je verrai Le Vigan !. je verrai Luchaire. je leur donnerai leurs rôles. votre femme aussi aura un rôle !. oh ! très joli rôle !. à vos côtés !. infirmière !. ah ! et aussi, en danseuse ! vous voyez, hein ?. vous voulez ?. c’est entendu !.
— Oui ! oui !. certainement ! mais où tournez-vous ?
— Dans la rue voyons !. dans la rue ! »
J’allais pas lui dire que la rue était pas un endroit sain. plutôt assez méchante, la rue !. feux de salves partout ! exalté comme il était c’était pas ce que je pouvais lui dire.
« Oh ! mais essentiel ! attendez !. il me faut un visa !. le visa de von Raumnitz !. et je le connais pas ce von Raumnitz !. où perche-t-il ce von Raumnitz ?. une formalité !. un tampon !.
— Au-dessus de nous juste ! cher ami ! juste au-dessus !. le palier au-dessus ! chambre 28 ! vous frappez ! c’est là !. c’est tout !
— Est-il de bon poil ce Raumnitz ?
— Couci-couça ! vous le trouverez peut-être un peu éteint…
— Décidément ! vous êtes tous croulants par ici ! je
le ferai tourner aussi ce Raumnitz !… votre Raumnitz ! et comment !… le moral, alors ? le moral ? oh ! vous me ferez aussi une autre tête, Céline ! tout de même ! Céline ! j’ai besoin de vous, moi !… vous me ferez pas cette tête de Carême !… ce film paraîtra en France ! pensez ! il passera en France !… plus de cent salles en France !… votre mère, votre fille, vos amis le verront !. pensez, s’il attirera ce film ! et vos
amis !. vous avez des amis en France, Céline !. beaucoup plus que vous ne le croyez ! vous le savez pas ? et qui vous admirent !… qui vous aiment ! et vous attendent. des foules d’amis !… vous laissez pas abattre, Céline !. redressez-vous ! tout n’est pas juif, voyons, en France ! ce qu’on peut détester les Gaullistes, en France ! vous le savez pas ? ah ! là ! là !… et ce qu’ils peuvent aimer Pétain !… vous pouvez pas avoir idée !. plus que Clemenceau !. vous me ferez un article dans La France ?… hein ?
— Certainement ! certainement Orphize ! »
Je peux pas l’arrêter.
« On me l’avait dit !… ” Céline a plus du tout de moral !… ” vous n’allez pas vous renier ?… tout de même ?. taratata !. je monte là-haut, je redescends tout de suite ! vous m’attendez ?… le 28, vous me dites ?
— Oui ! oui ! c’est écrit sur la porte : Raumnitz !…
— Tu montes avec moi, Odette ! »
Il attend pas. il escalade !… rattrape Odette par le bras. « toc ! toc ! herein ! » ils y sont !…
Je peux dire, je suis pas facile à étonner, mais là. Orphize, Odette. la voilette, le sac crocro, les triples semelles !. et que ça revenait de Leipzig !. de Dresde !. surtout que j’en savais un bout sur Dresde. j’avais vu huit jours avant le Consul de Dresde. le dernier consul de Vichy. il m’avait tout raconté ! la tactique de l’écrabouillage et friterie totale au phosphore. mise au point américaine !. parfaite !. le dernier « new-look » avant la bombe A. d’abord les abords, la périphérie. au soufre liquide et dégelées de torpilles. et puis rôtisserie générale ! tout Dresde-Centre ! second acte !… les églises, les parcs, les musées. que personne réchappe !…
A suivre








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